Sept fugitifs – Frédéric Prokosch

C’est François Busnel de « La p’tite librairie » qui a recommandé cet auteur, mais pour un autre titre : « Hasards de l’Arabie Heureuse », livre que j’ai immédiatement commandé chez le libraire, le titre m’interpelant, puisque j’avais lu et apprécié La mort en Arabie de Thorkild Hansen, où l’on apprenait que le Yemen actuel s’appelait ainsi au XVIIIème siècle.

En attendant de recevoir ce livre, j’ai pu lire cet autre titre du même auteur, et ma foi j’ai été très agréablement surpris. Roman d’aventure et de voyage, aux évocations très prenantes, presque poétiques, et un récit qui ne vous lâche pas, le drame et l’issue incertaine étant omniprésentes.

Il s’agit donc de sept européens (dont une femme), chassés du Sin-Kiang par la guerre civile, qui rejoignent la caravane d’un marchand chinois aux desseins incertains. Arrivés à Aksou, ils vont devoir se séparer par la force des choses : certains seront emprisonnés, d’autres assignés à résidence, quand d’autres pourront continuer leur voyage, puis voir leur chemin se séparer.

Les conditions sont rudes, les règles inconnues, les hommes croisés peuvent être amicaux ou dangereux, et la nature sans pitié quand le froid ou la sécheresse arrive. C’est toute cette incertitude qui rend le roman si prenant, et le danger qui rôde n’est jamais bien loin. L’auteur va suivre chacun des individus qui s’avance vers son destin de façon inéluctable ; certains le pressentent et l’acceptent, d’autres essaient d’y échapper. Tous seront ramenés à leurs souvenirs d’enfance, et à ce qu’ils sont devenus… Voici quelques extraits :

En arrivant aux abords d’Aksou, le décor est planté :

Le docteur Liéou sortit sa boîte à thé et alluma sa petite lampe. Une pâle flamme bleue en forme de larme jaillit et bientôt la bouilloire bouillait. Layeville, le grand et bel Anglais, s’agenouilla auprès de lui sur le gravier. Le docteur Liéou lui sourit. « Ceci… » – et il pointa ses minces doigts griffus vers le groupe lointain des maisons bleuâtres nichées parmi les arbres ; la brume du matin ou peut-être un nuage de fumée était suspendu au-dessus comme un voile – « Ceci, c’est Aksou. » La petite flamme bleue vacillait dans l’ombre couleur de perle. Elle répandait une douce et mouvante pâleur sur les traits du docteur Liéou quand il se penchait pour écouter l’eau en ébullition. A Layeville, il paraissait fantomal, une créature d’un autre monde.

« Je ne puis pas répondre, continua-t-il dans son anglais tintant, délicat, précis, de ce qui nous arrivera à Aksou. C’est un endroit écarté, Aksou, un avant-poste comme vous dites. Personne n’y est en sécurité par ces temps-ci. Personne. Mais… » et il sourit, la peau desséchée de son visage fendue en cent petites rides, « il faut espérer pour le mieux… ».

L’Allemand Von Wald, géologue, est emprisonné et se remémore son enfance. Une belle réflexion sur ce que sont les souvenirs et leur rapport avec nos émotions au cours de notre vie :

Ah! ces jours étaient passés pour jamais! Mais que lui importait! il se les rappelait avec une joie pure, sans la moindre trace de regret. Et d’ailleurs pouvaient-ils vraiment s’évanouir jamais? Où qu’il fût, quoi qu’il pût faire. Puisqu’ils n’avaient jamais existé que là où il pouvait encore aujourd’hui les trouver – dans son esprit. Notre vie quotidienne, jamais tout à fait claire à nos yeux, est pour toujours et de la façon la plus trompeuse inextricablement tissée avec les fils colorés du passé ; de sorte que tout ce que nous faisons ou disons, tout ce que nous sentons, est une tapisserie merveilleuse issue en partie du moment présent, en partie de l’infinité de nos souvenirs ; en somme, qu’est-ce qui pourrait jamais nous paraître beau, ou nous émouvoir à l’improviste, de quelque manière que ce fût, si l’objet présent ne murmurait pas à notre oreille un mot, un mot unique dont il réveille en nous les multiples échos ?

