La femme indépendante – Simone de Beauvoir

La femme indépendante - Simone de Beauvoir Après l’excellent L’Amérique au jour le jour 1947, j’ai enchaîné sur ce livre qui est en quelque sorte un résumé du « Deuxième Sexe ». Si comme moi les deux tomes de l’ouvrage référence de Simone de Beauvoir vous font peur, alors vous pouvez lire ce petit livre.

Les choses ont tout de même fort heureusement changé depuis 1949, date de parution du « Deuxième Sexe ». Pour autant, l’analyse de la situation de la femme ne perd d’intérêt en rien. A l’époque, le livre provoqua de très vives réactions, faisant de Simone de Beauvoir la figure de proue du mouvement féministe. A tel point que le livre fût mis à l’index par le Vatican ! C’est peu dire…

L’index en question (à l’origine de l’expression), également appelé « l’index des livres interdits », dressait une liste de livres jugés impurs par le Vatican, et utilisé jusqu’en 1961 ! On y retrouve des auteurs comme Diderot, Pascal, Rousseau, Descartes, Malebranche, Balzac, Voltaire et bien d’autres…

On retrouvera des idées déjà développées lors de son voyage en Amérique, puisqu’il y a de profondes analogies entre la condition des femmes et celle des Noirs.

On connaît la boutade de Bernard Shaw : « l’Américain blanc, dit-il, en substance, relègue le Noir au rang de cireur de souliers : et il en conclut qu’il n’est bon qu’à cirer des souliers. » On retrouve ce cercle vicieux en toutes circonstances analogues : quand un individu ou un groupe d’individus est maintenu en situation d’infériorité, le fait est qu’il est inférieur ; mais c’est sur la portée du mot être qu’il faudrait s’entendre ; la mauvaise foi consiste à lui donner une valeur substantielle alors qu’il a le sens dynamique hégélien : être c’est être devenu, c’est avoir été fait tel qu’on se manifeste ; oui, les femmes dans l’ensemble sont aujourd’hui inférieures aux hommes, c’est-à-dire que leur situation leur ouvre de moindres possibilités : le problème c’est de savoir si cet état de choses doit se perpétuer.

Elle parle aussi de la difficulté pour la femme pour ne pas entrer dans le jeu de la société, laquelle lui offre sa place, mais au prix de son indépendance.

J’ai déjà dit que l’existence d’une caste privilégiée à laquelle il lui est permis de s’agréger rien qu’en livrant son corps est pour une jeune femme une tentation presque irrésistible ; elle est vouée à la galanterie du fait que ses salaires sont minimes tandis que le standard de vie que la société exige d’elle esst très haut ; si elle se contente de ce qu’elle gagne, elle ne sera qu’une paria : mal logée, mal vêtue, toutes les distractions et l’amour même lui seront refusées. Les gens vertueux lui prêchent l’ascétisme ; en vérité, son régime alimentaire est souvent aussi austère que celui d’une carmélite ; seulement, tout le monde ne peut pas prendre Dieu pour amant : il faut qu’elle plaise aux hommes pour réussir sa vie de femme. Elle se fera donc aider : c’est ce qu’escompte cyniquement l’employeur qui lui alloue un salaire de famine.

Les motivations de chaque sexe varient, et donnent lieu à une comparaison assez drôle :

En de nombreux cas, ce qui intéresse le plus clairement l’homme dans une liaison, c’est le gain sexuel qu’il en tire : à la limite, il peut se contenter de passer tout juste avec sa maîtresse le temps nécessaire à perpétrer l’acte amoureux, mais — sauf exception — ce qu’elle souhaite quant à elle,c’est d’«écouler» tout cet excès de temps dont elle ne sait que faire : et — comme le marchand qui ne vend des pommes de terre que si on lui « prend » des navets — elle ne cède son corps que si l’amant « prend » par-dessus le marché des heures de conversation et de sortie.

Mais le passage vers l’indépendance ne sera pas facile, tant les rapports homme/femme sont imbriqués :

La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des senblables, c’est-à-dire tant que se perpétuera la féminité en tant que telle ; des uns et des autres qui est le plus acharné à la maintenir ? la femme qui s’en affranchit veut néanmoins en conserver les prérogatives ; et l’homme réclame qu’alors elle en assume les limitations. « Il est plus facile d’accuser un sexe que d’en excuser l’autre » dit Montaigne. Distribuer des blâmes et des satisfecit est vain. En vérité, si le cercle vicieux est ici si difficile à briser, c’est que les deux sexes sont chacun victimes à la fois de l’autre et de soi ; entre deux adversaires s’affrontant dans leur pure liberté, un accord pourrait aisément s’établir : d’autant que cette guerre ne profite à personne ; mais la complexité de toute cette affaire provient de ce que chaque camp est complice de son ennemi ; la femme poursuit son rêve de démission, l’homme son rêve d’aliénation ; l’inauthenticité ne paie pas : chacun s’en prend à l’autre du malheur qu’ils s’est attiré en cédant aux tentations de la facilité ; ce que l’homme et le femme haïssent l’un chez l’autre, c’est l’échec éclatant de sa propre mauvaise foi et de sa propre lâcheté.

Petite surprise à la dernière page, c’est Marx qu’elle cite :

« Le rapport immédiat, naturel, nécessaire, de l’homme à l’homme est le rapport de l’homme à la femme » a dit Marx. « Du caractère de ce rapport il suit jusqu’à quel point l’homme s’est compris lui-même comme être générique, comme homme ; le rapport de l’homme à la femme est le rapport le plus naturel de l’être humain à l’être humain. Il s’y montre donc jusqu’à quel point le comportement de l’homme est devenu humain ou jusqu’à quel point l’être humain est devenu son être naturel, jusqu’à quel point sa nature humaine est devenue sa nature. »
On ne saurait mieux dire. C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’homme de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité.

Karl Marx était aussi un philosophe…

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