Aqua – Gaspard Kœning

Cadeau de ma frangine, qui aime bien cet auteur et m’a déjà parlé d’Humus plusieurs fois. Il se trouve que lors de sa venue, on a pu regarder ensemble l’émission « C politique » sur France 5 un dimanche où Gaspard Kœning était invité, et j’ai bien aimé le personnage et ce qu’il disait.

J’ai donc attaqué ce roman avec un à-priori positif. Et je n’ai pas plus accroché que ça pendant la première partie : on tourne les pages avec plaisir certes, l’histoire de ce village dont la source se tarit, et qui va manquer d’eau un bel été est prenante, mais les événements s’enchaînent trop vite, les personnages sont un peu caricaturaux, comme si l’auteur voulait traiter le sujet à tous les niveaux possibles : commune, communauté de commune, préfet, ministre, cabinet, etc… en incluant les différents types de citoyens dans le village : fermiers, écolos, bobos, collapsologues, etc…

Mais le récit bascule quand une solution finit par apparaître, avec l’hydrologie régénérative qui devrait permettre à la rivière et à la source de retrouver son fonctionnement d’antan. Et au delà de ça, la prise de conscience de Martin, l’énarque assez détestable du début du roman, qui grâce à la découverte de Elinor Ostrom et sa théorie des communs, va savoir amener les habitants du village à en faire eux-mêmes le choix (élément primordial) lors d’une réunion où chaque villageois prend la parole et donne son avis.

Voilà quelques passages sur le sujet :

L’école de Bloomington pose, derrière des concepts et des diagrammes assez techniques, un principe ravageur : la confiance en autrui. Il faut faire confiance. Postuler que les plus modestes des citoyens sont capables non seulement de s’organiser sur le terrain, mais aussi de décider ensemble de leurs propres objectifs. C’est vrai pour les cultivateurs espagnols des huertas, c’est vrai pour les pêcheurs turcs, c’est vrai pour les flics de Los Angeles. Le propos est universel. L’acte de foi est inconditionnel. « Plutôt que d’imaginer que certains individus sont incompétents, malveillants ou irrationnels tandis que d’autres seraient omniscients, explique Ostrom, je postule que les êtres humains sont tous dotés des mêmes capacités de raisonnement qui doivent leur permettre de saisir la structure d’un environnement complexe et d’en résoudre les problèmes. » Tout le contraire de ce qu’a appris Martin à l’ENA.
Ou encore : « Le but central de la politique publique devrait être de faciliter le développement d’institutions qui fassent ressortir le meilleur de chacun d’entre nous. » Jusqu’à présent, Martin pensait que le but central de la politique publique était d’éviter que ne s’exprime le pire de chacun d’entre nous.
Tant qu’une explication théorique montrant la valeur des processus d’auto-organisation n’est pas pleinement fournie et acceptée, les décisions majeures de politique publique continueront à être fondées sur l’illusion que les individus ne peuvent se gouverner eux-mêmes et ont besoin d’une autorité extérieure. » En somme, Ostrom a passé sa vie à démontrer pourquoi des gens comme lui, Martin, sont non seulement inutiles mais nuisibles. Elle ne lui en veut pas. Nulle agressivité, nul dogmatisme sous sa plume. C’est pire. Elle a pitié de lui, de sa naïveté, de sa méconnaissance des vérités anthropologiques, de sa croyance si primaire dans les vertus d’une autorité extérieure qui organiserait la société comme Dieu créant le monde. Elle s’excuserait presque de devoir le dessiller.

Moins d’État, de contrôle, plus de responsabilités et de décisions communes au niveau local. C’est cet État tout puissant, hyper centralisé, si loin des réalités du terrain, qui est mis en évidence :

Martin découvre l’étendue du troc, du travail au noir, des constructions sans permis, des arrangements ni vu ni connu. Plus les maires sont ensevelis sous des circulaires et des formulaires, plus leurs administrés semblent vivre hors de tout cadre légal, dans un état semi-anarchique que Martin n’est pas loin de leur envier. Les innombrables normes que lui et ses collègues du ministère s’échinaient à définir dessinent une sorte de cohérence abstraite, alimentant les administrations et les consultants, mais depuis longtemps détachée de toute espèce de réalité. Sur le terrain, on ne désobéit pas franchement, on se contente de faire semblant d’obéir, ce qui permet aux bureaux de contrôle de faire semblant de contrôler. On « prend le gauche », selon l’expression du bocage.

J’ai terminé ce roman avec beaucoup de plaisir. C’est très rafraîchissant, et pour un livre qui a pour titre Aqua, c’est bien normal après tout ! 😉

Gaspard Kœning, né en 1982, est un philosophe, romancier et homme politique français. Il a travaillé comme « plume » au cabinet de Christine Lagarde, puis à la BERD. Ses tentatives d’élection côté politique n’ont apparemment pas rencontrées de grand succès. En 2020, il opère un virage écologique, défendant l’autonomie locale (le sujet de ce roman), une transition agroécologique ainsi qu’une forme de sobriété émancipatrice.

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