Et pourtant, quel mensonge ! Nos émotions sont d’autant plus profondes que notre puissance de souvenir est plus grande ; mais jamais, dans l’enfance et la jeunesse, ces choses n’auraient pu exister avec autant de force que nous l’imaginons maintenant ; ce sont les années, les attristantes, les épuisantes années, qui leur ont donné cette tendre résonance, et en fait la mémoire n’est pas le souvenir de ce qui a été mais plutôt la peinture achevée de ces premières scènes, de ces premiers désirs ébauchés par nos cœurs capricieux, recouverts et rendus à jamais fabuleux par des couches et des couches de désirs nouveaux. Et ce qui fait la tromperie encore plus cruelle, c’est précisément ceci : que ce dont nous nous souvenons n’est pas un champ, ou un bois, ou une chambre, ou un sourire, ou une phrase magique, mais quelque chose qui nous a en réalité échappé pour toujours : le moment précis où nous étions étendu dans le champ, le souffle suspendu, le moment où nous errions à travers le bois, où nous nous sommes arrêté au seuil de la chambre, le moment où nous avons imprimé sur une bouche notre premier baiser, où nous avons entendu les mots qui accueillaient notre amour. Cela, c’est cela qui est l’instant fragile, euclidien, emporté par le torrent des jours, l’instant que nous ne reverrons plus jamais tel qu’il fut, si pur, si simple ; qui n’est plus pour nous qu’un talisman, un sésame qui ressuscite pour la centième fois la musique de nos joies et de nos amours.

Le français La Scaze, âgé et malade, est incapable de quitter Aksou. Il se voit devenir une autre personne :

Assis devant son miroir il se mit à contempler le visage qu’il voyait en face de lui. Tout d’abord il ne vit qu’un masque, une moitié dans l’ombre, une moitié éclairée par la lueur orangée du brasero. Puis, peu à peu, il en distingua les traits. De larges yeux étincelants regardaient dans ses yeux, avec un regard profond, pénétrant, qui perçait à jour ses pensées. La bouche de l’autre était plus molle, la peau moins vivante, lui sembla-t-il. L’expérience avait étendu sur tout ce visage son réseau à peine visible. Et pourtant c’était un visage singulier, magnétique, presque fascinant. Oui, il y avait là une espèce de puissance, un jaillissement d’énergie. Quelque chose d’autre aussi. Une certaine perversion, peut-être ? Quelque chose qu’il avait déjà remarqué sur tant de visages parmi ces hordes rusées qui depuis des siècles et des siècles guettent on ne sait quoi du fond de l’Asie Centrale. Son visage, après tant d’années, se mettait à vivre d’une vie tout à fait nouvelle, singulière. Comme c’était étrange ! Mais il commençait à comprendre. C’était lui-même qui avait changé. Un nouvel être régnait en lui.

Voilà pour le style et l’ambiance. C’est à mon avis un grand roman par ses qualités littéraires, mais aussi un récit d’aventure incroyable. Il a parfaitement sa place dans la collection Imaginaire de Gallimard, car notre imagination est constamment sollicitée, pour notre plus grand bonheur. Je me disais en le lisant que les européens qui voyageaient dans cette région du monde au début du XXème siècle étaient de vrais aventuriers !

Frédéric Prokosch (1908-1989) est un écrivain américain : romancier, poète, critique littéraire, traducteur. Il a rencontré le succès avec ses romans Les Asiatiques (1930) et Sept fugitifs (1937). Il était resté en Europe après la seconde guerre mondiale, et s’est éteint à Grasse, où il s’était retiré.

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