Nothing to hide (rien à cacher)- Marc Meillassoux

Nothing to hide - Marc Meillassoux J’ai regardé ce documentaire (disponible sur Vimeo, en téléchargement également) : ça m’intéressait parce que c’est la réponse que font toujours mes potes quand je leur parle de l’importance de faire attention à leurs données personnelles sur internet et particulièrement avec un smartphone : « Oh mais moi je n’ai rien à cacher ! ». Et qui donc ne prennent par la suite aucune mesure pour se protéger : utilisation des services de Google (surtout) et Facebook (aussi) sans précaution particulière, pas plus que pour l’installation d’applications tierce sur le smartphone.

Et récemment, lors d’une discussion à propos du projet de loi antiterroriste (qui vient d’être voté et adopté par le Parlement), un ami qui prétend s’impliquer dans le mouvement « En marche », et à qui je parlais des dangers d’une telle loi pour la démocratie (qui sait qui sera élu à la prochaine élection, et ce qu’il fera de telles lois ?), cet ami finit par asséner « Oh et puis il faut bien protéger la population contre les terroristes ». Fin du débat ! Je me demande pourquoi il s’engage en politique avec de tels raisonnements ! 🙁 (enfin si je sais pourquoi).

Dans ce reportage, en guise de fil rouge, nous allons suivre un jeune artiste allemand qui accepte de se faire « hacker » son Iphone et son IMac pendant cinq semaines. Un hacker et une analyste auront pour mission de démontrer ce que l’on peut apprendre sur une personne en analysant son historique de navigation sur internet, ainsi que les métadonnées (et uniquement les métadonnées !) de son smartphone.

Le résultat est assez impressionnant, même si on ne nous dit pas tout : son identité, ses déplacements, ses heures de sommeil, à quel endroit il passe le plus de temps, etc… Le profil est rapide à dresser, et assez flippant : car ensuite, par les gens qu’il fréquente, on peut en déduire son milieu social, s’il est riche ou pauvre (Facebook développe d’ailleurs un algorithme qui permet de savoir si vous êtes solvable on non : que fera-t-il de cette donnée à votre avis ?) … Le reportage ne nous dira ce qu’ils ont pu déduire à propos de ses contacts (petites amies potentielles par exemple), car même en anonymisant les noms, cela aurait été une atteinte à la vie privée.

Autour de ce fil rouge, le reportage interview des acteurs de la sécurité, des victimes de la surveillance, d’anciens espions, des lanceurs d’alerte : l’ex-directeur technique de la NSA, une activiste est-allemande arrêtée par la Stasi, Jérémie Zimmermann (de la Quadrature du Net), Isabelle Falque-Pierrotin (Présidente de la CNIL), Joël Domenjoud (un écologiste assigné à résidence sans décision de justice), Edward Snowden, etc…

Il y a justement un interview de Edward  Snowden qui répond bien au fameux « je n’ai rien à cacher » :

Dire que la vie privée ne vous intéresse pas parce que vous n’avez « rien à cacher », c’est comme de dire que la liberté d’expression est inutile parce que vous n’avez « rien à dire ». Car même si vous n’utilisez pas vos propres droits aujourd’hui, d’autres en ont besoin. Dire que vos droits ne vous intéressent pas, parce que vous n’en faites pas l’usage, est la chose la plus asociale que vous puissiez dire. Ce la revient à dire: « les autres ne m’intéressent pas ». Particulièrement si vous occupez une place sociale privilégiée. Si vous êtes vieux, riche et blanc, tout en haut de la pyramide sociale, alors la loi et les droits vous importent peu, parce que la société est dessinée pour servir vos intérêts. Ce sont toujours les minorités qui sont les plus à risque.

Autre chose importante à retenir : la surveillance de masse ne marche pas !

Cela m’a rappelé un reportage vu sur Arte : La guerre du renseignement. Bien avant Edward Snowden, Bill Binney, ancien directeur technique de la NSA, avait dénoncé les méthodes inadaptées des services de renseignement dans la lutte contre le terrorisme, et notamment la collecte massive de données : noyés dans un flot continu d’informations, les analystes ne parvenaient pas à exploiter les data rapidement. Dans les années 1990, un programme baptisé « ThinThread », mis en place par la NSA, devait pourtant permettre de cibler les recherches en se concentrant uniquement sur les métadonnées utiles pour retracer les communications d’individus suspects. Mais quelques semaines avant l’attaque du 11-Septembre, le projet a été abandonné au profit d’intérêts financiers privés.

