Nouvelles complètes – Ernest Hemingway

J’étais déjà partagé en entamant ce gros volume (1200 pages) contenant l’intégrale des nouvelles de Ernest Hemingway : j’avais lu quelque part que le meilleur d’Hemingway se trouvait dans ses nouvelles, alors quand j’ai vu cette édition Quarto, je l’ai commandée.

Entre-temps, la lecture de Simone de Beauvoir m’avait un peu refroidit sur le personnage et son œuvre. Voir cet article, dont voici un extrait :

Son individualisme impliquait une connivence décidée avec l’injustice capitaliste ; c’était celui d’un dilettante assez riche pour financer de coûteuses expéditions de chasse et de pêche et pratiquant à l’égard des guides, des serviteurs, des indigènes un paternalisme ingénu. Lanzmann me fit remarquer que « Le Soleil se lève aussi » était entaché de racisme ; un roman est un microcosme : si le seul pleutre est un Juif, le seul Juif, un pleutre, un rapport de compréhension, sinon une relation universelle, est posé entre ces deux caractères.
D’ailleurs, les complicités que nous propose Hemingway à tous les tournants de ses récits impliquent que nous avons conscience d’être, comme lui, aryens, mâles, dotés de fortune et de loisirs, n’ayant jamais éprouvé notre corps que sous la figure du sexe et de la mort. Un seigneur s’adresse à des seigneurs. La bonhommie du style peut tromper, mais ce n’est pas un hasard si la droite lui a tressé de luxuriantes couronnes : il a peint et exalté le monde des privilégiés

Dès lors que j’avais acheté ce volume, il ne me restait plus qu’à le lire, et à me faire ma propre idée !

Première chose, la moitié de cette intégrale consiste en nouvelles d’à peine deux pages, et qui ne valent pas grand chose à moins de préparer une thèse sur Hemingway. Ensuite, ses lettres offrent peu d’intérêt, il se contente d’y affirmer que ce qu’il vient d’écrire est « rudement bon », et se préoccupe de savoir quand et comment il pourra le faire publier, et accessoirement qu’on lui envoie de l’argent. Il me faudra donc attendre plus de 600 pages pour vraiment commencer à accrocher avec le recueil daté de 1930-1936, qui s’ouvre avec « Une drôle de traversée » (1933), nouvelle dure et sans morale qui vous laisse sur le carreau. Auparavant, seule « L’invincible » (1924), sur la corrida, un de ses thèmes récurrents, avait retenu mon attention.

Plus ennuyeux, il utilise des mots comme nègre, youpin, macaroni, moricaud, bougnoule… On est dans les années 1920/30, et c’est certainement révélateur de l’époque, mais n’excuse rien. Dans une de ses lettres à un critique russe, il propose même à deux de ses compatriotes actuellement aux USA d’organiser le meurtre d’un nègre (ou de le tuer pour eux) : probablement de l’humour ! En 1951, quand un ami lui demande l’autorisation de publier une partie de leur correspondance, il lui demande de remplacer « Juifs » par « Gens de New-York » (à propos de deux producteurs de théâtre new-yorkais qui avaient modifié la mise en scène de sa pièce), expliquant qu’il n’avait pas du tout l’intention de donner à ça le moindre sens péjoratif ou antisémite que cela aurait aujourd’hui. La lettre en question datait de 1939…

Tout cela confirme ce que disait Simone de Beauvoir. Tout cela transpire l’homme blanc, idéalement américain voyageant en Europe, chasseur ou pêcheur (c’est son côté j’aime la nature), grand buveur, qui profite bien de la vie, et où les femmes ont finalement peu de place (il divorcera 3 fois, et se mariera 4, souvent très peu de temps après le divorce).

Il reste tout de même quelques bonnes nouvelles dans tout ça, fort heureusement. Mais une « sélection des meilleures nouvelles » aurait été préférable à cette intégrale, et j’aurais gagné plusieurs centaines de pages ! 😉

Pour les plus curieux, voici quelques autres remarques et notes de lecture …

L’écrivain

Il emploie un style assez direct, usant ou abusant parfois de dialogues redondants et inutiles, répliques possibles de la vie courante, mais sans intérêt à l’écrit… Il s’épargne aussi la contextualisation de l’histoire, le passé des personnages : le lecteur est plongé immédiatement dans un récit, et découvre au fil de la lecture, les tenants et aboutissants, comme des pièces de puzzle qui se mettent en place petit à petit. Ce sont des nouvelles, donc ce n’est si surprenant que ça, et c’est plutôt bien fait quand l’histoire vaut le coup.

