Archives de catégorie : Littérature

La transmigration de Timothy Archer – Philip K. Dick

Troisième et dernier tome, et donc après SIVA et L’invasion divine, de cette trilogie divine que j’ai décidé de relire. Au final, je reste sur l’impression que j’avais eu lors de ma première lecture, il y a bien longtemps : ces trois romans n’ont rien à voir avec toute l’œuvre précédente de Philip K. Dick, et offrent à mon avis très peu d’intérêt, à moins d’être versé dans les délires mystico-religieux.

Ça commence pourtant bien avec une vraie histoire, racontée par Angel, mariée avec Jeff, le fils de Timothy Archer, ce dernier étant évêque, rien que ça. Ce qui ne l’empêche pas d’être l’amant de Kirsten, une copine d’Angel. Le roman commence le jour de la mort de John Lennon, événement qui marque que le monde va mal…

Angel nous raconte d’abord la rencontre entre Timothy et Kirsten, puis tout ce qui en suivit. Elle n’est pas croyante et garde une distance critique avec tout ce qui arrive, ce qui n’est pas sans me déplaire ! C’est une ex-étudiante de Berkeley, diplômée, intellectuelle, mais assez paumée dans sa vie, fumant de l’herbe. Si elle garde une distance avec le délire religieux de son entourage, elle a finalement son propre délire aussi, plus intellectuel…

Toujours est-il que des manuscrits de la mer morte ont été trouvés, écrits par les Zadokites, une très ancienne secte juive. Tim participe à leur étude, et il apparaît que tout ce qu’a dit Jésus existait déjà 200 ans auparavant, ce qui remet bien sûr largement en cause le statut de “fils de Dieu” qu’on lui a attribué. De là à penser que Jésus n’était qu’un charlatan…

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L’invasion divine – Philip K. Dick

Suite de “la trilogie divine” avec ce deuxième tome. J’avais trouvé le premier tome (SIVA, voir ici) pas mal déjanté, mais assez drôle si l’on faisait abstraction des passages trop ésotériques. Pour celui-ci, c’est malheureusement beaucoup moins drôle, et encore plus “barré”. J’ai trouvé cela difficile à suivre et vraiment pas passionnant. 🙁

C’est donc l’histoire d’une nouvelle incarnation d’un fils de Dieu (mis au monde par une femme vierge comme il se doit), remplie de délires mystico-religieux sur fond de monde futuriste… J’ai tourné de nombreuses pages en lisant en diagonale tellement j’y trouvais peu d’intérêt… De plus la narration se déplace dans le temps très facilement, même les personnages ont des visions du futur ou du passé, ce qui rend le suivi de l’histoire encore un peu plus compliqué, ce qui n’était vraiment pas nécessaire.

PKD s’est beaucoup documenté sur le sujet, aucun doute là-dessus, et nous en abreuve jusqu’à plus soif ! Évangiles (apocryphes ou non), Torah, textes pré-chrétiens… Il y en a pour tous les goûts. Je rappelle que l’auteur a vraiment eu des visions, et qu’il essaie par cette trilogie de transcrire cette expérience sous forme romancée.

Son Exégèse est d’ailleurs parue récemment, en deux tomes, pour ceux qui veulent aller plus loin de ce côté. J’ai peur que ce ne soit incompréhensible, et à 40€ pièce, je passe mon tour…

Essayons tout de même de résumer cette histoire :

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Attention à la marche ! – Mariel Primois Bizot

J’ai offert ce livre à un ami qui s’était investi dans le mouvement En Marche pendant la campagne présidentielle, et qui en est depuis revenu, vite ramené à la réalité par les jeux de pouvoirs inhérents à ce monde. Je lui ai ensuite emprunté le bouquin… 😉

Sous la forme d’un journal, c’est donc Mariel Primois Bizot, la femme de Jean-François Bizot (fondateur de Radio Nova et de la revue Actuel) qui nous raconte son aventure avec le mouvement En Marche, où elle s’inscrit très rapidement, espérant elle aussi y trouver une nouvelle manière de faire de la politique.