Voilà donc où nous mène cette surveillance de masse : on attend les attentats, et après on traque tous ceux qui étaient en contact avec les auteurs. « ThinThread » était plus efficace, mais quand il y a de l’argent en jeu, l’efficacité passe au second plan… et les victimes aussi, bien entendu.

Autre point, les outils de surveillance utilisés pendant l’état d’urgence (et passés donc dans la loi ensuite) sont utilisés contre les activistes de tous poils : musulmans (USA), écologistes (FRANCE), etc… Pour la COP21 par exemple, toutes les manifestations furent interdites, et 24 militants écologistes assignés à résidence… Joël Domenjoud, après un recours auprès du Conseil d’État, a eu accès à un dossier de renseignement qui lui était dédié, appelé « note blanche ». Cette « note blanche » établissait que Domenjoud avait été l’objet d’une surveillance physique et numérique pendant plusieurs années. Aucune accusation n’était retenue contre lui.

La surveillance de masse devient un outil de contrôle social, où les individus finissent par se dire : « si je dis quelque chose, je vais avoir des ennuis ». Donc on ne dit plus rien, on ne fait plus rien : c’est comme ça que les régimes autoritaires fonctionnent (voir la RDA et sa Stasi). C’est bien sûr anti-démocratique, les citoyens devenant des sujets.

La conclusion d’Isabelle Falque-Pierrotin est assez glaçante quand on y réfléchit :

C’est probablement la première fois de l’histoire que la technologie rend possible une surveillance de masse réelle, mise en place par des acteurs publics et privés. Et c’est vrai que cette surveillance est plutôt acceptée par l’individu. La question que l’on doit se poser ensemble c’est : Est-ce vraiment l’environnement digital que nous voulons ? Et je pense qu’on est pile à ce moment, j’ai ma réponse, mais nous devrions tous nous poser la question, parce que les  choix ne seront pas toujours les mêmes.

Autrement dit, demain, il sera peut-être trop tard pour dire non…

Mysterium – Robert Charles Wilson

Mysterium - Robert Charles Wilson Ce joli bandeau « Prix Philip K. Dick » m’a donné envie de tester cet auteur que je ne connais pas.

Alors bon, on est loin de Philip K. Dick ! J’ai eu du mal à accrocher à cette histoire, et je me demandais pourquoi : il y a pourtant ce monde dans lequel la ville de Two Rivers est projetée : un monde proche du notre mais ayant évolué différemment, une société en guerre, technologiquement en retard, et avec une hiérarchie religieuse très puissante, chrétienne mais gnostique et polythéiste ! De quoi faire une bonne histoire…

Peut-être est-ce le personnage principal, ce pauvre Dexter Graham qui manque vraiment de charisme et de profondeur. On met d’ailleurs du temps à savoir qui est le personnage principal, entre le jeune gamin Clifford ou encore Calvin, le neveu du savant fou Alan Stern.

Et une fois le décor dressé, l’intrigue se révèle assez ennuyeuse, il ne se passe pas grand chose, et la fin est tout de même décevante. Les différences entre les deux sociétés auraient pu faire l’objet d’un traitement plus approfondi, plutôt que mettre l’accent sur la préparation de l’explosion nucléaire, inéluctable depuis le début.

Pour le reste, c’est assez bien écrit, avec un style simple et fluide. Au final, un roman de SF comme beaucoup d’autres, et loin d’arriver à la cheville du maître du Haut Château ! 😉

Robert Charles Wilson, né en 1953, est un auteur de science-fiction canadien d’origine américaine. Il est l’auteur de la trilogie Spin : Spin est le titre du premier tome, et  pour lequel il a reçu le prix Hugo. Les deux autres tomes ont l’air d’être plus inégaux !

Le jeune Karl Marx – Raoul Peck

Le jeune Karl Marx - Raoul Peck J’avais envie de voir ce film pour mieux connaître le personnage qui encore aujourd’hui est souvent mentionné dès que l’on parle de crise économique (du capitalisme). J’en suis ressorti un peu sur ma faim, mais bon, pas facile non plus de faire mieux je pense. Les deux premières scènes du film sont très explicites :

La première nous montre des pauvres ramassant du bois mort dans une forêt. Une voix off nous explique la différence entre la branche valide d’un arbre, et une branche morte, se demandant si la branche morte appartient toujours à l’arbre, et accessoirement à son propriétaire… Puis des hommes à cheval arrivent en chargeant, frappant sans retenue les gueux qui ont osé ramasser le bois mort.

