Archives de catégorie : Littérature

Chien Blanc – Romain Gary

C’est sur le forum r/france de Reddit que Romain Gary était mentionné (le vendredi, il y a un sujet “Culture” épinglé), et puis une autre fois sur France Culture, où l’on parlait de ce roman précisément. Je me suis dit que c’était un auteur à redécouvrir. J’avais énormément aimé “Les racines du ciel”, que ma sœur m’avait offert il y a bien longtemps. Je n’ai pas été déçu par celui-là.

Romain Gary raconte cette histoire de manière autobiographique, en son nom propre. Il vit alors en Californie, avec sa femme Jean Seberg. Il recueille un jour d’orage un berger allemand qui a l’air adorable. Mais il s’avère que c’est un “chien blanc”, c’est-à-dire qu’il a subi un dressage à la mode sudiste : très doux avec les blancs, et qui se transforme en bête sauvage à la simple vue d’un noir.

Gary décide de le soigner quand tout le monde lui dit que c’est impossible, qu’il est trop tard. Il le dépose dans un zoo tenu par une de ses connaissance, et Keys, un employé noir, accepte de s’en occuper.

C’est bien sûr l’occasion de parler du racisme aux État-Unis. Romain Gary nous livre une vision très personnelle, mais passionnante, à travers l’histoire, la psychologie humaine, la “société de provocation”, etc… Pas de place pour l’apitoiement ici, personne n’est “tout blanc” dans l’affaire, si je peux me permettre ce jeu de mots… 😉

Très bon roman, au style particulier, mais qui possède une belle originalité vu le sujet traité. Et l’on est loin des poncifs habituels, Romain Gary mettant au contraire un point d’honneur à les démonter.

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Lester Bangs Mégatonnique rock critic – Jim DeRogatis

Une biographie, c’est toujours bien parce que cela raconte la vie d’une personne, aussi déjantée soit-elle, comme c’est le cas ici. Et quand ce sont les éditions Tristram qui la publie, c’est encore mieux : belle édition, parsemée de photos d’époque, et donc d’artistes comme le groupe des Clash sur la couverture, avec Lester Bangs au centre.

Tristram, c’est une petite maison d’édition française, située à Auch. Je l’ai connue par les bouquins de Hunter S. Thompson qu’elle a publié (le testament Gonzo par exemple). Bizarrement, on dirait qu’ils n’ont plus de site internet, mais on peut trouver leur collection sur le site rue des livres.

Lester Bangs est donc un critique rock qui a révolutionné le genre, et dont les textes incarnaient un genre littéraire effectivement très “rock” ! Une sorte de journalisme Gonzo, où il se met autant en scène que l’artiste qu’il interviewe.

Il était l’ami des musiciens qui le prenaient pour leur égal : Captain Beefheart, Lou Reed, Patti Smith, Les Clash pour n’en citer que quelques uns… Il est même monté sur scène lui-même, on peut le trouver sur youtube, comme ici avec un morceau intitulé There’s a man in there avec son groupe Birdland (morceau que je préfère à son titre phare Let it Blurt).

Il y a d’autres morceaux qui valent le détour, comme Accident of God, ou Kill Him Again

Pour tout vous dire, la lecture de biographie, aussi emphatique soit-elle, ne m’a pas fait aimer le personnage pour autant. En résumé, on peut dire qu’il a passé sa vie à se défoncer, à toujours remettre à demain l’écriture d’un livre (l’écriture était sans doute son vrai talent), et est mort à 33 ans.

C’était un personnage complexe, un créatif qui n’arrivera pas à trouver sa voie : il veut écrire un livre, mais ne sait pas comment d’y prendre, et reporte sans cesse ; ses tentatives de monter un groupe musical sont aussi un échec. Il finit par être jaloux de la réussite des autres (brouille avec Patti Smith), ou parce qu’ils vont dans une autre direction que celle qu’il préconise. Il veut “écrire le roman ultime”, “avoir la liaison ultime”, “faire le concert ultime”, etc… Tout cela en étant défoncé du matin au soir, c’est un peu compliqué !

Son enfance ne l’a pas aidé, certes, mais bon, on a quand même l’impression d’un immense gâchis. Et s’il avait de très bon côtés, des qualités comme un sens de l’amitié très fort, ça ne devait pas être facile d’être ami avec un type comme ça, qui en voulait un peu au monde entier de ne pas être reconnu à sa propre valeur.