Bénévole, elle va donc vivre l’aventure de l’intérieur du QG, triant le courrier, répondant au standard téléphonique, etc… C’est tout cela qu’elle va nous raconter, à sa manière ; dès le début, une petite référence à Hunter S. Thompson (dont je suis fan) donne le style : ce sera du journalisme “gonzo”, au cœur de l’action comme il se doit.

Dans son “journal”, elle s’adresse souvent à JFB, imaginant ce qu’il aurait dit ou fait, se rappelant les années Actuel, mai 68… Il en ressort vite une certaine nostalgie, à comparer ces deux époques qui n’ont finalement pas grand chose à voir l’une avec l’autre.

Dans la deuxième moitié du bouquin, mon intérêt a sérieusement baissé, l’auteur cherchant trop (à mon goût) à théoriser le mouvement en faisant moult références à des penseurs ou des écrivains (Hannah Arendt, Deleuze, Vaneigem, Marx, Galeano, Wright, Devecchio, etc…) et évoquant leur concepts (utopies réalistes ou réelles, concept de post-vérité, être générique, etc…). C’est parfois abscons, et sinon a peu d’intérêt je trouve, si ce n’est celui de vouloir montrer sa culture, en bon intellectuelle parisienne !

On en apprend tout de même un peu sur le fonctionnement interne, très opaque finalement, le mouvement En Marche semblant n’être là que pour les apparences. Il y a aussi quelques références qui m’ont bien plu, comme celles au journalisme “gonzo” et aux Diggers de San Francisco.

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La mort est mon métier – Robert Merle

C’est ma sœur qui m’a donné ce livre, sans quoi je ne l’aurais sans doute pas lu, le sujet étant plutôt morbide. Et puis voilà, je l’ai lu assez rapidement, le récit est prenant, et le portrait de cet homme assez terrifiant.

C’est l’histoire de Rudolf Lang (qui s’appelait en réalité Rudolf Hoess), le commandant de camp d’Auschwitz. L’auteur nous explique dans la préface que l’essentiel de sa vie nous est connu par le psychologue américain Gilbert qui l’interrogea dans sa cellule pendant le procès de Nuremberg. Rudolf Hoess a également rédigé une confession écrite, mais les documents que Gilbert a communiqué à Robert Merle sont de loin les plus révélateurs du personnage.

La première partie du récit est une narration imaginée de l’enfance de Rudolf Hoess. Et c’est vraiment la clef de la personnalité qui va en découler : il vit une enfance très dure, avec un père terrible d’autorité, de foi religieuse qui va jusqu’au délire… L’enfant est obsédé par l’obéissance, le devoir, l’ordre, le désir de bien faire, la peur de la punition, et se montre incapable de la moindre empathie envers les humains. Il subit des crises d’angoisse où le monde extérieur s’estompe, et ne reste que la peur qu’une chose terrible va arriver.

La deuxième partie est, selon l’auteur, plus l’œuvre d’un historien s’attachant à retranscrire la lente mise au point de l’usine de mort d’Auschwitz. Mais tout repose en fait sur son enfance : Rudolf Lang est proprement déshumanisé, et semble incapable de ressentir la moindre émotion. C’est pour cela qu’il sera remarqué par ses supérieurs, car il pousse très loin le désir d’exécuter ce qu’on lui demande, quoique que ce puisse être. Himmler le repérera et en fera son instrument dévoué.

La préface de Robert Merle se termine ainsi :

Ce qui est affreux et nous donne de l’espèce humaine une opinion désolée, c’est que, pour mener à bien ses desseins, une société de ce type trouve invariablement les instruments zélés de ses crimes.

C’est l’un de ces hommes que j’ai voulu décrire dans La mort est mon métier. Qu’on ne s’y trompe pas, : Rudolf Lang n’était pas un sadique. Le sadisme a fleuri dans les camps de la mort, mais à l’échelon subalterne. Plus haut, il fallait un équipement psychique très différent.

Il y a eu sous le Nazisme des centaines, des milliers, de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs “mérites” portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’État. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux.

Je pensais à “Soumission à l’autorité” de Milton Friedman, forcément, mais là ça va plus loin, en tout cas d’après le portrait qu’en fait Robert Merle, le problème est encore plus profond : s’il n’est pas sadique, il était par contre déshumanisé, bon pour l’asile.