La deuxième scène se passe dans une usine, où l’on voit des hommes, des femmes et des enfants travailler sur des machines. Apparemment, pas grand chose ne les distingue des gueux de la première scène (travailleurs pauvres). Arrive le patron qui fait un beau discours menaçant (je ne sais plus trop pourquoi), ce à quoi une ouvrière se rebelle et se fait virer sur le champ. Le fils du patron n’est autre que Friedrich Engels, qui va suivre l’ouvrière qui deviendra sa femme.

Le décor est installé, celui d’une classe ouvrière à l’aube de l’ère industrielle, qui n’a pas grand chose à envier aux esclaves. Le besoin de changer ce monde, et le sentiment de révolte qui va avec, n’est pas bien compliqué à comprendre et à accepter.

Nous retrouvons ensuite Karl Marx, alors journaliste en Allemagne, qui se fait expulser et se réfugie en France. Il assiste aux discours de Proudhon, auteur du célèbre : « La propriété, c’est le vol ». Ils se rencontrent à plusieurs reprises, mais sans être vraiment en accord sur leurs idées, Marx lui reprochant d’être trop théorique, trop abstrait. Quand un peu plus tard Proudhon publiera sa « Philosophie de la misère », Marx en fera une critique très sévère appelée « Misère de la philosophie » ! On imagine le personnage…

Engels viendra rencontrer Marx, et ils vont devenir inséparables. Engels connaît le monde des nantis, et celui des ouvriers, et il ne manque pas d’argent ; Marx est un penseur du matérialiste historique, assez redoutable quand il s’agit d’apporter la contradiction, mais peu doué pour les concessions, comme on l’a vu avec Proudhon. Il ne partage pas non plus les thèses de l’anarchie chères à Bakounine. Financièrement, il est fauché.

Avec Engels, ils vont approcher un mouvement clandestin appelé La ligue des justes, créé à Paris par des ouvriers allemands, et s’approchant du socialisme utopique. Les deux compères prétendront avoir Proudhon comme ami pour être crédible ! La Ligue des justes deviendra bientôt la Ligue des communistes, et Karl Marx publiera son Manifeste du Parti Communiste.

Voilà, ce sont les cinq années de la vie de Karl Marx qu’a choisi le réalisateur de montrer. Je suis resté sur ma faim car les échanges de dialectique politique sont un peu trop rapides à mon goût, on survole vraiment beaucoup de choses en très peu de temps, alors que certaines scènes de la vie familiale de Marx ou de Engels m’ont paru de peu d’intérêt. Mais il s’agissait sans doute d’un besoin d’équilibre afin que le film ne soit pas trop ardu, et cela a aussi le mérite de rendre Marx un peu plus humain.

Cela n’en reste pas moins un très bon film, d’une réalisation très classique, décrivant un moment crucial de la moitié du XIXème siècle, quand on sait tout ce qui va suivre. Ne pas confondre pour autant le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx avec ce qu’en ont fait les différents Partis communistes de la planète ! 😉 D’ailleurs, à l’époque, aucun Parti communiste n’existait, et l’ouvrage fut par la suite republié sous le titre Manifeste communiste).

Expo Winsor McCay (Little Nemo) à Cherbourg

Little Nemo C’était au mois d’août, je suis allé à Cherbourg pour voir l’exposition consacrée à Winsor McCay, père de la bande dessinée américaine, connu pour son personnage de Little Nemo.

J’avais des souvenirs d’enfance de ces planches de B.D. qui se terminaient toujours par le petit Nemo qui tombait de son lit ou se réveillait… Auparavant, Litlle Nemo nous avait emporté dans les mondes imaginaires de ses rêves.

Impossible par contre de me rappeler où je les découvrais : était-ce directement dans les albums, ou dans une revue publiant une page ? Je me suis renseigné à la librairie, aujourd’hui, on ne trouve qu’un gros (33x45cm)  et magnifique volume à 60€, en anglais… Bel objet certes, mais il faut trouver où le mettre !

Revenons à l’exposition : j’y ai passé l’après-midi, c’était un plaisir de lire toutes ces planches, même en anglais : le vocabulaire est assez simple, et facile à comprendre.

Winsor McCay
Mais j’ai surtout beaucoup appris sur Winsor McCay, le créateur du personnage. Né en 1869 au Canada (même s’il y a quelques incertitudes), il passe son enfance à Spring Lake, Michigan, dans un milieu rural et plutôt modeste :

Je dessinais partout et tout le temps. Je dessinais sur les palissades, des tableaux noirs, des bouts de papier, des morceaux d’ardoise, des murs de grange. Je ne pouvais tout simplement pas m’arrêter.

