Oasis interdites – Ella Maillart

Oasis interdites - Ella Maillart Encore un très bon bouquin dans cette collection Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs.

En 1935, le Sinkiang (le Turkestan chinois, berceau d’une vieille culture iranienne, situé au nord du Tibet) est en plein soulèvement, et trois ou quatre factions se combattent, encouragées par l’URSS, l’Angleterre, voire le Japon… sans oublier le Kuomintang chinois qui les combat toutes…

Ella Maillart se trouve alors à Pékin, et entreprend, accompagnée de Peter Fleming, un voyage incertain, où il s’agit de traverser toute la Chine d’est en ouest jusqu’à cette province du Sinkiang, puis de rejoindre le Cachemire indien par les cols muletiers du Pamir et du Karakoram. Évidemment, il est impossible d’obtenir un visa, et tout étranger est normalement refoulé vers la côte.

C’est ce voyage (qui dura sept mois) qu’elle nous fait partager dans ce livre, et d’une belle et simple manière. Comme le dit Nicolas Bouvier (auteur du magnifique L’usage du monde) dans la préface :

La fraîcheur saisissante de l’observation, une langue extrêmement précise, enfin une philosophie du voyage qui permet à l’auteur de vivre son aventure sans trop vouloir la gouverner, remplacent avec avantage la “prétention de faire une œuvre littéraire” et me confirment dans l’idée qu’on a souvent plus de profit à lire les voyageurs qui écrivent que les écrivains qui voyagent.

On ne peut mieux dire, et Ella va nous narrer son voyage au quotidien : les difficultés rencontrées, les coups de chance et de malchance, les longues marches éprouvantes, sans oublier le contexte géographique et politique des régions traversées, tous les deux bien souvent troublés.

L’histoire de son petit cheval Slalom, incapable d’avancer tellement il est devenu faible et qu’elle doit abandonner en espérant que la luzerne repoussera avant qu’il ne meure, est particulièrement touchante.

Comme d’habitude, quelques extraits pour vous faire une idée :

Le plaisir du départ pour une longue marche :

Je suis toute à la curiosité de cet avenir incertain, au sentiment d’être délivrée désormais des obstacles des hommes ; toute à la joie de sentir que chaque jour, maintenant, sera neuf, et qu’aucun ne se présentera deux fois ; toute à mon application de n’observer plus qu’une seule règle : celle de marcher droit devant moi.

La vie des nomades :

Notre état d’esprit est très différent : Peter découvre avec émerveillement la vie des nomades, vie vieille comme le monde… Il est tout aux joies de l’initiation. Moi, au contraire, je retrouve une partie de mon passé et je continue en quelque sorte le voyage commencé au Turkestan russe ; je connais déjà l’odeur des chameaux, leur haleine fétide quand ils ruminent, je sais la halte au point d’eau, la collecte du crottin pour le feu et les joies que procure le thé bouillant ; je n’ignore pas la recherche des bêtes égarées à la poursuite de leur pâture, ni le silence des nuits où les yeux brûlent d’avoir trop regardé dans le vent. J’aime cette vie primitive où je retrouve la faim qui transforme en joie chaque morceau mis sous la dent, la saine fatigue, qui fait du sommeil une volupté incomparable, et le désir d’avancer que chaque pas réalise.

Le temps de penser :

J’avais quelques idées que je cherchais à développer, par exemple la perte de temps que représentait notre voyage, ou qui d’un Mongol ou d’un ouvrier parisien avait la vie la plus enviable, ou la valeur relative de nos civilisations. Mais j’étais incapable de raisonner, ma tête fonctionnait mal, et cette constatation m’attristait. Je me disais qu’un être intelligent devait pouvoir utiliser son cerveau au Tsaidam aussi bien que chez lui ou qu’en prison : combien de fois en Europe n’avais-je pas maudit la vie bousculée qui m’empêchait de penser. Et maintenant seules les préoccupations de la vie matérielle comptaient pour moi !

Le système chinois :

Avant de nous quitter, Li nous apprend que le prince a fait interdire à tous les propriétaires de nous vendre des chameaux. Il veut sans doute nous forcer à revenir chez lui : les anciens ont dû lui faire comprendre l’erreur commise en rompant une rare occasion de nous soutirer de beaux dollars. En effet, tous les Mongols ont besoin d’argent pour payer à Sining l’intérêt de l’impôt en retard, et comme ils l’ont rarement, ce renard de Ma Chin Té l’avance pour eux au gouverneur qui, comme par hasard, se trouve être son gendre. Ma récupère l’intérêt usuraire de son argent en envoyant ses agents s’emparer des plus beaux moutons des Mongols. Les autres marchands, d’ailleurs, ont fait de même, et les Mongols, après avoir troqué leur laine contre un poids égal de farine, marché où ils sont largement volés, n’ont plus qu’à s’endetter. Il est admis qu’un dollar de marchandise équivaut à un mouton ; mais comme ce dollar ne sera pas versé, l’année suivante le marchand se remboursera intérêts et capital en prenant deux moutons pour chaque dollar versé. Exemple typique du système de pénétration cher à la Chine.