Voilà son histoire en résumé :

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Goodbye, Colombus

Il y a eu pas mal d’émissions sur Philip Roth au moment de sa mort, et j’en ai podcasté quelques unes. Une question presque récurrente demandée aux invités est “Par quel livre commencer la découverte de cet auteur ?”. Les réponses diffèrent souvent, mais l’une d’elles m’a parue pleine de bon sens : commencer par son premier recueil de nouvelles, Goodbye Colombus.

Bon, je ne découvre pas vraiment, puisque j’ai déjà lu Pastorale américaine, que j’ai d’ailleurs beaucoup aimé. Mais je me suis dit que j’allais suivre ce conseil pour le deuxième ; il m’a pourtant fallu patienter un peu, car lorsque je suis allé à la librairie, le rayon “Philip Roth” était carrément vide ! Tous les livres étaient en attente de livraison… Heureusement, cela n’a pas duré longtemps, la semaine suivante, toute l’œuvre était à nouveau disponible, et même mise en avant par le libraire.

Sans atteindre la profondeur de la Pastorale américaine, les nouvelles sont plutôt agréables à lire. Le sujet est bien sûr la société américaine et le monde juif, comme on peut s’y attendre avec cet auteur. Ce sont des nouvelles, et les sujets ne sont qu’évoqués, mais le ton est souvent drôle, et c’est bien écrit.

La première nouvelle qui donne son nom au recueil fait pratiquement la moitié du bouquin ! C’est l’histoire d’un amour d’été entre un jeune intellectuel juif et une étudiante de famille non juive celle-là, mais riche voire parvenue. L’occasion de décrire la famille (frère, père, mère) d’une façon plutôt caricaturale. L’amourette se terminera à la fin de l’été, quand la mère de la jeune fille trouvera un diaphragme dans le tiroir de la commode de sa fille adorée mais pas tant que ça… Un acte manqué de sa part sans doute, pour provoquer la rupture.

La deuxième s’intitule “la conversion des Juifs”, et est très drôle, avec cet élève qui dit que puisque Dieu peut tout faire il peut faire en sorte que Marie enfante de Jésus sans acte sexuel, ce qui amène à accepter que Jésus soit le fils de Dieu ! Évidemment, le Rabbin ne peut accepter une telle affirmation, et la situation va dégénérer.

La troisième, “Défenseur de la foi”, met en scène le sergent Marx, vétéran de la guerre en Europe, aux prises avec Grossbart, une jeune recrue qui ne recule devant rien pour obtenir des passe-droits… et mettra à mal la patience et la droiture de Marx.

“Epstein”, la suivante, raconte l’histoire de Lou Epstein, 59 ans, qui va tromper sa femme avec la voisine : nouvelle courte et pas vraiment passionnante à mon goût.

Vient ensuite “L’habit ne fait pas le moine” : histoire d’un élève et de son copain de classe italien mauvais garçon : histoire banale avec tout de même une conclusion pertinente, avec cette histoire de fiche qui te suis toute ta vie.

Peut-être la meilleure pour finir  “Eli le fanatique” : Une école juive s’installe aux abords d’une ville tranquille, un juif orthodoxe commence à y venir faire ses achats, et dérange la communauté juive intégrée, qui se qualifie de moderne, et vivant en bon entente avec les protestants. On demande à Eli, avocat de métier, de trouver une solution au problème (de les faire s’en aller en fait). Mais Eli le dépressif cherche un arrangement, et offre un de ses costumes au juif orthodoxe. Je ne sais pas pourquoi, cela m’a fait penser à Philip K. Dick, car Eli ne peut s’empêcher d’enfiler le costume du juif orthodoxe en retour, et là tout bascule. Excellent !

Autre article sur Philip Roth sur ce blog :

Philip Roth (1933-2018), est un grand écrivain américain, petit-fils d’immigrés juifs originaire de Galicie. Souvent cité pour le prix Nobel de littérature, il ne l’a jamais pas reçu, ce que certains considèrent comme une anomalie. Si je poursuis le cycle “trilogie américaine” commencé avec “Pastorale américaine”, le prochain livre devrait être “J’ai épousé un communiste” dont le titre donne déjà envie !