Il déserte l’école pour aller à un parc d’attractions qui l’attire, « Wonderland » (qui influencera son monde imaginaire). C’est là qu’il commence à vendre des portraits ou des caricatures, et qu’il perfectionne sa technique. Il étudie alors la perspective auprès de John Goodison, un professeur de dessin qui réunit autour de lui six jeunes gens, dans le but « d’expérimenter sur des cobayes une nouvelle façon d’enseigner la perspective ». Goodison déclarera à propos de McCay :

Si ce jeune homme ne fume pas trop de cigarettes, le monde va entendre parler de lui. Il a absorbé tout mon enseignement.

En 1898, il va travailler pour un journal local. D’abord par des dessins d’humour ou des fresques patriotiques, où il en profite pour améliorer ses techniques et son style. En 1903 il s’installe à New-York et rejoint le New York Herald. Il réalise les premières pages avec les « Tales of the Jungle Imps » ; suivront bientôt « Little Sammy Sneeze » (Petit Sammy éternue), « The Story of Hungry Henrietta » (Henriette l’affamée) et « A Pilgrim’s Progress by Mister Bunion », l’histoire d’un malheureux personnage qui ne réussit jamais à se débarrasser de sa valise…

Vient ensuite les « Dreams of the Rarebit Fiend » (Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester) dont McCay dessinera plus de 900 pages. Première de ses œuvres à explorer le monde des rêves. C’est en 1905 qu’il crée son personnage de Little Nemo ! Son rythme de travail est impressionnant, dix-huit heures par jour parfois, livrant en plus de la page de Little Nemo, une demi-page des « Cauchemars » et d’autres illustrations chaque semaine.

Il va concevoir les cases comme les fragments d’une entité plus vaste : la planche, et inventera beaucoup de choses sur le sujet : avant lui, les BD de journaux étaient les fameux comic strip, une série de quelques cases disposées en bande horizontale. Son utilisation de la couleur (qui apparaît dans la presse à cette époque) sera aussi novatrice. Little Nemo rencontrera un succès considérable, sera traduit en sept langues. Une comédie musicale est même montée à Broadway, puis parcourra le pays !

McCay ne va pas s’arrêter là : il va devenir l’un des pionniers du dessin animé ! Il commence par dessiner l’un de ses personnages, faisant apparaître le visage de Flip à l’écran : « Watch me move », annonce-t-il… Puis Nemo et ses compagnons apparaissent et se déforment en tous sens… À l’époque, les spectateurs sont persuadés qu’il ne s’agit pas de dessins, mais de photographies de vrais enfants, truquées selon un procédé spécial. Pour les convaincre, il fit un deuxième film, représentant un moustique ridicule, intitulé « How a mosquito operates ». Le public pensa qu’il s’agissait d’une sorte de marionnette manipulée par des fils invisibles !! Le troisième essai fût le bon :

J’y parvins en en dessinant ma fameuse Gertie, le monstre préhistorique dont le modèle a vécu il y a quelque treize millions d’années. Je lui fis dévorer les rochers, arracher un arbre et jeter un éléphant à l’eau. Gertie buvait aussi un lac entier jusqu’à la dernière goutte, se couchait et se balançait à mes commandements, que je ponctuais, sur la scène, de grands coups de fouets. Cette fois les gens étaient enfin convaincus qu’il avaient sous les yeux des images dessinées à la main.

On peut voir quelques-unes de ces animations sur la page wikipedia, ainsi que « Le naufrage du Lusitania » (bteau anglais coulé par les allemands en 1915), un court-métrage de douze minutes qu’il réalisa en 1918, soit le plus long film d’animation de l’époque.

Le 26 juillet 1934, Winsor McCay pousse un cri : « Ma main droite… C’est fini, fini ! ». Et de fait, il ne survit que quelques heures à sa main paralysée. Le lendemain, l’Herald Tribune publie, en même temps que le dessin qu’il n’a pu achever, les témoignages admiratifs des principaux dessinateurs du pays.

Le chapeau de Vermeer – Timothy Brook

LE chapeau de Vermeer - Timothy Brook C’est à la radio que j’ai entendu parlé de ce livre. L’auteur était l’invité de « La fabrique de l’histoire » sur France Culture. Je l’ai trouvé passionnant, et cela m’a donné envie de lire son livre, « Le chapeau de Vermeer », qui raconte le début de la mondialisation au XVIIème siècle.

Tout commence par une chute de bicyclette que fait l’auteur à Delft, la ville de Vermeer. Il visite alors la ville, et nous présente le tableau « La vue de Delft » pour évoquer la Compagnie hollandaise des indes orientales (la VOC) qui va jouer un rôle important dans le développement du commerce et l’enrichissement du pays, en concurrence avec l’Espagne et le Portugal.