Il écrit sur ce qu’il connaît, et les thèmes qui reviennent sont la nature sauvage et la pêche à la truite, réminiscences de son enfance, avec un certain Nick Adams comme personnage récurent, probable avatar d’Hemingway. Puis vient la tauromachie (« la rencontre entre le courage et l’art ») qui l’a fasciné lors de ses voyages en Espagne (de là lui vient l’attachement pour ce pays). Viennent aussi la guerre (il a participé comme ambulancier à la première guerre mondiale, en tant que volontaire, puis à la guerre d’Espagne, en tant que reporter). Enfin la pêche au gros à Cuba, et la chasse, avec quelques bonnes nouvelles autour d’un safari en Afrique, comme « L’heure triomphale de Francis Macomber » ou « Les neiges du Kilimandjaro » .

Voilà ce qu’il écrit dans la nouvelle « Sur l’écriture » (1924) à propos de Nick (son avatar) et désir d’écrire : il a beau faire dire à Nick qu’il invente ses histoires, blablabla… je n’en crois pas un mot !

La seule écriture valable, c’est celle que l’on invente, celle qu’on imagine. C’est ça qui rend les choses réelles. […] Tout ce qu’il avait écrit de bon, il l’avait inventé. Rien de ce qu’il écrivait n’était jamais arrivé dans la réalité. D’autres choses, oui. De meilleures, peut-être. […] Dans ses histoires, Nick n’était jamais lui-même. Il se fabriquait. Bien sûr, il n’avait jamais vu d’Indienne en train d’accoucher. C’est pour ça que c’était bon. Personne ne le savait. En fait, il avait vu une femme accoucher sur la route de Karagath et il avait essayé de lui venir en aide. C’est de là que ça venait.
Il voulait toujours pouvoir écrire comme ça. Un jour, il le ferait. Il voulait devenir un grand écrivain. Il était sûr d’y parvenir. Il le savait de multiples façons. Il y arriverait en dépit de tout. C’était dur, mais il réussirait.
C’était dur de devenir un grand écrivain quand on aime le monde, qu’on aime y vivre et qu’on aime certaines personnes en particulier. C’est dur quand on aime tant de lieux. On est en bonne santé, on se sent bien, on s’amuse bien et au diable le reste. […]
C’était facile d’écrire si on voulait utiliser des trucs. Tout le monde s’en servait. Joyce en avait inventé des centaines de nouveaux. Le fait qu’ils étaient nouveaux ne le empêchait pas d’être des trucs, pas meilleurs que les autres. Ils deviendraient tous des clichés.
Lui, Nick, avait envie d’écrire comme Cézanne peignait.
Cézanne avait commencé avec tous les trucs. Puis il avait tout foutu en l’air et il avait construit un vrai machin. C’était affreusement difficile à faire. Cézanne était le plus grand de tous. Le plus grand pour toujours. Ce n’était pas un culte. Lui, Nick, voulait écrire sur la campagne de telle façon qu’elle soit aussi présente que celle de Cézanne dans ses tableaux.

Et dans une lettre à son père :

Vois-tu, j’essaie dans toutes mes histoires de faire passer le sentiment de la vie telle qu’elle est – non pas seulement de décrire la vie – mais de la restituer vivante. De sorte que quand on a lu quelques chose de moi, on ait le sentiment d’avoir vraiment vécu la chose. On ne peut parvenir à ça sans y faire entrer le mauvais et le laid aussi bien que ce qui est beau. Parce que si tout y est beau on ne peut pas y croire. Les choses ne sont pas comme ça. C’est seulement en montrant les deux côtés – en 3 dimensions et si possible 4 qu’on peut écrire comme je veux le faire. Donc quand tu verras quelque chose de moi que tu n’aimes pas, rappelle-toi que j’étais sincère quand je l’ai écrite et que j’essaie d’atteindre quelque chose. Si j’écris une vilaine histoire, qui peut vous être odieuse à toi et à Mère, il se peut que la suivante en soit une qui vous plaira énormément.

Il fait sans doute référence à une de ses première nouvelles, « Là-haut dans le Michigan« , écrite très tôt (en 1921 lorsqu’il arrive à Paris), et qu’il aura bien du mal à faire publier aux États-Unis, pour raison de censure. Elle raconte en quelques pages comment un homme rustre abuse un soir d’une jeune fille naïvement amoureuse. Là aussi, c’est sec et sans commentaires. Quand il la fait lire à Gertrude Stein, elle lui dit :

C’est bon, mais c’est inaccrochable. Je veux dire que c’est comme un tableau peint par un artiste qui ne peut pas l’accrocher dans une exposition.