Hell’s Angels – Hunter S. Thompson

J’avais déjà lu ce bouquin de Hunter S. Thompson il y a une dizaine d’années (en fait, j’ai même dû découvrir HST par celui-ci), mais ne le voyant plus dans ma bibliothèque, et ayant lu à peu près toute l’œuvre de HST maintenant (au moins ce que l’on trouve en français), je l’ai racheté et relu dans la foulée.

J’avais de très bons souvenirs de ce récit, pur journalisme Gonzo, où l’écrivain s’incruste dans la bande des Hell’s Angels pour écrire un papier sur eux “de l’intérieur”, avec leur accord bien sûr… et avec les risques que cela comporte, puisque cela se finira par un passage à tabac, les bikers le soupçonnant de vouloir se faire du fric sur leur dos.

J’avoue qu’à la relecture, cela ne m’a pas paru aussi bon, sans doute parce que c’est son premier livre. Pendant tout le long, HST est beaucoup sur un style usant beaucoup de suppositions (la situation aurait pu dégénérer, et alors il se serait passé ceci ou cela…), forçant régulièrement le trait, ce qui est vite lassant. D’autres passages sont assez répétitifs, sur le thème “qui sont vraiment les Hell’s Angels” : en fait des types pas très futés, des “perdants”, fanas de mécanique, et qui font peur aux braves gens, mais pas si méchants que ça.

Il y a aussi de bons passages sur la société américaine de cette époque, les rapports entre la police et la population qui est en en train de changer, avec par exemple les émeutes du ghetto de Watts, ou encore sur le LSD (voir plus bas).

Mais bon, l’analyse de HST est tout de même percutante (comme souvent) : ce sont les médias californiens qui ont d’abord monté en épingle un fait divers minable (une rumeur de viol de deux jeunes filles, qui n’a jamais eu lieu) et qui ont initié la légende des Hell’s Angels afin de vendre du papier et d’éveiller la peur des concitoyens. La presse nationale s’en empare alors, augmentant le nombre de Hell’s Angels, leurs nuisances (des hordes barbares déboulant pour mettre telle ville à feu et à sang), exagérant le danger pour la brave société américaine, etc…

La renommée de cette petite bande de motards sans envergure, plutôt sur le déclin qu’autre chose, devient alors nationale ; ils sont sans rien avoir demandé devenu le symbole de la révolte contre cette société formatée, les idoles des étudiants de Berkeley (dont ils casseront la gueule plus tard lors de manifs, car ce sont quand même des types plutôt racistes et violents à la base).

On y apprend aussi que c’est grâce à HST que les Angels ont rencontré Ken Kesey (l’auteur du chez-d’œuvre Et quelques fois j’ai comme une grande idée, car il n’a pas écrit que Vol au-dessus d’un nid de coucous !). La fête à La Honda dont il parle est d’ailleurs racontée dans le génial Acid Test de Tom Wolfe, autre adepte du journalisme Gonzo (qu’il appelait le nouveau journalisme) : Wolfe s’était attelé à suivre Ken Kesey et ses Merry Pranksters, qui s’éclataient au LSD (pas encore interdit à l’époque) dans un périple à travers l’Amérique.

Bref, voilà ce que raconte Hunter S. Thompson sur Ken Kesey :