Timothy Brook se sert ensuite d’autres tableaux de Vermeer comme autant de prétextes pour nous expliquer la naissance du commerce mondial au XVIIème siècle, à travers les découvertes, les conquêtes, ou le simple développement du commerce, particulièrement entre l’Europe et la Chine.

C’est passionnant et raconté de manière très agréable. Ainsi le chapeau de feutre sur le tableau de Vermeer « L’officier et la jeune fille riant » sera l’occasion de parler de la conquête du Canada par Samuel Champlain, car ce sont les fourrures de castor qui permettront de faire un feutre de qualité. Sur « La liseuse à la fenêtre », ce sera le vase en porcelaine bleu et blanc de Chine qui servira de prétexte à parler de la Chine.

Une grande partie est d’ailleurs consacrée à l’empire Chinois, puisque l’auteur est à la fois historien et sinologue. À cette époque, la dynastie Ming est réticente à s’ouvrir au monde occidental : en effet, l’ouverture au commerce extérieur permettrait l’enrichissement individuel, et ce dernier entraînerait alors la corruption (raisonnement qui en vaut bien d’autres…). De plus, si la porcelaine chinoise a un immense succès en Europe, peu de choses de l’Occident intéressent finalement les Chinois ! Or pour faire du commerce, il faut être deux… Ce sera l’argent (le métal), que les Espagnols extraient en grande quantité des mines d’Amérique du Sud (grâce aux esclaves indiens), qui servira de monnaie d’échange (c’est le cas de le dire), car la Chine a besoin du métal pour frapper sa monnaie.

Nous verrons donc comment un juriste hollandais permettra que l’Espagne ne puisse interdire le commerce à une autre nation, ou comment le tabac connaîtra une inexorable expansion sur toute la planète… Que les explorateurs doivent tout de même financer leurs expéditions, et participer ainsi au développement du commerce. Ou encore par quelle ruse les espagnols acquirent un bout de territoire de Manille : ils demandèrent au rajah un lopin de terre pas plus grand qu’une peau de bœuf, et celui-ci accepta. Ils découpèrent alors la peau de bœuf en fines lanières pour obtenir une longueur d’une douzaine de kilomètres, puis demandèrent au rajah de respecter sa promesse ! (stratagème emprunté à l’Énéide).

Voilà, tout cela fait une lecture passionnante et enrichissante, et limpide de surcroît ! Un livre à recommander sans aucun doute, un vrai plaisir de lecture.

Timothy Brook, né en 1951 à Toronto, est un historien et sinologue canadien. Il est considéré comme un grand spécialiste de l’histoire mondiale, « connectée ». Il a également écrit « La carte perdue de John Selden », qui a l’air d’offrir le même genre de plaisir.

Terreur apache – W. R. Burnett

Terreur apache - W. R. Burnett Ce livre était mentionné par Bertrand Tavernier dans la postface de La Route de l’Ouest, pour la façon dont l’auteur s’abstient de juger ou de donner des leçons de morale sur les personnages, se bornant à les décrire tels qu’ils pouvaient être à l’époque.

Nous allons donc suivre Walter Grein, chef des éclaireurs, appelé d’urgence à rejoindre un poste avancé, car rien ne va plus dans la réserve Apache : Porfirio, le vieux chef, est parti avec hommes et femmes en direction du Mexique, alors que Toriano, un jeune chef, accompagné de quelques guerriers, sème la terreur chez les colons.

Grein se lance à la poursuite de Toriano avec quelques hommes (indiens ou marginaux, pas de tuniques bleues !), pour une longue traque sans pitié… Sans écouter Busby, un politicien de l’Est, persuadé que l’on peut encore parlementer. Pour Grein, ce Toriano doit être mis hors d’état de nuire le plus vite possible, avant que le situation ne dégénère.

Voilà ce que dit Grein des Apaches :

Les Apaches aussi ont un code. Le voici : le plus fort, c’est celui qui tue le plus de monde. Après lui vient le plus grand voleur. Et en troisième position – mais c’est aussi une force – le plus grand menteur. Vous me suivez ? Comment voulez-vous  qu’un homme comme Busby puisse traiter avec des gens pareils ? Son indulgence, ils en rient. Ils la voient comme une faiblesse. Ils ne comprennent qu’une seule chose : la force.

