Croisières et caravanes – Ella Maillart

Si vous n’avez rien lu d’Ella Maillart, vous pouvez commencer par celui-ci, puisqu’elle y résume un peu sa vie et ses voyages. Cela donne une vue d’ensemble, et permet de mieux situer chacun de ses récits.

Elle explique aussi comment et pourquoi elle a choisi ce mode de vie, ainsi que son évolution spirituelle, notamment lors de son séjour en Inde. Elle nous distille ainsi quelques remarques pleines de sagesse tout au long de ce récit.

Elle commence par son enfance, de son amour de la voile, sur le lac Léman d’abord, puis en Méditerranée avec son amie Miette. De leur projet avorté à peine parties de traversée de l’Atlantique : Miette est tombée malade, annulant leur rêve d’aller jusqu’en Polynésie.

Après plusieurs petites expériences professionnelles, Ella va choisir de partir en Russie qui semble échapper au marasme général qui règne en Europe à cette époque (1930). Un vent nouveau semble y souffler, même si les avis divergent sur la valeur de l’expérience.

C’est donc son premier séjour à Moscou, où la vie est difficile, chaque kopeck dépensé compte pour pouvoir se nourrir et se loger. Mais il y règne une certaine fraternité, chacun étant décidé à se sacrifier pour le bien de la communauté.

À son retour en Europe, c’est l’incompréhension : elle se rend compte que chacun a déjà son idée de ce qui se passe là-bas, peu importe ce qu’elle peut dire. Elle arrive tout de même à faire publier un bref récit de son voyage, ce qui lui permet de repartir bientôt pour un autre, celui qu’elle va raconter dans Des monts Célestes aux sables Rouges.

Elle nous raconte donc brièvement sa boucle en Asie centrale, où elle s’approche du Sin-kyang chinois qui la fascine déjà (mais elle devra rester du côté “russe” des montagnes). De ce second voyage elle écrira donc son premier roman. En le lisant, j’avais remarqué que le style n’était pas parfait, elle confirme ici qu’elle y passa un été entier, peinant chaque jour à écrire ce premier livre.

Puis elle montrera ses photos à un directeur de presse, qui lui donnera du matériel photo ainsi qu’un projecteur, ce qui lui permettra de donner des conférences… Tout ceci va l’aider de nouveau à financer un nouveau voyage. Entre-temps, elle s’est lancé dans le ski, sa deuxième passion, allant jusqu’à faire partie de l’équipe suisse féminine de ski nouvellement créée.

Comme elle l’explique, il est important de faire quelque chose à fond dans sa vie :

C’est ainsi que deux simples passe-temps, le ski et le bateau, m’aidèrent à vivre pendant les années d’incertitude. Je crois qu’on doit apprendre quelque chose à fond, peu importe quoi : cela ne peut manquer d’être utile par la suite. Dès que l’on est sûr d’être profondément sincère avec soi-même (et non pas seulement pour l’apparence), l’important est de persévérer dans sa marotte, son idée personnelle, même si elle paraît absurde à autrui, au lieu d’attendre indéfiniment que les circonstances mettent, ou ne mettent pas, à vos pieds ce que vous désirez. “Aide-toi, le Ciel t’aidera”.

Oui, les premiers pas dans une vie indépendante sont difficiles à accomplir. Personne ne tient compte de vos besoins et de vos désirs, et pendant quelques années il faut vivre sur ses propres forces jusqu’à ce qu’on soit sûr de soi. Tôt ou tard, une aide surgit, les choses deviennent plus faciles, la vague que l’on a soulevée finit par vous porter. Une fois que les gens savent quoi faire de vous, ils trouvent à vous utiliser et des perspectives s’ouvrent.

Elle trouve ainsi une aide financière (demandant de faibles moyens car elle voyage simplement) auprès d’un journal parisien pour aller comme journaliste en Mandchourie qui est alors occupée par les Japonnais.

Après une expérience assez violente qu’elle subit dans un train, elle cherche à comprendre la haine qui semble animer les soldats japonais. Voilà son explication :

Je ne cherche pas à faire haïr les Japonais, mais il faut chercher à comprendre comment certains maux prennent naissance et se développent dans le monde, à notre époque ; comment la propagande peut transformer en une bande de brutes un peuple qui, par nature, est plein de qualités charmantes. Les Japonais croient fermement être le seul peuple descendant d’une déesse, et, de ce fait, un peuple élu (comme si nous n’étions pas tous des enfants de Dieu). De plus, on leur a inculqué des rancunes amères.

Leurs dirigeants leur disent que depuis un demi-siècle la race blanche s’oppose à leur bonheur. On leur enseigne que depuis la guerre sino-japonaise, en 1895, “les puissances étrangères” les ont obligés à renoncer à une partie des avantages qu’ils avaient obtenus ; qu’ils ont été pareillement trompés en 1905, après leur victoire sur la Russie, et de même en 1918. Plus tard, l’émigration, si nécessaire pour eux, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Amérique, a été entravée. Les États-Unis, ô honte inacceptable ! les considérèrent comme indignes d’acquérir la nationalité américaine, eux, la première race du monde. Tout cela est sur le même modèle que la propagande nazie ou fasciste, qui a produit des obsessions massives, dépassant tout ce qu’on peut concevoir.