Finalement, je n’ai réussi à les brancher que sur une seule personne, Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucous, installé à l’époque dans les bois de La Honda, au sud de Frisco. En 1965 et 1966, Kesey fut arrêté deux fois pour détention de marijuana, et finalement dut quitter le pays pour ne pas se faire coffrer. Même si les forces de l’ordre ne voyaient pas d’un bon œil le rapprochement qu’il opérait avec les Angels, Kesey n’en fît néanmoins qu’à sa tête.
J’avais retrouvé Kesey un après-midi d’août dans les studios d’une station télé de Frisco ; après avoir sifflé quelques bières avec lui, je lui ai annoncé que je devais passer déposer un disque brésilien pour Frenchy, à la Boîte de Vitesses. Il m’accompagna et, sitôt arrivé, fit grosse impression sur les Angels, encore au boulot. Après plusieurs heures passées à picoler, bâfrer et partager le joint symbolique, Kesey invita toute la section de Frisco à la fête qu’il donnait le samedi suivant à La Honda, où il partageait trois hectares de terrain un peu en retrait de l’autoroute avec sa bande, les Merry Pranksters, et où régnait vingt-quatre heures sur vingt-quatre une ambiance délirante.
Par un heureux hasard, neuf des Merry Pranksters, accusés de détention de marijuana, furent acquittés le vendredi, et les journaux du samedi ne manquèrent pas de signaler la triste nouvelle au moment même où Kesey postait à l’entrée de sa propriété une pancarte de cinq mètres de long et deux mètres de haut, proclamant en lettres rouges et bleues : “Bienvenue aux Hell’s Angels chez les Merry Pranksters”. Quoique partant d’un bon sentiment, la nouvelle consterna plutôt le voisinage. Et quand je suis arrivé chez Kesey, en début d’après-midi, il y avait cinq voitures de patrouille garées sur l’autoroute surveillant, impuissantes, la dizaine d’Angels déjà arrivés, et hors d’atteinte, dans la propriété, tout en attendant de pied ferme la vingtaine encore en route.

HST explique ensuite que les Angels prirent goût au LSD à cette occasion, et ne manifestaient aucun signe de violence, tout au contraire ! Ils étaient beaucoup moins dangereux et agressifs qu’avec l’alcool…

Un bon bouquin donc, pour démystifier qui sont vraiment les Hell’s Angels, et comment leur légende est née dans les années 60, époque charnière aux États-Unis.

Autres articles sur le blog à propos de Hunter S. Thompson :

Hunter S. Thompson (1937-2005) était un journaliste et un écrivain américain de tempérament rebelle, fêtard et provocateur. Il inventa le principe du journalisme gonzo, méthode d’investigation basé sur l’immersion dans un milieu, n’hésitant pas à prendre drogues et alcools quand il le faut, écrivant le récit à la première personne sans chercher une pseudo objectivité. Il se donnera la mort le 20 février 2005, à son domicile d’Aspen (Colorado).

Le dernier stade de la soif – Frederick Exley

le dernier stade de la soif Quatrième roman à paraître dans cette belle collection, qui trouvera sa place dans la bibliothèque à côté des autres, tous avec une jaquette stylisée mais d’une couleur différente.

Il s’agit d’une semi-autobiographie, comme le précise l’auteur dans une courte note précédent le récit :

Même si les événements décrits dans ce livre ressemblent à ceux qui constituent ce long malaise qu’est ma vie, l’essentiel des personnages et des situations est le seul fruit de mon imagination.

C’est donc l’histoire d’un homme devenu alcoolique, amoureux des NY Giants, et obsédé par le succès et la gloire, resté sous l’influence d’un père trop talentueux. Malgré ce décor sombre, on est tout de suite accroché par la narration : c’est très bien écrit, fluide, précis, et l’auteur a une féroce envie de ne pas se conformer à cette société américaine trop convenue (nous sommes dans les années 50-60).

Au début de la narration, l’auteur est professeur dans un lycée, et fait chaque week-end quatre-vingt kilomètres pour retourner dans sa ville natale, et pouvoir se saouler tranquillement jusqu’au dimanche après-midi où il lève le pied pour regarder le match des NY Giants à la TV ! Mais après une attaque cardiaque, il se retrouve à l’hôpital, et commence à se remémorer sa vie… Le récit ne sera pas linéaire, et ce n’est toujours évident de savoir de quelle période il parle, entre les différents séjours en H.P. qu’il va faire… Tout semble un peu mélangé.

Après des études de lettres en Californie, il part à New-York chercher du boulot, ayant élaboré avec des amis, un soir de cuite, un C.V. hyper gonflé ! Lors des entretiens, sa stratégie consiste à jouer au dandy surdoué et méprisant, éventuellement prêt à mettre son talent au service de l’entreprise ! C’est bien entendu voué à l’échec… Il s’en suivra une dégringolade de ville et en ville, avec un salaire toujours plus bas, jusqu’au retour à la ville natale et à l’hosto.