Autre chose… Vous dites « les Indiens ». Mais il ne s’agit pas juste des Indiens. Il s’agit des Apaches. De nombreux Indiens répondent à la gentillesse : les Pueblos, par exemple, ce sont des gens très aimables ; ou même les Navajos, qui ont renoncé à leurs mauvaises coutumes. Mais pas les Apaches. Savez-vous ce que veut dire « Apache » ? C’est un mot zuni qui signifie « ennemi ». Les autres Indiens les ont désignés ainsi – eux-mêmes se nomment les « N’De ». En réalité, « ennemis » est bien le terme qui convient : ennemis de la race humaine et de tout ce qui est vivant.

Le style est très direct, l’auteur ne s’embarrasse pas de fioritures pour décrire les situations ou les pensées des personnages, qu’ils soient indiens, mexicains ou militaires. C’est aussi la vérité d’une époque. Dans ce monde, la moindre erreur peut se payer cash, et la mort arriver brutalement. Tout cela fait un très bon roman, prenant et agréable à lire.

Il y a également une postface de B. Tavernier, qui ne tarit pas d’éloge sur W. R. Burnett, auteur de romans noirs (Le petit César, Rien dans les manches, Quand la ville dort, Good-Bye Chicago, High Sierra…), mais aussi scénariste (Tueur à gage, Scarface…).

High Sierra (La grande évasion) sera adapté au cinéma (1947), scénario de John Huston et de W.R. Burnett, avec Humphrey Bogart. La fille du désert (1949) est un remake en western de High Sierra), et La peur au ventre (1955) une autre adaptation de High Sierra !

Il nous apprend aussi que le personnage de Grein est inspiré par Al Sieber, un célèbre chef éclaireur d’origine allemande, qui a inspiré beaucoup de films : Le sorcier du Rio Grande (première adaptation de Fureur Apache), Bronco Apache, Mr Horn, Geronimo. Mais la véritable adaptation de Fureur Apache, c’est Terreur Apache, un des chefs-d’œuvre de Robert Aldrich, et le plus grand western des années 1970.

J’ai aussi noté cette citation de Patrick McGilligan qui m’a bien plu :

Huston aussi était un rebelle. Les gens confondent rebelle et révolutionnaire. Un révolutionnaire, c’est quelqu’un qui n’a plus de bureau, de pouvoir. Un rebelle, c’est quelqu’un qui s’oppose à toute forme d’autorité, qu’elle soit de droite ou de gauche.

William Riley Burnett (1899-1982) est un écrivain de roman noir et un scénariste américain. Il dit lui-même :

Certains de mes meilleurs livres, à mon avis, sont des westerns. Je me suis passionné pour le Southwest à cause de son multiculturalisme, avec les Indiens, les Latinos, les Anglais… J’ai tendance à penser en trilogies et ma trilogie western comprend Adobe Walls (titre original de Terreur Apache), Pale Moon et Mi Amigo.

Un écrivain à découvrir donc ! Sa trilogie western à continuer, et puis ses romans noirs, dont certains doivent valoir le détour…

Sulak – Philippe Jaenada

C’était pendant l’émission littéraire « 21 centimètres » sur Canal qu’un journaliste recommandait ce bouquin : vie incroyable de cet Arsène Lupin des temps moderne, style haletant de l’auteur…

Si j’ai bien aimé le récit lui-même, j’ai été beaucoup moins fan du style de l’auteur, qui casse souvent le fil du récit pour y insérer des remarques personnelles, parfois totalement décorrélées du récit. Dommage, parce que le rythme du récit est parfaitement maîtrisé par ailleurs, très vivant, et on tourne page après page pour découvrir la vie de cet homme hors du commun. Un vrai polar…

La vie de Bruno Sulak est réellement incroyable, et méritait d’être contée. Le personnage est assez charmeur, intelligent ; il commencera par braquer des supermarchés, et terminera par les bijouteries… Entre-temps, il se sera évadé de prison plusieurs fois, mais sa dernière tentative lui sera fatale.

L’auteur semble s’être beaucoup investi pour écrire ce livre, rencontrant les proches, etc… Ce qui amène à se demander s’il est vraiment objectif dans sa narration : interprétation des faits, moralisation, suppositions inutiles sur la mort de Sulak le présentant comme une victime, l’État et la société étant les vrais responsables… Moi je veux bien, mais Sulak savait parfaitement ce qu’il risquait, c’est quand même la règle du jeu… Nietzsche disait : « l’État, le plus froid des monstres froids », il n’y a rien de plus vrai.