Les stupides soldats que j’avais rencontrés étaient à peine sortis de l’adolescence et ce n’était de leur faute s’ils étaient fous ; on leur avait promis un continent et on leur avait dit qu’ils pouvaient traiter comme bon leur semblerait les races inférieures qui l’habitaient. Ils étaient toujours disposés à faire d’un Chinois ou d’un Blanc un objet de dérision.

Une fois à Pékin, vient le moment d’organiser son grand périple, pour rejoindre enfin le Sin-kiang, pourtant classé zone interdite, car les russes n’ont toujours pas le contrôle de la région, sujette à de nombreux troubles. Elle rencontre Peter Fleming à Pékin, qu’elle a déjà croisé en Mandchourie, et ils décident de tenter le voyage ensemble. Ce voyage sera raconté dans Oasis interdites, son meilleur récit et sa plus grande aventure, de ce que j’ai lu.

Puis ce sera le voyage en voiture avec son amie Christina décrit dans La voie cruelle… Cruelle comme le destin de Christina, dont elle nous dit des mots touchants et profonds :

Cet être doué de qualités rares, qui charmait tous ceux qui l’approchaient, eut une vie tragique. Bien que dans ses dernières lettres elle m’eût dit qu’elle comprenait enfin mes explications de deux ans auparavant, il est clair que ne pas parvenir à la sauver d’elle-même avait été un échec. Et je commençais à voir que tout au contraire c’était elle qui m’avait aidée dans une évolution qui devait me permettre d’assimiler l’enseignement de l’Inde.

Dans ma vie de sport et de voyages toute tournée vers l’extérieur, je n’avais jamais mis en doute la réalité absolue du monde concret. Mais pendant des mois, alors que je vivais à son côté, les plus belles mosquées ou les plus fascinantes scènes de la vie nomade chez les Afghans n’étaient tout à coup plus dotées que d’une réalité de second plan, incapables de me distraire du tourment que me causait l’obsession de mon amie. La vie intérieure colore et conditionne la vie extérieure ; elle est plus proche de nous et d’une réalité plus essentielle.

C’est pourquoi, malgré sa difficulté, le conseil “Connais-toi toi-même” est impérieux pour ceux qui se vouent à la recherche de la réalité, puisque notre vision du monde extérieur dépend de tout ce qui – en nous-mêmes – est capable de voir. Si je ne sais pas que mes lunettes sont vertes, comment pourrais-je imaginer que la route est plus verte pour moi que pour les autres ?

Elle va rester en Inde suivre les enseignements d’un sage. Elle nous en dit quelques mots :

Mais sous aucun de ses multiples aspects le monde ne peut donner de réponse fondamentale. Elle ne peut venir que de Dieu, et Dieu ne peut être nulle part ailleurs qu’en nous-même. Cette vérité, il faut que chacun en fasse la découverte personnelle. C’est dans l’être spirituel, caché au-dedans de nous, qu’est la source vive de nos plus profondes aspirations ; elles ne seront satisfaites que si cet être spirituel est libéré. Chez beaucoup d’entre nous, il est impuissant, comme paralysé parce qu’il a été négligé ; et le pouvoir de lui rendre la vie gît dans notre cœur et non pas dans le cerveau. Ce n’est pas parce qu’on me l’a enseigné que je dis cela, mais parce que j’en ai éprouvé la vérité. C’est à mes yeux le fait le plus important qui ressort de tout ce que j’ai vu et compris ; c’est la somme de mes découvertes. Aujourd’hui je me sens comblée et tout en vivant en solitaire, plus jamais je ne pourrai souffrir d’isolement.

Aux Indes, j’étais au début d’un voyage tout nouveau qui devait me conduire plus avant vers la vie complète et harmonieuse que je cherchais instinctivement. Pour entreprendre ce voyage, il me fallait apprendre d’abord à connaître les “terres inconnues” de mon propre esprit.

Et elle termine l’ouvrage par ces mots :

Somme toute, j’étais parvenue à comprendre clairement que pour la plupart des Occidentaux, l’équilibre, l’amour du prochain, la sagesse seront inaccessibles aussi longtemps que la plus importante partie de nous-même restera ignorée ou encore étouffée par nos vies profanes, axées uniquement sur l’obtention d’une sécurité qui ne peut pas exister sur le plan matériel.

Pour la première fois je pus accepter sans révolte, parce que je commençais à la comprendre, l’absurdité de notre monde et l’absurdité des efforts que jusqu’ici j’avais tentés en aveugle pour gagner une harmonie profonde.

Autres livres d’Ella Maillart sur ce blog :

Ella Maillart (1903-1997), de nationalité suisse, est une voyageuse, écrivain et photographe. Le prochain roman que je devrais lire sera sans doute “Ti-Puss, Trois ans en Inde avec ma chatte”.

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