Au cours de ses séjours en hôpital psychiatrique, il subira les thérapies de choc de l’époque, à savoir l’insuline (redoutable à priori) puis les électrochocs. Il en ressort à chaque fois se comportant de la façon que son psy attend de lui… pour y retourner rapidement, au gré de son alcoolisation… Il ne s’en sortira jamais, rendu fou par l’alcool, son ego et ses échecs ; mais aussi par son dégoût de l’Amérique et du mode de vie qu’elle impose.

Les personnages croisés ne manquent pas de singularité et valent le détour, comme Mister Blue ou son propre beau-frère, Bounty. Ce qui nous vaut des pages d’anecdotes assez étonnantes, mais si l’on en croit l’auteur, rappelez-vous, ce n’est que pure fiction.

Chose amusante, il est fait référence plusieurs fois à un ouvrage déjà paru dans cette même collection : avec d’abord cette réplique de Willie Stark parlant à Jack Burden, qu’il pense à utiliser pour saluer Paddy (un résident de l’HP qui a compris ce qu’était l’alcoolisme et comment le combattre : en décidant de ne plus rendre les gens tristes) :

Les choses auraient pu tourner différemment, Jack… Tu dois me croire.

Plus loin, dans une énumération de personnes célèbres qu’il inviterait à sa table dans ses délires de millionnaires, il cite Robert Penn Warren ! Enfin, sur la bibliothèque de ‘USS Deborah’, la femme de Mister Blue, prône donc Tous les hommes du Roi de Robert Penn Warren… Manifestement, ce roman fait partie des ouvrages de références pour Frederick Exley !

Sa route croisera aussi celle de Steve McQueen, dans un bar, forcément. Il en parle comme d’un type qui a l’apparence d’un dur, de quelqu’un que l’on n’emmerde pas, et chez qui on sent un désir de devenir célèbre et persuadé qu’il le deviendra.

Lui est trop préoccupé par sa propre personne, son désir de devenir célèbre, et à trouver la femme de ses rêves. Il sympathise bien une fois avec une collègue, fantasme un peu sur elle, mais la jette quand elle lui dit ne pas aimer son bar préféré. À cette époque, il est à Chicago, et fait la fête tous les soirs après le boulot ; il a des conquêtes mais se comporte comme un macho avec les femmes, forçant souvent leurs faveurs…

Il finit par rencontrer “la femme de sa vie”, Bunny ; il est sexuellement bloqué avec elle, ce qui n’empêche pas cette dernière de l’aimer. Mais une visite à ses parents petits bourgeois consommeront la rupture. Dans sa lucidité, il sait qu’il ne serait pas moins heureux en acceptant cette vie conventionnelle (femme, enfant, boulot, métro, dodo), mais il s’y refuse obstinément.

De retour chez sa mère, passant ses journées sur le canapé à regarder la TV et s’effrayant de ce monde conventionnel, on le voit sombrer petit à petit dans la folie et la paranoïa, son jugement étant manifestement affecté par les doses d’alcool absorbées. D’ailleurs, il parle peu de la quantité d’alcool qu’il absorbe, se contentant de raconter des anecdotes, qu’il ne peut supporter ce monde, et qu’il le fuit en buvant, acceptant qu’on le juge fou en retour.

C’est entre ces séjours à l’HP qu’il commencera à écrire ce roman. Pour finir, voilà une description de poivrots dans un bar, à l’époque où il fréquente le fameux Mister Blue, pour vous donner une idée du style :

