
C’est en voulant offrir à un ami les chroniques (sur le roman noir) de Manchette, aux éditions Rivages Noirs, hélas épuisé aujourd’hui, que je suis tombé sur l’intégrale de ces autres chroniques, sur le cinéma cette fois-ci, que l’auteur a tenu dans Charlie-Hebdo de 1979 à 1982. Du coup, j’en ai acheté deux exemplaires, un pour l’ami et un pour moi.
L’ouvrage est précédé de « 57 notes sur le cinéma », heureusement fort brèves, et auxquelles je n’ai pas compris grand chose, mais qui rappellent que Manchette était un intellectuel capable de théoriser ou de philosopher très sérieusement sur les sujets lui tenant à cœur.
La suite est heureusement plus abordable, et on retrouve toute la gouaille, l’irrespect, l’humour, la dérision, les coups de gueule, etc… dont Manchette se délectait lors de ses chroniques. Et donc on rigole bien à les relire, mais je conseillerai de le faire avec modération : j’ai d’abord commencé à lire ces chroniques comme on lit un roman, les unes après les autres, mais le rythme était trop élevé (aussitôt lue aussitôt oubliée) ; je me suis alors mis à en lire une ou deux chaque jour, tout en lisant un roman en parallèle, afin de mieux en profiter.
Manchette a pour le cinéma un peu la même vision que pour les polars : l’âge d’or est terminé :
Je tiendrai ici, jusqu’à nouvel ordre, une chronique consacrée principalement au cinéma. Ça tombe assez mal parce que j’ai de l’aversion pour ce que le cinéma est devenu. Naguère, le cinéma était fait par les riches, pour les pauvres. À présent, il est toujours fait par les riches, mais comme les pauvres restent devant leur télé, le cinéma est fait pour les cadres… Comme grondait Louis Jouvet dans la Charette fantôme : Quelle pitié ! quelle pitié ! ». Mais nous n’en aurons pas.
Et il ne va pas se priver, ne parlant pas toujours des films à l’affiche, ou parlant de films qu’il n’a pas vu, parfois aussi de polars comme s’il ne pouvait s’en empêcher… L’ensemble est assez jubilatoire, et surtout rappelle la liberté de ton de cette époque, où l’on pouvait rire de tout. Beaucoup de choses qu’il écrit, tout comme le vocabulaire employé, provoqueraient aujourd’hui un scandale. C’est donc aussi rafraîchissant, et fait réfléchir au monde actuel.
Quand les chroniques passent sur « La semaine de Charlie », puis « L’Hebdo Hara-Kiri », de mai 1981 à décembre 1981, le ton faiblit, le cœur n’y est plus, et c’est son fils Doug Headline qui écrit semble-t-il. Après le scandale de l’équipe de Charlie dans l’émission Droit de réponse, c’est la fin de Charlie hebdo (faillite) et une ultime chronique, très éclairante, de JPM clos ce recueil. Extrait :
Tout le journalisme et les autres moyens d’information modernes ont pour but la dissimulation de la vérité, parfois par le mensonge pur et simple, et généralement par le bavardage inepte. (J’en ai fait personnellement la vérification expérimentale partielle : devant vivre de ce que j’écris, j’ai publié dans Charlie Hebdo cent articles de critique cinématographique ; et j’ai toujours pris soin – sauf s’il s’agissait de reprises – de rédiger AVANT d’avoir vu le film ; et le plus souvent, je n’ai pas non plus vu les films après ; et plusieurs de mes pairs ont loué mes bons jugements, et d’autres ont souhaité polémiquer avec moi ; et en effet, sur le terrain du bavardage inepte, je les avais égalé sans mal). Charlie hebdo, sous ses divers titres, avait été un haut lieu du bavardage inepte le plus moderne. […] La disparition de Charlie hebdo est donc une bonne chose. Les gens ont commencé à se désintéresser du bavardage inepte. Les lecteurs se sont supprimés, sachant qu’ils ont maintenant autre chose à faire que de lire des conneries. Cette suppression commence par les plus intelligents. Les lecteurs de Charlie hebdo étaient des cons plutôt moins cons que d’autres : ils l’ont prouvé justement en cessant de lire ce journal. Ce progrès va se poursuivre. Dans l’émission de télévision Droit de réponse, le soir du 2 janvier, la placidité inégale des journalistes invités s’explique ainsi : elle était proportionnelle à la niaiserie de leurs lecteurs ; et les débatteurs les plus olympiens ont donc été ceux que les progrès de l’intelligence ne menacent pas encore dans leur gagne-pain.
Il termine ainsi :
L’auteur tient à remercier les bières Guiness, Spaten et Gueuze LAmbic, sans le précieux concours desquelles il n’aurait pas pu exercer le métier de journaliste pendant presque deux ans (août 1979 – juillet 1981). Et puis, chers lecteurs, See you in hell, comme ils disent à la fin d’Elmer Gantry. À jeun, le 6 janvier 1982 Jean-Patrick Manchette.
Sachez tout de même qu’il n’a pas du tout aimé « Star Wars » (il y revient plusieurs fois), mais a beaucoup apprécié « Les Aventuriers de l’Arche perdue ». Ce dernier est un vrai film d’Aventures, quand le premier est un film « volontairement et scientifiquement planifié pour qu’il n’y ait dedans ni sexe, ni violence, ni sentiments d’aucune sorte« . Et donc pas très bon pour la psyché de nos enfants…
En bon ouvrage sur Manchette, on trouvera plusieurs index à la fin du livre, un sur les titres de films, l’autre sur les noms cités. Ce qu’il aurait apprécié je crois ! Utilisez cet index lorsque que vous recherchez un film à regarder, et voyez s’il considère qu’il vaut le détour. Tout en gardant en tête qu’il ne l’a probablement pas vu ! 😉
Jean-Patrick Manchette (1942-1995) est un écrivain français, auteur de romans policiers, critique littéraire et de cinéma, scénariste et dialoguiste de cinéma, et traducteur. Ces chroniques révèlent en creux un peu mieux le personnage, et l’esprit de l’époque, en particulier à Charlie Hebdo.