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Le Négus – Ryszard Kapuscinski

C’est le libraire de l’excellente Librairie du voyage à Rennes qui m’a montré de ce bouquin sur l’empereur Haïlé Sélassié, alors que je lui parlais de La vie que j’ai choisie de Wilfred Thesiger. Ce dernier y dressait un portrait plutôt élogieux du Négus, du combat de son peuple contre Mussolini…

Ce ne sera pas vraiment le cas ici. La majorité de l’ouvrage est fait de témoignages recueillis par l’auteur après la chute du souverain, auprès de personnages du Palais : fonctionnaires, serviteurs, etc… Ils sont narrés sous une forme naïve qui prête à sourire, mais au fur et à mesure de la description du fonctionnement du royaume, le sourire va vite s’effacer.

La préface de Christophe Brun est déjà passionnante, parlant de l’auteur, du journalisme et du romancier, de la vérité et du roman, de leurs frontières fragiles. Mais aussi des ressemblances entre les régimes monarchiques et les États communistes, ces derniers réinventant les mêmes thèmes :

L’empathie souveraine de Kapuscinski vis-à-vis de son impérial sujet vient en particulier de ce que les États communistes réinventèrent, en les “nationalisant”, nombre de traits caractéristiques de l’absolutisme monarchique. Ainsi de la possession du pays par le souverain (collectivisme d’État) et de l’appui sur une aristocratie renouvelée de temps à autre par des purges culpabilisatrices (les apparatchiks de la nomenklatura). Ainsi du fondement religieux du pouvoir politique investi dans une transcendance (la nécessité historique que la “science” marxiste révélait) par des textes sacrés (les écrits de Marx et Engels puis des divers “Pères de l’Église”” communiste) et par le culte de la personnalité des leaders. Ainsi d’un langage uniquement propre à la célébration permanente (la langue de bois) et d’une historiographie officielle. Ainsi de la mise en beauté de façades éphémères du régime lors des visites du souverain et des observateurs étrangers. Ainsi de la “loyauté” comme vertu suprême exigée du peuple en échange de la “bonté” du souverain prodiguant sans désemparer des “encouragements” à tous ses sujets, sans égard pour l’efficacité réelle de l’action mais pourvu que soit respectée la conformité aux rites censés garantir la pérennité du régime.

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Ils vont tuer Robert Kennedy – Marc Dugain

Je ne connaissais pas cet auteur français, mais le titre m’a donné envie de lire ce roman. On parle souvent de l’assassinat de JFK, beaucoup moins de celui de son frère…

L’auteur va mêler la grande histoire à la petite, le roman a la réalité, ce qui présente des avantages et des inconvénients : cela permet d’élaborer la thèse du complot, de valider les fortes probabilités, de relier des pointillés et de tracer une ligne claire sur les événements et leurs auteurs, et ce pour les deux frères. L’ensemble est manifestement très documenté.

L’inconvénient est que l’on ne sait pas où s’arrête la réalité fût-elle probable et où commence la fiction. Car l’histoire est la suivante : un professeur prépare une thèse sur la mort de RFK, étant persuadé que la mort de ses parents est liée à celle-ci.

La mort des parents du narrateur est évidemment l’élément fictionnel, mais est plutôt bien intégrée au récit, permettant d’aérer le côté historique plutôt dense … Par contre l’épilogue final, qui remet tout en question, m’a beaucoup déçu. L’auteur se tire lui-même une balle dans le pied je trouve, décrédibilisant tout le reste.

Coïncidence : la préface du roman que j’ai commencé après celui-ci cite Mario Vargas Llosa (écrivain péruvien, candidat malheureux à l’élection présidentielle de son pays), qui disait :

En mentant, les romans traduisent une curieuse vérité, qui ne peut s’exprimer que sous le masque et le manteau, déguisée en ce qu’elle n’est pas.

C’est bien le cas ici, et c’est passionnant.

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Le dernier des Yakuzas – Jake Adelstein

Ce livre est plus une étude qu’un roman : si la vie d’un Yakuza nous est contée, le style est journalistique, fait de phrases courtes, et n’a rien de très littéraire. Par contre, l’auteur s’attache à nous expliquer cette vie de yakuza dans le contexte japonais, si différent culturellement du notre, et cela le rend passionnant.

Voilà le genèse de ce livre : l’auteur a mis en rogne un grand chef Yakuza en s’apprêtant à publier “Tokyo Vice” (son premier roman), et doit donc se protéger : il en fait la demande à Saigo, un ancien Yakuza, qui accepte à condition que Jake Adelstein publie ensuite sa propre histoire, afin que son fils, qu’il a peur de ne pas voir grandir, puisse comprendre ce qu’a été sa vie.

Très vite, on mesure l’écart incroyable entre nos deux cultures. L’histoire de ce Yakuza nous en apprend beaucoup sur les rapports sociaux au Japon, et son histoire. On est souvent surpris voir dérouté ; quel monde différent, aux règles très strictes, aux codes étonnants.

