L’école de la vie – Lou Andreas Salomé

L'école de la vie - Lou Andreas SaloméCela faisait longtemps que j’avais envie de lire quelque chose à propos de Lou Andreas Salomé, cette femme qui fit tourner la tête à Nietzsche et Rilke… C’est à la radio que j’ai entendu parler de ce livre : Élisabeth Barillé était l’invitée de l’émission « Les racines du ciel » sur France Culture.

Ce petit livre de 90 pages est donc une sélection de textes de Lou Andeas Salomé, choisis et présentés par Élisabeth Barillé. Si le livre est petit, le contenu est assez dense, et la lecture des textes de Lou se révèle assez ardue intellectuellement. En fait j’ai largement préféré les introductions d’Élisabeth Barillé, qui présente clairement chaque texte choisi, son contexte, etc…

On peut sans doute admirer l’indépendance d’esprit de cette femme, sa grande érudition, et son désir de vivre sa vie comme elle l’entend, à une époque où ce n’était certes pas facile pour une femme. Mais je crois que je préférerais et de loin lire une biographie de sa vie que ses propres écrits.

En effet je reste un peu sceptique : les textes de Lou Andreas Salomé sont vraiment très « intellectuels », beaucoup trop à mon goût (ou pour mes capacités). On peut certes deviner l’intelligence de cette femme à lire ses textes, mais j’y trouve aussi beaucoup de certitudes sur des sujets où l’on devrait laisser la place au doute.

Sa rencontre avec Freud, alors que la psychanalyse est encore naissante, sera pour elle une confirmation de ses intuitions. Elle entretiendra une correspondance avec Freud et sa fille Anna, et deviendra elle-même psychanalyste. Que la psychanalyse lui ait plu n’est dès lors pas une surprise.

Ce qui m’a vraiment surpris par contre, c’est que Lou attribue à Nietzsche un fort instinct religieux, alors qu’il me semble plutôt connu pour son athéisme ! Mais de quoi parle Lou quand elle parle de Dieu et de religion ? à force d’intellectualiser, on remplace des mots par d’autres, on déplace le problème, pour y placer ses propres certitudes, mais on ne résout rien.

Voilà quelques extraits, et donc à propos de Dieu et de Nietzsche…

Dieu

Voilà d’abord ce que nous dit Élisabeth Barillé :

En 1921, soit trente-six ans après ses débuts d’écrivain, l’analyste qu’elle est devenue livre cette conclusion subtile : « On ne congédie pas Dieu, on lui est reconnaissant dans la vivacité de la vie que lui seul jadis parvenait à représenter vraiment. En réveillant ainsi la vie, il abolit pour ainsi dire sa nécessité ». Ni béquille, ni garde-fou, le Dieu de Lou, allégé de ses attributs fantaisistes, de ses dogmes autoritaires, s’impose « comme l’explosion même de la confiance en la vie ».

Et voici le texte de Lou s’y rapportant :

On ne congédie pas Dieu : on lui est reconnaissant dans la vivacité de la vie que lui seul jadis parvenait à représenter vraiment. En réveillant ainsi la vie, il abolit pour ainsi dire sa nécessité. Ainsi ce qui survit de lui le plus divinement, c’est vraiment sa négation. Et par le fait qu’il peut en être ainsi, il donne au périssable en général un de ses plus grands charmes, son charme le plus divin : ce qui signifie perte devient synonyme de retour à soi-même.
Assurément on pourra trouver paradoxal — n’est-ce pas la seule activité du sentiment qui en témoigne ? — que j’affirme à partir de là que rien n’a davantage égalé mon bonheur d’enfant auprès de Dieu que ce bonheur clair et grave de jeunesse dans la reconnaissance — cette connaissance tout à fait détournée de Dieu.

Et quand Lou écrira ses mémoires, elle commence ainsi :

Notre première expérience, chose remarquable, est celle d’une disparition. Un instant auparavant, nous étions un tout indivisible, tout Être était inséparable de nous ; et voilà que nous avons été projeté dans la naissance, nous sommes devenus un petit fragment de cet Être et devons veiller désormais à ne pas subir d’autres amputations et à nous affirmer vis-à-vis du monde extérieur qui se dresse en face de nous avec une ampleur grandissante, et dans lequel, quittant notre absolue plénitude, nous sommes tombés comme dans un vide — qui nous a tout d’abord dépossédé. […]
Voilà le problème de l’enfance à ses débuts. C’est aussi celui de toute humanité à ses débuts : un sentiment d’appartenance à l’univers continue à s’y manifester tandis que la conscience s’éveille au contact des expériences de la vie : c’est comme le grand mythe d’une participation inaliénable à la toute-puissance. Et les premiers hommes surent maintenir cette croyance avec une telle certitude que le monde des apparences semblait tout entier subordonné à une magie accessible à l’homme. Ceux-ci ont toujours un peu douté de la validité universelle du monde extérieur qui semblait autrefois ne faire qu’un avec eux ; ils ont toujours réparé cette déchirure apparue à leur conscience grâce à l’imagination, bien que celle-ci doive adapter la structure de ses retouches inspirées par le Divin à la réalité extérieure de plus en plus présente. Ce monde au-dessus et à côté de lui, cette réplique imaginaire appelée à camoufler l’aspect problématique de la destinée humaine, l’homme l’appela sa religion.

