Hunter S. Thompson, journaliste & hors-la-loi – William McKeen

Hunter S. Thompson, journaliste & hors-la-loi - William McKeen Ce n’est pas le premier bouquin de Thompson que je lis, et pourtant c’est par celui-là qu’il vaut mieux commencer (en tout cas pour lire les « Gonzo papers ») : quoi de mieux qu’une biographie pour découvrir une personnalité ? surtout aussi complexe que celle-ci.

Car ce n’est pas facile de faire la part de vérité entre la légende, le personnage réel, et ses provocations. Lui-même s’y fera prendre d’ailleurs… à son corps défendant.

Il voulait devenir un grand écrivain américain (il tapait à la machine à écrire des œuvres comme ‘Gatsby le magnifique’ pour « apprendre »), mais il échoua, et le savait. Sa consommation de cocaïne n’y est pas étrangère, et marque nettement la baisse de ses capacités littéraires.

C’est l’éditeur Tristram qui nous propose cette traduction, préfacée par Philippe Manœuvre : couverture souple, papier recyclé, très agréable à lire. Tristram a également entamé la publication de l’intégrale des « Gonzo papers » (3 volumes déjà parus).

Voilà donc quelqu’un qui a passé sa vie sous le régime coke/alcool, alcool/coke, et bien décidé à mener l’affaire jusqu’au bout, et qui a le dialogue suivant avec une étudiante lors d’une de ses conférences :

Une étudiante : Monsieur Thompson…
Hunter Thompson : Appelez-moi Hunter !
Une étudiante : Hunter… êtes-vous pour ou contre la légalisation ?
Hunter Thompson : Pour ! Absolument pour ! Là, maintenant, tout de suite (applaudissements nourris) ! On va y laisser la moitié d’une génération, mais au regard de l’histoire, c’est quoi une demi-génération (tohu-bohu dans la salle) ?!

Ceci pour vous donner une idée du personnage… Il ne lâche rien, et ne lâchera jamais rien… journaliste/écrivain, inventeur du journalisme gonzo (lire « Las Vegas Parano », ou encore mieux « Hell’s Angels »), mais pas que ça. Obsédé par « la mort du Rêve Américain », la perte des idéaux des années 60 (moment qu’il associe à l’assassinat de JFK), il s’implique aussi en politique, soutenant les démocrates, et faisant de Nixon sa bête noire.

La répression policière à Chicago lors de la convention démocrate de 1968 (660 arrestations, 1 000 blessés, un mort) le marqua également profondément :

Je suis allé à la Convention démocrate en journaliste, j’en suis revenu en bête féroce.

Il revint à Wood Creek presque muet et, pendant des semaines, ne put parler de Chicago sans fondre en larmes. Son cynisme envers la politique prit des proportions monstrueuses.

Tout ça pour dire que le personnage, certes tout en excès et provocation, est remarquablement lucide sur le monde, en particulier sur l’Amérique. Ses jugements sont souvent fulgurants, et ses écrits valent le détour.

Voilà quelques extraits choisis.

Taper à la machine les grandes œuvres littéraires pour « apprendre » :

Chaque fois qu’il avait un peu de temps de libre au magazine, Hunter se réfugiait dans son petit bureau et tapait à la machine le texte de Gatsby le magnifique et de L’Adieu aux armes. Il dira, bien des années plus tard : « Je suis très branché rythme — écrire au sens musical. J’aime le charabia, si ça chante. Chaque auteur est différent — phrases courtes, phrases longues, pas de virgule, plein de virgules… ça aide beaucoup à comprendre ce qu’on fait. Vous écrivez, ils écrivaient aussi. Souvent ça ne colle pas — c’est-à-dire que vos mains ne veulent pas taper leurs mots — mais vous apprenez. » Ses amis y voyaient un exercice absurde, mais Hunter en défendait la logique: « Je veux ressentir l’effet que ça fait d’écrire aussi bien », déclara-t-il à Poter Bibb. « Fondamentalement,  dira-t-il, c’est de la musique. Je voudrais apprendre des meilleurs.

HST Raciste ?