Sur la guerre

Il y a une nouvelle sur la guerre d’Espagne intitulée « En contrebas » qui est assez forte, à propos d’un déserteur :

Noous avions passé la matinée à l’endroit d’où venait le Français entre deux âges. Nous avions séjourné dans la poussière, la fumée, le bruit, la mitraille, la mort, la peur de la mort, la vaillance, la lâcheté, la folie et l’échec d’une offensive manquée. Nous avions séjourné dans ce champ labouré qu’on ne traversait qu’au prix de sa vie. Nous nous étions jetés à plat ventre, nous avions construit des monticules pour protéger nos têtes, nous avions travaillé le menton dans la boue, nous avions attendu l’ordre de franchir ce talus au-delà duquel personne n’était arrivé vivant. Nous avions été aux côtés de ceux qui attendaient là, à plat ventre, des tanks qui ne venaient pas ; qui attendaient sous les sifflements de plus en plus déchirants et les explosions fracassantes des obus, les lambeaux de métal et de terre projetés comme par une fontaine de boue ; avec au-dessus de nos têtes la fusillade qui formait un rideau sonore de détonations. Nous savions ce que ressentaient ceux qui attendaient là. Ils s’étaient avancés autant qu’ils l’avaient pu. Et aucun homme ne pouvait aller plus loin sans perdre la vie quand était venu l’ordre d’avancer encore.
Nous avions passé la matinée entière à l’endroit d’où venait le Français entre deux âges. Je comprenais comment un homme pouvait tout à coup, apercevant avec évidence l’inanité de mourir dans une offensive ratée, étant tout à coup saisi par un éclair de lucidité et de bon sens comme ceux qui précèdent la mort, prenant conscience du caractère désespéré de l’entreprise, de son absurdité, découvrant la réalité des faits, comment un homme pouvait tout simplement faire demi-tour et s’en aller comme le Français l’avait fait. S’en aller ne signifiait pas qu’on fût lâche, mais simplement trop lucide, qu’on avait compris tout à coup qu’il fallait partir, qu’il n’y avait rien d’autre à faire.
Le Français avait abandonné l’offensive avec une grande dignité et je le comprenais en tant qu’homme. Mais c’est en tant que soldat que les deux hommes chargés d’assurer la police de la Brigade l’avaient pris en chasse, et la mort dont il s’était écarté l’avait rejoint au-delà de la crête montagneuse, dès qu’il avait été à l’abri des balles et des obus, en route vers la rivière.

Tout est raconté de manière plutôt froide comme sait faire Hemingway (il couvre cette guerre en tant que reporter), son personnage allant même jusqu’à expliquer que la discipline est un mal nécessaire. Un Espagnol qui s’auto-mutilera pour fuir le front subira le même sort, sans plus d’empathie du narrateur/reporter.

Dans une lettre à sa famille, il écrit en 1937 :

Il se peut que les Rouges soient aussi mauvais qu’on le dit mais ils sont le peuple espagnol contre les propriétaire terriens absentéistes, les maures, les Italiens et les Allemands. Je sais que les Blancs sont dégueulasses car je les connais très bien et j’aimerais jeter un coup d’œil sur les autres pour voir comment ça s’équilibre d’un point de vue humanitaire. C’est là la répétition générale de l’inévitable guerre européenne et j’aimerais essayer d’écrire de la correspondance de guerre anti-guerre qui contribuerait à nous tenir en dehors d’elle quand elle éclatera. Je ne crois pas à gagner de l’argent avec les souffrances d’autrui.

Cela ne correspond pas vraiment à ce qu’il fera lors de la seconde guerre mondiale, tout heureux d’y aller une fois la victoire assurée… (voir la page wikipedia).

John Dos Passos

Les lettres offrent donc peu d’intérêt, la plupart étant adressées à ses éditeurs ou relecteurs. L’une d’elle se démarque, écrite à Dos Passos à propos de la guerre d’Espagne. Leurs avis divergent, et Hemingway ne semble pas accepter que l’on dise que les Républicains aient été noyautés et manipulés par les communistes soviétiques (staliniens). Lui étant là-bas en 37/38 en tant que journaliste, ce manque de lucidité est plutôt dommage, car c’est bien ce qui s’est passé ! Cela scellera la fin de leur amitié, la faute à Hemingway comme vous l’allez voir.

