Voyage au Congo – André Gide

Voyage au Congo - André Gide Cette fois, direction l’Afrique équatoriale au début du siècle (1926), où André Gide et Marc Allégret vont passer presque un an entre le Congo et le Tchad, en pleine époque coloniale.

C’est d’abord un vrai journal de voyage, tenu au jour le jour, aux phrases parfois courtes, comme autant de petites touches esquissant la faune et la flore exotiques qu’il découvre autour de lui. Mais d’une manière générale, c’est très bien écrit, le vocabulaire précis, et les observations très pertinentes. Pas de doute, c’est un grand écrivain, très cultivé.

Et très vite le récit se transforme en une critique du colonialisme et du sort fait à la population locale. L’auteur va se trouver confronté à des injustices flagrantes (et amené à prendre parti), à l’exploitation faite par les Grandes Compagnies Concessionnaires venant piller le pays sous le prétexte d’y apporter le développement, et où l’État Français n’assume pas sa responsabilité.

Sans dénoncer totalement le colonialisme (l’apport de la civilisation peut justifier les sacrifices de la population locale), il pointe les dérives et leurs causes, ce qui déclenchera une polémique à son retour en  France, la droite voyant là une attaque des intérêts de la nation.

En extrapolant, on se rend compte que rien n’a vraiment changé sur ce sujet, même si les pays ont acquis leur indépendance depuis. Beaucoup de remarques seraient encore totalement d’actualité… la motivation principale restant la même : le profit !

« Projet de jeunesse réalisé dans l’âge mûr » comme il le dit lui-même, André Gide a 56 ans quand il part pour ce voyage, en compagnie de Marc Allégret, qui réalisera un moyen métrage ainsi que des photographies.

Même si de nombreux porteurs les accompagnent, que des tipoyes sont à leur disposition (chaises à porteur, tellement inconfortables qu’il est préférable de marcher quand on le peut), le voyage ne sera pas de tout repos (chaleur intense, moustiques, fièvres) et faire ce voyage à cet âge est une belle prouesse en soi.

Ah ! que je voudrais m’arrêter, m’asseoir, ici, sur le flanc de cette termitière monumentale, dans l’ombre obscure de cet énorme accacia, à épier les ébats de ces singes, à m’émerveiller longuement. L’idée de tuer, ce but à atteindre dans la chasse, étrécit mon plaisir. Assurément je ne serais pas immobile depuis quelques minutes, que se refermerait autour de moi la nature. Tout serait comme si je n’étais pas, et j’oublierais moi-même ma présence pour ne plus être que vision. Oh ravissement indicible ! Il est peu d’instants que j’aurais plus grand désir de revivre. Et tandis que j’avance dans ce frémissement inconnu, j’oublie l’ombre qui déjà me presse : tout ceci, tu le fais encore, mais sans doute pour la dernière fois.

Certaines anecdotes sont très drôles :

Parfois cette constante compagnie m’importune, m’excède. Désireux de goûter ma solitude et l’enveloppement étroit de la forêt, je presse le pas, m’échappe en courant, tâchant de distancer les porteurs. Mais aussitôt ils partent tous au petit trot pour me rejoindre. Impatienté je m’arrête, les arrête, trace un trait sur le sol qu’ils ne devront dépasser qu’à mon coup de sifflet lorsque je serai déjà loin.  Mais un quart d’heure après il faut retourner en arrière, les chercher ; car ils n’ont pas compris et tout le convoi reste en panne.

La beauté des paysages ne le laisse pas indifférent, comme ici sous la forme d’une note qu’il renoncera à récrire à son retour :

Tâcher de faire sentir en quelques mots la beauté surhumaine de la nuit sur ce petit banc de sable d’or, entouré d’eau, de ciel, de solitude et d’étrangeté. Parfois un vol de grands échassiers passe en sifflant comme un rapide de nuit : on entend le bruit de leurs ailes.

Il nous fait également part de ses lectures :

Je reprends, avec délices, depuis la fable 1, toutes les fables de La Fontaine. Je ne vois pas trop de quelle qualité l’on pourrait dire qu’il ne fasse preuve. Celui qui sait bien voir peut y trouver trace de tout ; mais il faut un œil averti, tant la touche, souvent, est légère. C’est un miracle de culture. Sage comme Montaigne ; sensible comme Mozart.