Semonin était l’un de ses correspondants réguliers ;  Hunter se moquait de son intérêt pour les africains et leur culture, de son souci altruiste des minorités. Dans ses lettres, il l’appelait « p’tit nègre » ou « Espingouin ».
« À certains égards, dit Semonin, je n’ai jamais eu l’impression qu’il avait surmonté ses préjugés raciaux. C’était dans nos tripes à tous, dans nos os, parce que nous avions grandi dans le Sud. Alors que j’allais quitter l’Afrique, il m’a écrit une lettre commençant par « Cher petit nègre ». Il choisissait toujours ce genre de formule provocatrice. Je lui avais écrit que j’avais rencontré Malcom X et que je m’intéressais beaucoup à la politique nationale noire. Ce « petit nègre », c’était un truc qui sortait comme ça, mais rétrospectivement j’y vois, par en-dessous, une sorte d’insensibilité. »

L’origine du mot Gonzo :

Peut-être dérivé du Québecois gonzeaux, gonzo avait plusieurs significations. Bill Cardoso l’employait au sens des barmen de Boston, qui désignaient ainsi le dernier poivrot encore debout à l’issue d’une nuit de beuverie. Gozo sonnait bie. De plus, c’était le titre d’un instrumental de Jame Booker, hit régional venu de la Nouvelle-Orléans, que Hunter captait sur WWL tard le soir ; il avait adoré dès la première écoute ce titre au rythme enlevé, passablement délirant.

On peut écouter le morceau sur Youtube ici… ça fait penser un peu à Herbie Mann, premier du top 10 des années 60 selon HST, voir Gonzo Highway.

Après la  sortie de « Fear and Loahing in Las Vegas » (Las Vegas parano) :

Au fil des années, il y eut bien des comparaisons avec Gatsby le magnifique — les deux livres se lisent avec une stupéfiante clarté. « Il n’y a aucun mot mal placé, dira Douglas Brinkley, aucun bâclage. » Jay Gatsby et Raoul Duke sont tous deux de purs produits de leur époque, mais il y a entre eux une différence fondamentale : Gatsby croit qu’il est possible de se réinventer et ne comprend pas que ce qui s’est passé ne peut être recréé ; Duke, de son côté, reconnaît que le passé est mort et qu’il est impossible de le ressusciter, ce qui donne une ultime finalité à son idée du Rêve Américain de liberté et de potentialité.

L’impact de la cocaïne :

Selon tous les témoignages, Hunter ne commença à toucher à la coke qu’en 1973, quand Rolling Stone lui fit parvenir une nouvelle édition des  articles sur la cocaïne de Freud, pour qu’il en rende compte, il éprouva le besoin d’essayer. […]
Rétrospectivement, Douglas Brinkley voit nettement quand le Hunter productif et prolifique disparut en cédant la place au sniffeur de coke, passant de vingt pages impeccables par jour à vingt pages impeccables par mois — s’il avait de la chance ; « Je crois que sa plus grande frustration, c’est quand la coke est entrée dans sa vie. Il n’avait plus la capacité de produire comme autrefois ».

Après un discours de Jimmy Carter (en 1976) :

« C’était une foutue saloperie de bon discours », dira Hunter. Il dressa l’oreille quand Carter mentionna que Bob Dylan (« un ami à moi », précisa-t-il, et le chanteur avait bel et bien été invité dans la demeure du gouverneur à l’occasion d’un récent concert à Atlanta) était l’un des philosophes politiques qui guidaient son existence. Il cita plusieurs de ses chansons, notamment « The Lonesome Death of Hattie Caroll », où il voyait un exemple de dénonciation des injustices de la vie moderne. Elle partait d’une histoire authentique : celle d’une jeune bonne noire à qui l’irréflexion d’un jeune blanc très riche avait coûté la vie. En guise de châtiment, il avait été condamné à six mois de prison. Que la vie de cette femme eût si peu de valeur avait indigné Dylan — et Carter aussi. Il évoqua le côté sombre de la politique, la pourriture du système judiciaire de Georgie, et la manière dont la nation, victime du Watergate, assistait à un horrible déclin des valeurs.

Sa blague préférée :

Le lieu de rassemblement de la presse était le lobby de l’Intercontinental Hotel, et il demandait souvent à la réception de le demander sous le nom de Martin Bormann, le célèbre criminel de guerre nazi (c’était une de ses blagues préférées). Il adorait voir la tête des gens quand le groom traversait avec ce nom sur son ardoise.

Dévoré par son personnage Raoul Duke, avec une allusion au suicide :

Pour Hunter, ce fut le cauchemar de la célébrité devenu réalité. Elle qui l’étouffait, qui lui interdisait de travailler, était désormais matière à  BD. Après les gens qui voulaient simplement un autographe, ou partager un joint, il était harcelé par d’autres qui criaient son nom… sauf que ce n’était pas le sien, mais celui de ce gars… de ce personnage : « Duke ! Duke ! Duke ! » […]
Pour Hunter, tout ça  n’avait rien de drôle : « Quand on est un  écrivain américain reconnu, on ne pense pas se retrouver dans les comics. Être un personnage là-dedans de son vivant, c’est comme d’avoir deux têtes. »
Ce fut d’abord un simple sujet d’agacement, avant de devenir partie intégrante du fardeau d’être Hunter S. Thompson. « Le fou, le cinglé… le drogué… les gens y croyaient, dit Sandy. C’est ce qu’ils voulaient. Ce n’est pas ce que Hunter voulait quand il était plus jeune. Ce n’est pas ce qu’il désirait devenir.
Il avait déclaré à Steadman : « Je me sentirais pris au piège dans cette vie si je ne savais pas que je peux me suicider à tout moment. » Ralph voyait son ami et collaborateur dévoré par un personnage qu’il avait créé : « Il est devenu prisonnier de son propre culte. »