Mais le plus dérangeant, ce sont les digressions fréquentes sur d’autres gangsters, ou d’autres personnages de l’époque (Enrico Macias, Joëlle Mogensen), sans parler de sa vie personnelle (ce qu’il faisait à telle date)… Un peu lassant à la longue, dommage, on sort du récit pourtant bien raconté par ailleurs. Cela a tout de même un bon côté, nous donnant le portrait d’une époque par petites touches, au cours de la courte vie de Bruno Sulak.

Philippe Jaenada, né en 1964 à Saint-Germain-en-Laye, est un écrivain français. Il arrive à Paris au milieu des années 80, et enchaîne les petits boulots. Ses premiers romans sont inspirés de sa propre vie, où il manie la dérision vis-à-vis de lui-même, et est déjà adepte de nombreuses digressions. Sulak est le premier à s’inspirer de faits d’hiver, mais pas le dernier, et toujours avec le même style apparemment.

Agrandir un disque VirtualBox

Logo Virtualbox

L’autre jour, je me suis retrouvé bloqué avec une machine virtuelle sous Debian Testing : écran noir après le login, la souris fonctionne, mais ça s’arrête là. En fait mon disque dur virtuel était plein, et il a fallu démarrer en recovery mode, me logguer en root, et faire de la place dans le répertoire home de mon utilisateur pour régler le problème.

Restait à étendre le disque pour pouvoir télécharger ce que je voulais, et comme j’ai un peu galéré pour ce faire, je fais un petit article explicatif. Je suis sous Ubuntu 16.04, et j’utilise la version 5.0.40 de VirtualBox, celle livrée et maintenue par Ubuntu.

Quand on crée une machine virtuelle (VM) avec VirtualBox, la taille du disque virtuel est gérée dynamiquement : comme il s’agit d’un fichier (qui va donc occuper de la place sur le disque dur de votre PC), la taille de ce fichier va être réduite au stricte nécessaire afin d’éviter d’allouer sa taille maximum sans en avoir réellement besoin.

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Gabriel et la montagne – Fellipe Barbosa

Gabriel et la montagne - Fellipe BarbosaJe croyais avoir loupé ce film dont j’avais entendu parlé en bien à la radio ; et puis non, il passait encore hier au TNB de Rennes. J’y suis donc allé, sans savoir grand chose du film si ce n’est que c’était à propos d’un voyage ; en fait, nous sommes à mi-chemin entre le film et le documentaire.

Je ne savais donc pas que c’était une histoire vraie, et ne l’ai appris qu’à la fin du film, quand de vraies photos de Gabriel passent en diaporama, et où l’on reconnaît sans hésitation certaines scènes du film, ainsi que les personnages que Gabriel a rencontré. Car si Gabriel, sa copine et les autres touristes sont des acteurs professionnels, les autres sont les vrais protagonistes de l’histoire, ceux que Gabriel a vraiment rencontré !

Gabriel est donc un jeune brésilien qui termine son tour du monde d’un an par l’Afrique. Nous le suivons du Kenya au Malawi, voyageant sans grand budget, sac au dos, façon routard. Il tient à vivre comme les locaux, à faire de vraies rencontres… et se considère comme un voyageur et pas comme un simple touriste. Le personnage est très sympathique, et l’acteur qui l’interprète (João Pedro Zappa) excellent.

Hélas, l’histoire va tourner au drame, je ne dévoile rien, on est averti dès le début du film : Gabriel va trouver la mort à quelques jours de son retour au Brésil. La suite est un long flash-back où l’on revoit tout son parcours africain, et donc les personnes qu’il a rencontré, ce qu’il a fait, comment il voyageait…

La fin est tragique, mais Gabriel commet une grave erreur ; il a pourtant fait le tour du monde, et a du s’aguerrir pendant ce voyage d’un an. Et pourtant, refusant d’écouter les conseils de prudence de son guide, il choisit de partir seul dans la montagne pour une histoire d’expiration de visa, voulant faire en une journée ce qui en demande plusieurs, sous-estimant les dangers ou se sur-estimant lui-même. Un problème assez typique de certains occidentaux.

Un très bon film, j’ai beaucoup aimé, cela donne envie de prendre son sac à dos et de partir à l’aventure ! La seule et vraie manière de voyager…

Personne ne gagne – Jack Black

Personne ne gagne - Jack Black C’était sur France Culture, un matin du mois d’août dernier, où Dominique Bordes était l’invité « culture ». Je connaissais déjà cet éditeur grâce au fabuleux Et quelque fois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, certainement le meilleur roman que j’ai lu depuis longtemps.