Voilà ce que nous explique le recueil en préambule à la lettre :

Dos Passos, vieil ami d’Hemingway, avait été associé au projet de film sur la guerre d’Espagne qui devait être tourné par Joris Ivens. Or, déjà mis en garde avant son départ sur les risques d’une mainmise communiste par un ami anarchiste, Dos Passos fut à son arrivée en Espagne très vite amené à prendre ses distances. La disparition de son traducteur, José Roblès, dont il finit par apprendre qu’il avait été exécuté, vraisemblablement par les communistes, parce qu’il en savait trop sur le noyautage par les services spéciaux soviétiques de l’administration républicaine, lui ouvrit définitivement les yeux. La rencontre d’Orwell, qui avait rejoint les antistaliniens dissidents du P.O.U.M., ne fit que le confirmer dans ses analyses. Hemingway ressentit comme une trahison les articles que Dos Passos publia à son retour aux États-Unis dans les revues Common Sense et, au début de 1938, Red Book.

Dans la lettre qui suit ces explications, et qu’Hemingway adresse à Dos Passos en 1938, il ne mâche pas ses mots et persiste à nier le noyautage des staliniens. Il termine assez méchamment en le traitant à mots à peine couverts de Judas en se disant « poignardé dans le dos par un vieil ami ».

D’ailleurs, il semble bien qu’Hemingway ait été un moment séduit par le socialisme, comme tant d’autres après le crise de 1929 et la misère qui s’en suivit. Et il devait être du genre dogmatique, donc stalinien, ceci explique cela. 😉

Dans une autre lettre adressée à William Faulkner en 1947, il dit ceci à propos de Dos Passos :

J’ai toujours eu de la sympathie et de l’estime pour Dos et pensé qu’il était un écrivain de 2e ordre parce que manquant d’oreille. Un boxeur de 2e ordre n’a pas de main gauche, même chose que l’oreille pour un écrivain, et en conséquence se fait mettre K.O. et c’est tout ce qui est arrivé à Dos pour chacun de ses livres. Aussi un terrible snob (parce que bâtard) (ce dont je me réjouirais) et très embêté d’avoir du sang nègre quand il aurait pu être notre meilleur écrivain noir s’il s’était contenté d’être un nègre, comme je l’espère nous l’aurions fait.

On voit qu’il a la rancune tenace, et que ses attaques sont en-dessous de la ceinture. En fait, il passera beaucoup de temps sur la fin de sa vie à se défendre contre les critiques de son œuvre et les atteintes des biographes à sa vie privée.

Filmographie

Je me limite aux adaptations concernant des nouvelles que j’ia aimé…

1944 – To Have and Have Not

Titre français : Le port de l’angoisse

Réalisé par Howard Hawks, scénario et dialogues de Jules Furthman et William Faulkner, avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall.

C’est dans les deux nouvelles « Le retour du trafiquant » et « Une drôle de traversée » insérées ensuite dans « En avoir ou pas » (roman) qu’apparaît pour la première fois le personnage d’Harry Morgan qu’Humphrey Bogart incarne à l’écran, avec Lauren Bacall dont c’est le premier rôle.

Il y aura deux autres adaptations cinématographiques :

  • 1950 : « The Breaking point », réalisation Michael Curtiz (titre français : Trafic en haute mer).
  • 1958 : « The Gun Runners », réalisation Don Siegel.

1946 – The Killers

Titre français : Les Tueurs

Réalisé par Robert Siodmack, avec Burt Lancaster et Ava Gardner.

D’après la nouvelle du même nom.

Il y aura une autre adaptation :

  • 1964 – « The Killers », réalisé par Don Siegel, avec Lee Marvin, John Cassavetes, Angie Dickinson, Ronald Reagan.

1947 – The Macomber Affair

Titre français : L’Affaire Macomber

D’après la nouvelle « L’heure triomphale de Francis Macomber ».

Réalisation Zoltan Korda, avec Robert Preston, Joan Bennett, Gregory Peck.

1952 – The Snows of Kilimanjaro

Titre français : Les neiges du Kilimanjaro

D’après la nouvelle du même nom. Réalisation Henry King, en Technicolor, avec Gregory Peck, Susan Hayward, Ava Gardner.


Ernest Hemingway (1899-1961) est un écrivain, journaliste et correspondant de guerre américain. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1954 « pour le style puissant et nouveau par lequel il maîtrise l’art de la narration moderne ». Il se suicide d’un coup de fusil quand il se voit dépérir (cécité, diabète, cyrrhose, comportement paranoïaque). Il avait blâmé son père pour avoir cette même voie, la considérant comme un acte de lâcheté.

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