À la fin des années 70, son bilan sur la société :

Cette époque fut pour Hunter une déception, une trahison ; ses idéaux se retrouvaient dans les grands documents fondateurs de la nation, ses convictions s’étaient épanouies lors des vertueux soulèvement des sixties. Pour ceux qui y avaient cru, les trivialités de la décennie précédente étaient exaspérantes. À partir du moment ou Nixon avait traversé la pelouse la Maison Blanche pour grimper dans un hélicoptère et s’exiler en Californie, on aurait dit qu’on avait éteint la lumière. La presse avait brillamment couvert le mouvement des droits civiques, contribué à mettre un terme à la guerre du Vietnam, dénoncé les agissements de la Présidence avec les « Pentagon Papers », fait tomber l’homme le plus puissant de la planète par ses révélations sur le Watergate. Cette presse-là disparut. Le magazine People fit son apparition presque aussitôt, le National Enquirer devint un titre comme les autres, et le public n’eut plus droit qu’à une suite incessante de vies de célébrités, avec cette solennité chuchotée autrefois réservée aux lancements de fusées spatiales, aux assassinats de Présidents et aux auditions devant le Congrès. Les chaînes qui auparavant promettaient une couverture exhaustive des conventions politiques n’en proposaient plus que des résumés tronqués en  fin de soirée. L’insignifiance triomphait : Trivia über alles. Tout ceci sur fond sonore monotone de rythme disco synthétique.

Le breakfast typique de HST :

  • Un pot de café
  • Un Wild Turkey dans un grand verre avec deux glaçons
  • Deux Bloody Mary
  • Deux grands verres de jus d’orange
  • Deux Heineken
  • Quatre toasts
  • Quatre pamplemousse entiers
  • Six œufs
  • Huit saucisses

Analyse du Parti républicain :

Il avait toujours en lui le feu politique qui avait brûlé pendant la période  de la campagne présidentielle de 1972. Examinant la scène politique au milieu du second mandat de Reagan,  il résumait ainsi l’histoire récente du Parti républicain : « Nixon était génétiquement un criminel. Agnew était une erreur. Ford était si totalement corrompu qu’il gagna des millions en pardonnant à Nixon, et Reagan commence à prendre les traits physiques typiquement espagnols de la famille Somoza, autrefois installée au Nicaragua. » Comme il l’écrivit des révélations du scandale Iran-Contra : « Quand celui-ci finira par exploser, le Watergate aura l’air d’une farce d’ado, et Richard Nixon d’un exemple parmi d’autres de petit politicard se défonçant à la cupidité et au gin bon marché.

Dépressif à la fin de sa vie, Sandy (sa femme) raconte :

Parfois les amis le trouvaient seul, dans le salon, en larmes. Elle savait pourquoi :
 » C’était une figure tragique, tourmentée, dit-elle. Je ne crois pas que c’était un grand écrivain. Je crois qu’il avait manifestement un grand potentiel, en tant qu’écrivain et leader. Mais il est tombé — dramatiquement, et voilà très, très longtemps. Hunter voulait être un grand écrivain, il avait le génie, le talent et, au début, la volonté et les moyens. Il était horrifié et honteux de ce qu’il était devenu — je devrais dire en fait torturé. Il savait que ce qu’il écrivait n’avait absolument rien de super. Cela faisait partie de la torture. Et pourtant, il n’a jamais pu remonter. L’image, le pouvoir, le sdrogues, l’alcool, l’argent… tout ça… il n’est jamais devenu le grand écrivain américain qu’il aurait voulu être. Loin de là. Et il le savait.

Autre articles sur le blog à propos de Hunter S. Thompson :

Hunter S. Thompson (1937-2005) était un journaliste et un écrivain américain de tempérament rebelle, fêtard et provocateur. Il inventa le principe du journalisme gonzo, méthode d’investigation basé sur l’immersion dans un milieu, n’hésitant pas à prendre drogues et alcools quand il le faut, écrivant le récit à la première personne sans chercher une pseudo objectivité. Il se donnera la mort le 20 février 2005, à son domicile d’Aspen (Colorado).

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