Dans la même collection, avec une toujours aussi belle jaquette et un beau papier, c’est cette fois sa propre histoire que Jack Black nous raconte, sorte de gentleman cambrioleur au tournant du XXème siècle. Son récit nous décrit une époque révolue, celle des Hobos (vagabonds) qui erraient dans l’ouest américain, avec leurs règles, leur solidarité, leurs rassemblements. Jack Black va devenir un « Yegg », un perceur de coffre. À cette époque, pas d’empreintes, pas de fichiers centralisés… et la frontière du Canada n’est pas loin.

Il fera tout de même plusieurs séjours en prison, recevra des coups de fouets (la moitié était donnée à l’entrée de la prison, l’autre au moment de la sortie, une fois la peine accomplie !), il aura également droit à la terrible camisole (qui sera interdite rapidement, trop cruelle et rendant les hommes fous), et deviendra accro à l’opium… Il finira par se ranger, pour adopter une vie honnête qu’il n’avait en fait jamais vraiment connue. Il militera ensuite contre la peine de mort, donnant des conférences ; il publiera des articles dans les journaux, puis ce livre ; deviendra archiviste dans un journal. Il disparaît en 1932, peut-être assassiné, peut-être s’est-il donné la mort…

Le témoignage de cet homme est passionnant : tout est raconté sans aucune aménité ni esprit de revanche contre la société (contrairement au Voleur de George Darien, qui lui est révolté par les injustices de la société). Jack Black est devenu vagabond et voleur presque naturellement (orphelin de mère, père absent), c’est le seul monde qu’il connaît vraiment. Mais il va finir par comprendre qu’il ne mène nulle part, si ce n’est à une mort plus ou moins rapide. « Personne ne gagne » car les criminels feraient mieux de se ranger, et la société de punir les criminels comme la justice le fait.

Voilà comme il se présente au début de son récit :

Quand j’ai quitté l’école, j’étais aussi mal dégrossi qu’un garçon de quinze ans peut l’être. Je n’en connaissais pas plus sur le monde et ses étranges coutumes que la sainte femme qui m’avait appris à réciter mes prières au pensionnat. Avant mes vingt ans, je me suis retrouvé dans le box des accusés pour vol avec effraction. J’ai été acquitté, mais ça, c’est une autre histoire. En six ans, j’étais parti de chez mon père, j’avais pris la route. J’étais devenu un voleur à la sauvette, un videur de tiroirs-caisses, un visiteur de maisons mal fermées, un careur de pensions bon marché, un petit cambrioleur à l’avenir prometteur. À vingt-cinq ans, j’étais un expert, un rôdeur nocturne, attentif à ne jeter son dévolu que sur les meilleures maisons, celles des gens aisés, négligents et assurés. J’opérais après minuit, toujours armé. À trente ans, j’étais un membre respecté de la confrérie des yeggs. Ce voleur dont on ne sait rien. Silencieux, méfiant, dissimulé ; un voyageur sans attache, un « travailleur » de la nuit qui fuit la lumière, s’éloigne rarement des siens et reste sous la surface. Sillonnant les espaces, un automatique chargé à portée de main, le yegg règne sur un autre monde, un monde souterrain, le monde des criminels.  À quarante, j’étais un bandit de grand chemin, solitaire et efficace, mais aussi un fugitif, avec pas moins de vingt-cinq ans à naviguer dans les bas-fonds. Une bien triste expérience dans les faits : innombrables vols, effractions, cambriolages. Tous les crimes possibles et imaginables contre la propriété privée. Arrestations, procès, acquittements, condamnations, évasions. Prisons ! Au moins quatre me reviennent clairement. Pénitenciers, centres de détention, cellules en tous genres, casernes, cachots, mitards ; les régimes au pain sec et à l’eau, les mauvais traitements, les coups de fouet et la redoutable camisole. Je revois aussi les fumeries d’opium, les rades à viande saoule, les repaires de voleurs et les cachettes des mendiants. Les crimes aussitôt suivis d’une punition, sous une forme ou sous une autre. Le long de cette route, j’ai rarement eu l’occasion de boire du bon vin. Je n’ai pas souvent posé les yeux sur une femme, ni entendu des chansons. Toutes ces choses qui me sont arrivées pendant ces  années, je vais les raconter ici. Et je vais les raconter comme je les aies vécues : le sourire aux lèvres.

Jack Black (1871-1932), de son vrai nom Thomas Callaghan, est un vagabond, cambrioleur professionnel, écrivain et archiviste pour le San Francisco Call. Sa philosophie de vie a fortement influencé William S. Burroughs et ses écrits la Beat Generation (Kerouac, etc…).

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