Quand nous entrions dans l’un de ces bars qui portaient invariablement le nom du patron, celui-ci et sa clientèle abreuvée de bière et constituée essentiellement d’ouvriers blêmes abonnés aux trois-huit, de grosses prostituées blafardes, de chômeurs myopes et de vieillards édentés, décollaient un instant leur regard du poste de télévision pour nous dévisager avec le dégoût que les prolétaires réservent aux bourgeois. C’était bien mal connaître Mister Blue que de croire qu’ils pouvaient nous intimider. Le regard vitreux du propriétaire déclenchait chez lui un rot enthousiaste et sonore, un étirement théâtral proche du déhanchement, un bâillement indifférent, un grattage de couilles en bonne et due forme, et un :”Vous servez à bouffer dans ce trou à rat ?”. Même le plus costaud des patrons n’aurait pas osé répondre à pareille insolence.
Mister Blue prétendait ne pas boire et ne pas fumer, même s’il avait pour habitude de faire les deux. Il ne buvait pas tant que ça. Tous les jours, il commandait un bourbon glace pour célébrer ce qui était à coup sûr la vente la plus lucrative de sa vie, mais il finissait chaque fois par en descendre six ou sept, ce qui avait le don de l’émécher, le rendant volubile et grossier. Dans cet état, il essayait de régaler les habitués en enchaînant saltos avant et arrière le long du bar. Trop absorbés à observer un crétin doucereux et obséquieux à la télévision, les clients ne se régalaient guère : ils ne regardaient même pas Mister Blue. Dans le triste univers de ces bars semblaient régner une règle tacite mais inviolable qui interdisait aux clients d’observer quoi que ce soit avec admiration – et plus particulièrement ce qui était vivant. Drogués à la télévision et riants comme des robots quand on leur intimait de le faire, ils passaient des heures à attendre leur service, rêvaient de devenir de riches satyres, tripotaient les pièces de monnaie que le gouvernement leur allouait, et mâchonnaient leurs cigares. Au vu des efforts que Mister Blue déployait pour les distraire, je développai une haine tenace face à leur indifférence stupide. Lorsque Mister Blue esquissait ses pas de gymnastique, j’avais envie de hurler : “Hé, les mecs ! Regardez ça ! Regardez Mister Blue !”. Mais je ne le faisais pas car je doutais de ma capacité à réveiller les morts.

Frederick Exley (1929-1992) est un auteur américain devenu célèbre avec son premier roman, celui-ci. Son ami Jonathan Yardley (un critique célèbre, prix Pulitzer), a écrit une biographie d’Exley (Misfit,L’Étrange vie de Frederick Exley). La thèse principale de Yardley est qu’Exley fut l’homme d’un seul livre.

Vernon Subutex Tome 3 – Virgine Despentes

Presque deux ans après, voilà donc le tome 3 de Vernon Subutex (format poche), dont j’avais apprécié les deux premiers opus. Pour ce troisième et dernier, la déception fut aussi grande que l’attente était longue.

On retrouve donc toute la bande… avec heureusement un petit rappel des personnages en guise de préface, bien utile après tout ce temps. La lecture est toujours aussi facile, le style est fluide, et tout le monde en prend plein la gueule…

Pourquoi pas, mais cette critique sans appel d’une société individualiste (où l’on ne peut s’en sortir qu’en écrasant les autres), est souvent un peu trop facile, presque démago, quand elle n’est pas caricaturale (juifs, arabes, émigrés, tous dans le même sac), et finit très vite par lasser.

Ici, tous les personnages étant des marginaux, plus ou moins exclus de ladite société, c’est plus simple de tout rejeter en bloc, sans grand discernement : un peu de mesure et de réflexion de la part de l’auteur n’aurait pas fait de mal.

Par exemple, quand Aïcha écoute France Culture pour comprendre les attentats parisiens, on a droit à une critique des intellos qui ne comprennent rien au problème et cherchent dans le Coran les traces de violence induite… Circulez il n’y a rien à voir, rien à apprendre, et encore moins à comprendre.

Un minimum d’idée de scénario aurait également été apprécié, car concernant l’histoire proprement dite, il ne se passe pratiquement rien, c’est l’ennui le plus total : Vernon quitte le groupe (sur un motif bidon), Céleste enlevée, et quoi d’autre ? Une histoire d’héritage va fissurer ce groupe tellement soudé, et si éloigné des valeurs de cette société : ça ne tient absolument pas la route !

Et après le Bataclan, vient Nuit Debout… Une autre occasion de déblatérer sur la société (le monologue d’Olga est du grand n’importe quoi), encore plus caricatural si possible. Puis Vernon revient, Céleste est sauvée… le groupe se reforme pour une nouvelle convergence, qui sera la dernière ! Mais je vous laisse découvrir pourquoi.

On a vraiment l’impression d’un troisième tome inutile, bâclé, ce qui explique peut-être le temps mit à l’écrire. Son épilogue, dans un futur lointain post-nucléaire, envoyé en quelques pages, emporte la palme.

Virginie Despentes, née en 1969 à Nancy, est est une écrivaine et réalisatrice française. Elle a connu le succès avec ses deux premiers romans, Baise-moi 1993) et Les chiennes savantes (1995).