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La découverte du ciel – Harry Mulish

Je continue de piocher dans le carton que m’a laissé ma frangine, et je prends ce (gros) “poche” : 1140 pages tout de même.

On est vite accroché par cette histoire d’amitié entre deux jeunes gens prometteurs. Mais on se demande bien où l’auteur veut nous emmener, et les prologues de chaque partie ne sont pas là pour nous rassurer. Et sans grande surprise, la fin sera décevante… Mais revoyons cela un peu plus en détail.

Tout commence donc par un prologue mystico-religieux : un dialogue entre ce qui doit être deux anges, parlant d’une sorte de destinée mise en place, afin de préparer un plan mystérieux, à base de rencontres pré-destinées et de procréation à l’ADN maîtrisé. Autant dire qu’à cet instant, je crains le pire pour les mille et quelques pages restantes !

Puis l’histoire proprement dite démarre, et nous assistons à la rencontre de deux jeunes gens brillants : Onno, fils de très bonne famille, linguiste renommé, tenant du génie, et désordonné dans sa vie matérielle ; et Max, astrologue doué, à la généalogie compliquée (voir plus bas celle de l’auteur), à la culture très vaste, particulièrement en musique, et coureur de jupons invétéré. Leur amitié sera immédiate et indéfectible.

Puis survient Ada, une jeune violoncelliste qui bousculera cette belle amitié. Les personnages sont fins et intelligents, avec du caractère, et les répliques fusent… Jusque là, tout va bien.

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Petits suicides entre amis – Arto Paasilinna

Livre pris dans le carton que m’a laissé ma frangine, et cette fois petite déception : si l’histoire est plaisante et dite sur un ton décalé (vu le sujet), on sent bien que l’auteur s’est amusé à écrire cette petite histoire qui contient tout de même quelques longueurs, et à l’issue rapidement prévisible.

Tout naît de la rencontre de deux personnages qui ont la malencontreuse idée de se suicider le même jour dans la même grange… Cet acte prévu dans la plus stricte intimité est de fait devenu impossible, et les deux hommes vont finalement se mettre en quête d’autres individus ayant pris la même décision qu’eux. Un groupe va finalement se former, un autocar sera trouvé, et la quête du meilleur endroit pour arriver à leurs fins tous ensemble leur fera traverser la Finlande, puis une partie de l’Europe.

Le roman commence ainsi :

Les plus redoutables ennemis des Finlandais sont la mélancolie, la tristesse, l’apathie. Une insondable lassitude plane sur ce malheureux peuple et le courbe depuis des milliers d’années sous son joug forçant son âme à la noirceur et à la gravité. Le poids du pessimisme est tel que beaucoup voient dans la mort le seul remède à leur angoisse. Le spleen est un adversaire plus impitoyable que l’Union Soviétique.
Mais les Finlandais sont une nation de guerriers. Ils ne capitulent pas. Ils se rebellent, encore et toujours, contre la tyrannie.

Le ton est donné, et l’on sourira à maintes reprises au long de cette fable tout de même sympathique. Mais sans plus.

Arto Paasilina (1942-2018) est un écrivain, journaliste et poète finlandais. Né dans un camion, en plein exode face aux forces soviétiques, il commence à travailler dès l’âge de treize ans, exerçant divers métiers. Il explique lui-même :

J’étais un garçon des forêts, travaillant la terre, le bois, la pêche, la chasse, toute cette culture que l’on retrouve dans mes livres. J’ai été flotteur de bois sur les rivières du nord, une sorte d’aristocratie de ces sans-domicile fixe, je suis passé d’un travail physique à journaliste, je suis allé de la forêt à la ville. Journaliste, j’ai écrit des milliers d’articles sérieux, c’est un bon entraînement pour écrire des choses plus intéressantes.

Son roman le plus célèbre est Le lièvre de Vatanen, que j’ai lu il y a bien longtemps. J’avais beaucoup aimé, c’est d’ailleurs l’histoire d’un homme qui fait le chemin inverse, quittant femme et boulot pour la nature.

La mort en Arabie – Thorkild Hansen

Je continue de taper dans le carton de bouquins que m’a laissé ma frangine… Bonne pioche avec cette histoire vraie, au XVIIIème siècle, d’une expédition en “Arabie Heureuse” (actuel Yemen) organisé par le roi du Danemark.

Cette histoire n’est pas sans rappeler Le procès des étoiles de Florence Trystram, que j’avais beaucoup aimé : dans ces deux romans, on retrouve des scientifiques de l’époque des Lumières embarqués dans une expédition aux confins du monde connu, dans des conditions incroyables qui font d’eux de véritables aventuriers. Rien que pour cela, c’est fascinant !