Et quand il n’aime pas, il sait le dire également :

Étendu sur une chaise de bord, qui, de jour, prend la place du lit de camp replié, je relis le Barbier de Séville. Plus d’esprit que d’intelligence profonde. De la paillette. Manque de gravité dans le comique.

Pour en revenir au colonialisme, le portrait qu’en fait Gide est très critique. D’une part, l’immensité des territoires et le manque de moyens de l’administration française mène à des situations précaires où finalement tout dépend de la qualité du responsable local : certains prennent leur tâche au sérieux, d’autres baissent vite les bras, profitent de leur pouvoir ou se laissent corrompre.

D’autre part, l’État français déléguant certains territoires aux Grandes Compagnies Concessionnaires, Gide va découvrir les excès de celles-ci : pillage organisé des matières premières, injustices, recrutement de la main-d’œuvre par la force, exécutions sommaires, etc…

Son sentiment est assez bien résumé dans ce passage :

« Il le fallait…» J’ai souligné plus haut ces mots tragiques. Il le fallait, pour l’entretien, la subsistance des postes de l’intérieur. Il le fallait, sous peine de laisser péricliter l’œuvre entreprise, et de voir tourner à néant le résultat d’immenses efforts. Le service d’autos, régulièrement organisé, qui rend aujourd’hui le portage inutile, c’est ce portage même qui d’abord l’a permis ; car ces autos il fallait les transporter là-bas, et seuls ont pu les faire parvenir à destination des navires qu’il fallait transporter, démontés, à dos d’hommes, au Stanley-Pool, par-delà les premiers rapides du Congo tout d’abord, puis dans le bassin du Tchad. Ce régime affreux, mais provisoire, était consenti en vue d’un plus grand bien, tout comme les souffrances et la mortalité qu’entraîne nécessairement l’établissement d’une voie ferrée. Le pays entier, les indigènes mêmes, en fin de compte et en dernier ressort, en profitent.

L’on ne peut en dire autant du régime abominable imposé aux indigènes par les Grandes Compagnies Concessionnaires. Au cours de notre voyage, nous aurons l’occasion de voir que la situation faite aux indigènes, aux « Saigneurs de caoutchouc », comme on les appelle, par telle ou telle de ces Comapgnies, n’est pas beaucoup meilleure que celle que l’on nous peignait ci-dessus ; et ceci pour le seul profit, pour le seul enrichissement de quelques actionnaires.

Qu’est-ce que ces Grandes Compagnies, en échange, ont fait pour le pays ? Rien. Les concessions furent accordées dans l’espoir que les Compagnies « feraient valoir » le pays. Elles l’ont exploité, ce qui n’est pas la même chose ; saigné, pressuré comme une orange dont on va bientôt rejeter la peau vide.
« Ils traitent ce pays comme si nous ne devions pas le garder », me disait un Père missionnaire.
Il n’y a plus ici d’il le fallait qui tienne. Ce mal est inutile et il ne le faut pas.

Et sa vision de l’indigène est finalement assez proche de celle de Jean-Jacques Rousseau et du bon sauvage : à plusieurs reprises, il soulignera la gentillesse naturelle de ces peuples, et leur dégradation à notre contact :

Ces deux tristes produits de grande ville (Yaoundé), voleurs, menteurs, hypocrites, justifieraient l’irritation de certains colons contre les noirs. Mais précisément,ce ne sont pas des produits naturels du pays. C’est au contact de notre civilisation qu’ils se sont gâtés.

Gide reportera à l’Administration Française les injustices dont il a été témoin, après avoir scrupuleusement recueilli des témoignages sur place pour étayer son rapport, écrira un article publié dans la presse à son retour, sera attaqué… Tous ces courriers sont disponibles à la fin du roman. On y voit un homme impliqué, ne lâchant rien, répondant point par point à ses détracteurs.

On peut voir les photos de Marc Allégret sur le site de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine. Ça vaut le coup pour imaginer un peu ce qu’a pu être ce voyage, il y a un peu moins de cent ans.

André Gide (1869-1951) est un écrivain français, récipiendaire du prix Nobel de littérature en 1947. Issu d’une famille de la haute bourgeoisie protestante, il assume son homosexualité dès 1893 (dans le roman, certaines remarques sur les jeunes hommes le laisse supposer), ce qui ne devait pas être évident.  Après ce voyage au Congo, il s’intéressera au communisme et l’expérience soviétique : il s’y rend en 1936, mais revient plein de désillusions et publiera Retour de l’U.R.S.S, qui lui vaudra la haine des communistes Français !

 

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