Le rêve du Celte

le reve du celte C’est en discutant avec mes sœurs que j’ai entendu parlé de ce livre. Elles me parlaient d’un livre dénonçant le colonialisme au Congo que j’étais censé connaître, et je ne voyais que Le cœur des ténèbres de Conrad… Mais dans le même roman le personnage était censé partir en Amazonie ! Ce n’était donc pas Conrad… Elles ont fini par retrouver le titre, et je me suis empressé de lire ce livre.

C’est donc l’histoire (une biographie romancée en fait) de Roger Casement, à la fois diplomate britannique et nationaliste révolutionnaire irlandais. En tant que diplomate, il a dénoncé les horreurs du colonialisme au Congo, puis en Amazonie, forçant l’empire britannique à réagir. Plus tard, ses racines irlandaises vont lui faire prendre fait et cause pour les indépendantistes, jusqu’à rejoindre les plus extrémistes d’entre eux, adeptes d’une révolution passant forcément par les armes et même la création de martyres.

Quand le récit commence, Roger Casement est en prison, et l’on va revenir peu à peu sur sa vie et ce qu’il l’a amené là, condamné à mort pour trahison à attendre une éventuelle grâce… La chronologie en peu difficile à suivre au début, car l’auteur fait référence à plusieurs époques différentes par petites touches (l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Allemagne), par contre c’est très bien écrit.

L’homosexualité de Casement, si elle est assez vite annoncée, n’est pas beaucoup évoquée au long du récit, l’auteur reste assez discret sur le sujet. Sur sa page Wikipedia, pourtant, il est fait mention dès le début de ses “Black Diaries”, les journaux intimes qui feront scandale où Casement décrit en détail ses activités homosexuelles. Selon Llorca, il est probable que ces journaux intimes étaient en partie fantasmés, et qu’en plus le gouvernement britannique qui en publia des extraits au moment du procès, ait en fait publié des faux pour ne laisser aucune chance d’être gracié à Roger Casement.

Reprenons un peu toute cette vie dans l’ordre, car elle ne manque tout de même pas d’intérêt.

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Le voleur de temps – Tony Hillerman

Après La fille de Femme-Araignée, écrit par Anne Hillerman (sa fille), j’ai eu envie de relire “Le voleur de temps”, auquel Anne fait référence comme le roman l’ayant inspirée pour son premier récit. Ce dernier étant en fait une suite à l’histoire du papa, j’aurais été plus avisé de le relire avant, mais bon…

Retrouver les deux personnages Joe Leaphorn et Jim Chee est toujours un plaisir. Dans ce roman, ils vont enquêter chacun de leur côté sur deux faits à priori indépendants l’un de l’autre : Joe sur la disparition d’une archéologue, Jim sur le vol d’un véhicule.

Joe est à deux semaines de prendre sa retraite, mais n’a pas l’air très pressé de passer à l’acte… Quant à Jim, il se demande si la belle Janet Pete, avocate de son métier, ne pourrait pas devenir plus qu’une amie…

Le cœur de l’histoire repose sur une ancienne civilisation, les Anasazis, qui ont précédé les Navajos et mystérieusement disparus à l’époque de notre Moyen-Âge. Ils ont laissé de très belles poteries qui attirent les convoitises, et l’intérêt des archéologues.

Et comme si Joe et Jim tiraient sur chaque bout d’une même ficelle, ils vont finir par se retrouver et recouper leurs informations. Jim gagnera l’estime de Joe Leaphorn (ce qui n’est pas rien !), en plus de lui sauver la vie.

Tony Hillerman (1925-2008) est un écrivain auteur de nombreux romans policiers, dont les deux protagonistes (Joe Leaphorn et Jim Chee) sont membres de la police tribale Navajo. J’ai lu je pense toutes leurs aventures à une époque, l’aspect policier dans un contexte de tribu navajo avec leur culture et leurs lois apporte un plus indéniable, et les deux personnages sont très attachants.
Tony Hillerman a été adapté une fois au cinéma, dans un film appelé “Le vent sombre” (le titre du roman), mais TH renia le film ! Il est de plus introuvable… dommage !