Mais d’où vient ce terme d’Arabie heureuse ? L’expression viendrait d’Alexandre le Grand, que les romains ont ensuite généralisée, attribuant à la partie sud de l’Arabie un côté verdoyant et fertile. Historiquement, c’est la civilisation minéenne (cinq cents ans avant Alexandre) qui y atteignait son apogée grâce au commerce entre l’Orient et la Méditerranée. Quand la navigation sur la mer d’Arabie fût maîtrisée, le déclin commença.

Or l’auteur nous apprend qu’il s’agit en fait d’une erreur de traduction : Yémen signifie “la main droite” ou “le côté droit”. L’Arabe étant tourné vers l’Est pour désigner les points cardinaux, c’est de cette façon que “Yémen”, qui signifiait “droite” à l’origine, a fini par désigner le “sud”… La main droite étant assimilée aux choses positives, le mot “droite” ou “Yémen” en est venu à signifier heureux, qui porte bonheur. Et de l’Arabie du Sud on arrive ainsi à l’Arabie heureuse…

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À marche forcée – Slavomir Rawicz

Avec ce livre j’attaque un carton que m’a laissé ma sœur Dominique partie faire le tour du monde en bateau ! Elle a préparé une petite sélection de titres susceptibles de me plaire, et je lui garde son carton jusqu’à son retour…

Une très bonne idée, la sélection a l’air pas mal, et mon budget bouquin va s’en trouver allégé d’autant, ce qui n’est pas plus mal !

Celui-là, je pense l’avoir lu, mais il y a très longtemps… En tout cas je connaissais l’histoire. Par contre, j’étais persuadé que c’était une histoire vraie, mais la page Wikipédia de l’auteur nous apprend le contraire : Rawicz se serait inspiré du récit d’un de ses compatriotes, Glinski, et encore là non plus rien n’est certain.

Le journaliste de Radio BBC, Hugh Levinson, qui a examiné The Long Walk (le titre original) sous toutes les coutures, déclare en 2010 :

Se peut-il que Glinski soit le véritable héros de l’histoire et que Rawicz lui ait piqué son histoire ? C’est possible, mais nous n’avons trouvé aucun élément permettant de corroborer le récit haut en couleurs de l’évasion et du périple de Glinski.

Cela remet beaucoup de choses en question quand on le lit : roman ou histoire vraie ?… Mais la lecture n’en reste pas moins agréable, même si le style n’a rien d’exceptionnel, et que finalement l’essentiel du récit se résume à marcher, marcher et encore marcher.

Restant à l’écart des habitations pendant ces 6 000 kms, en constante sous-alimentation, traversant le désert de Gobie, les efforts fournis paraissent en effet sidérants. La résistance humaine est réellement incroyable quand poussée dans ses retranchements, avec des hommes jeunes pour la porter (encore que “Mr Smith” soit plus âgé).

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J’ai épousé un communiste – Philip Roth

J’ai commencé ce livre commencé avant de partir en voyage, et il me restait une cinquantaine de pages pour le finir à mon retour. Cela n’a pas posé de problème, je me suis remis dans le contexte de l’histoire immédiatement, il y a en fait peu de personnages…

Mais entre-temps, j’avais lu “Mémoires d’un rouge” de Howard Fast, et si vous voulez vraiment vous renseigner sur ce qu’a été le maccarthysme, c’est celui-ci qu’il faut lire, et de loin !

Ce roman de Philip Roth est néanmoins très agréable à lire, sous la forme de deux personnes parlant d’une troisième, et racontant toute l’histoire, y compris la leur… Et Roth sait raconter des histoires, y mettre du sens tout en gardant une lecture facile, remplie d’anecdotes, avec de nombreux aller/retour entre le passé et le présent.

Nathan retrouve Murray, son ancien prof de littérature, et ils vont parler de Ira, le frère de Murray, qui se révèle avoir été un communiste : parti de rien, ayant fait des boulots durs, puis la guerre, où il rencontre son mentor communiste. Puis il travaille à la radio, change de milieu, épouse Eve, une actrice belle et connue, s’installe dans une belle maison… En léger décalage avec ses idées !

Et c’est cette dernière qui va tout déclencher en écrivant un livre intitulé “J’ai épousé un communiste”, lorsque leur mariage partira à veau l’eau définitivement. L’accusation de communisme est ainsi donnée en pâture au peuple américain, sur fond d’antisémitisme (car sous un communiste il y a souvent un juif). On apprendra finalement qu’Eve s’est fait manipulée pour faire élire un républicain au Sénat.

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