Cette dernière partie me fait d’ailleurs penser à ce que dit Max Stirner à propos de l’antiquité et des modernes (voir l’article L’Unique et sa propriété – Max Stirner), et de l’évolution de la perception du monde.

Donc si je comprends bien, Dieu ou cet Être supérieur, peu importe comment on l’appelle, est une évidence pour Lou, validée par ce sentiment d’incomplétude que ressentirait tout être humain depuis la naissance ; et la religion n’est qu’un artifice créé par l’imagination de l’homme. Elle revient souvent sur cette rupture avec ce « tout indivisible », qu’elle remplace ensuite par la joie de vivre, tout cela démontrant l’existence de l’Être Suprême.

Or elle a été élevée dans une famille croyante ; puis à 17 ans, après avoir lu Spinoza (qui remplace Dieu par la nature) et Kant, elle perd son père et abandonne alors sa foi religieuse. Elle a alors comme maître un pasteur (beaucoup plus âgé qu’elle), qui voudra divorcer pour l’épouser, ce qu’elle refuse et qui la choque : il y a de quoi perdre la foi avouons-le !

Tout cela me laisse donc vraiment sceptique, je la vois plutôt comme une croyante qui a intellectualisé sa foi, mais qui reste croyante au bout du compte.

Nietzsche

Quand Lou rencontre Nietzsche, elle écrit :

Le caractère fondamentalement religieux de nos natures est notre point commun, et peut-être est-il si prononcé parce que nous sommes des libres-penseurs. […] Dans la libre-pensée, le sentiment religieux […] peut devenir la force héroïque de son être.

Élisabeth Barillé nous dit pourtant :

Jamais ils ne seront plus proches qu’au mois d’août 1882 en Thuringe. L’auteur du Gai Savoir s’emploie à guider sa disciple sur la voie libératrice de l’athéisme souverain et de l’Amor fatI. Ce grand « oui » jeté à la face du destin sera la clé de voûte de pensée de Lou pour sa vie entière.

Or voilà ce que Lou écrira quelques années plus tard à propos de Nietzsche :

De toutes les tendances fondamentales de Nietzsche, aucune n’était plus profondément ancrée en lui que son instinct religieux.

Dans la libre-pensée, le sentiment religieux ne peut pas se référer à quelque principe divin ou à un ciel dans lesquels les forces constitutives de la religion, telles que la faiblesse, la peur et la cupidité trouveraient leur compte. Dans la libre-pensée, le besoin religieux créé par les religions — ce rejeton plus noble des formes particulières de la foi —, abandonné en quelque sorte à lui-même, peut devenir la force héroïque de son être, le désir de se dévouer à une grande fin.
Il y a un trait héroïque dans le caractère de N., qui est essentiel en lui, c’est ce trait qui donne à l’ensemble de ses qualités et de ses pulsions leur caractère et leur unité. Nous le verrons apparaître un jour comme le messager d’une nouvelle religion, une religion dont les disciples seront des héros.

Dans ce cri célèbre de Nietzsche : « S’il y avait un Dieu, comment supporterais-je la pensée de ne pas être Dieu ? » […] Nietzsche arrachait sa confession à des abîmes plus profonds, montait la force qui a mis en branle sa pensée : c’est le martyre d’une vie entière passée à la quête d’un substitut de Dieu.

J’ai plutôt l’impression que c’est surtout Lou qui cherche un substitut à Dieu, et qu’elle ‘analyse’ Nietzsche à la lumière de ses propres croyances.

Pour conclure, tout ça me paraît un peu fumeux, complexe à souhait, pour revenir au point de départ sans avoir rien explicité. Et comment le pourrait-on d’ailleurs ? Il y a des questions sans réponse… Pas surprenant que la psychanalyse lui ait plu…

Élisabeth Barrillé est un écrivain français née en 1960 à Paris, alternant romans, biographies, essais et récits de voyage. Elle a été grand reporter pour des magazines de voyage, effectuant plusieurs voyages en Inde, puis en Russie.

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