Cette manière d’agir explique l’assassinat de ces deux marchands chinois et l’empressement avec lequel la Mongolie extérieure s’est détachée de la Chine en 1911. Ainsi, jusqu’au fond de l’Asie, où je croyais joindre enfin des hommes pauvres mais libres, je trouve un esclavage économique et un antagonisme nationnal aussi âpre qu’en quelque partie que ce soit du monde d’aujourd’hui. À Pékin, les étudiants se soulèvent contre le Japon ; à Sian, les troupes gouvernementales de Nankin risquent leur vie contre le “communisme” ; au Kansou, les révoltes des Dounganes mettent périodiquement la Chine du Nord-Ouest à feu et à sang ; ici, c’est l’exploitation des Mongols par les Chinois.

Arrivée au Turkestan :

Voici tout à coup, au sommet d’une colline, cinq ou six piquets où des queues de Yak se balancent au vent : je reconnais du premier coup d’œil la tombe de Turkis musulmans, et l’on devine mon émotion : c’est le Turkestan. Tout auprès, un cube de terre séchée abrite un four à pain… Du pain ! Que ne donnerais-je pour qu’il remplace notre vieux biscuit durci. Mais les Turkis ont quitté la vallée après les troubles récents, et c’est le désert qui nous accueille.

Nous sommes au bord d’un nouveau versant de l’Asie, avec de nouvelles mœurs et de nouvelles races ; Les cadavres n’y seront plus abandonnés aux oiseaux de proie comme ceux des Mongols, la farine sera cuite au four au lieu d’être mélangée au thé, les prières monteront vers l’invisible Allah au lieu d’être marmonnées devant les bouddhas de terre cuite. Une simple tombe, et je sentais s’effacer derrière moi la Mongolie, le monde jaune où je venais de vivre de si longs mois.

La mort d’un chameau :

Le vieux chameau vient de s’accroupir encore, mais cette fois, malgré les coups, il ne se relèvera pas. Figé, perdu dans ses pensées lointaines, il semble regarder vers l’autre monde. Comme il ne porte plus de charge, il ne reste que le bât à sauver et la cheville qui tracerse son nez. Assa Khan s’en empare et continue sa route comme si de rien n’était.

J’essaie d’imaginer que je suis comme lui un vieux chamelier fataliste : somme toute, nous avons vu jusqu’ici tant de carcasses le long des routes fréquentées, que je me demande pourquoi nous aussi, nous ne perdrions pas une fois un chameau ? Derrière nous, l’abandonné devient de plus en plus petit, jusqu’à n’être plus qu’un point parmi les rares boutourgas.

Quoiqu’un geste de Tokht’Ahoun ait semblé dire que tout était fini, la bête n’a pas été achevée. Un animal “jeté sur le gobi”, comme disent les caravaniers, peut être sauvé par un miracle ; si on le tuait, son âme troublée suivrait les autres chameaux et leur porterait malchance. Et les chameliers mettent un point d’honneur à perdre un chameau avec désinvolture : s’ils laissaient voir combien ils sont attachés à la bête, une puissance maléfique s’attaquerait au reste de la caravane, comme le dit Lattimore.

Le bonheur :

La chance nous aidant, nous avons réussi. Et la réussite de cette traversée restera sans rivale dans mon expérience. En effet, l’Asie est unique, et pour moi qui aime surtout les vieux pays primitifs, il n’y a pas de continent qui lui soit comparable. Le bonheur le voilà : cette ivresse que crée un instant d’équilibre entre un passé qui nous satisfait et un avenir immédiat riche de promesses. Il y a un accueil que je prévois incomparable dans une maison amie, un mois de grandes vacances à passer dans l’Himalaya — et pas encore de soucis. Un fou rire de gamine s’empare de moi tandis que je bourre les côtes de Peter de coups de coude, incapable d’exprimer autrement la joie qui bouillonne en moi.

Elle a su par la suite trouver les mots pour l’écrire…

Ella Maillart (1903-1997), de nationalité suisse, est une voyageuse, écrivain et photographe. Ce même voyage est également retracé par Peter Fleming dans son livre Courrier de Tartarie. En 1939, elle fera la route de Genève à Kaboul à bord d’une Ford, en compagnie de Annemarie Schwarzenbach qu’elle essaie de libérer de la drogue : c’est le roman La voie cruelle, que j’ai mis sur ma liste !

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