J’ai épousé un communiste – Philip Roth

J’ai commencé ce livre commencé avant de partir en voyage, et il me restait une cinquantaine de pages pour le finir à mon retour. Cela n’a pas posé de problème, je me suis remis dans le contexte de l’histoire immédiatement, il y a en fait peu de personnages…

Mais entre-temps, j’avais lu “Mémoires d’un rouge” de Howard Fast, et si vous voulez vraiment vous renseigner sur ce qu’a été le maccarthysme, c’est celui-ci qu’il faut lire, et de loin !

Ce roman de Philip Roth est néanmoins très agréable à lire, sous la forme de deux personnes parlant d’une troisième, et racontant toute l’histoire, y compris la leur… Et Roth sait raconter des histoires, y mettre du sens tout en gardant une lecture facile, remplie d’anecdotes, avec de nombreux aller/retour entre le passé et le présent.

Nathan retrouve Murray, son ancien prof de littérature, et ils vont parler de Ira, le frère de Murray, qui se révèle avoir été un communiste : parti de rien, ayant fait des boulots durs, puis la guerre, où il rencontre son mentor communiste. Puis il travaille à la radio, change de milieu, épouse Eve, une actrice belle et connue, s’installe dans une belle maison… En léger décalage avec ses idées !

Et c’est cette dernière qui va tout déclencher en écrivant un livre intitulé “J’ai épousé un communiste”, lorsque leur mariage partira à veau l’eau définitivement. L’accusation de communisme est ainsi donnée en pâture au peuple américain, sur fond d’antisémitisme (car sous un communiste il y a souvent un juif). On apprendra finalement qu’Eve s’est fait manipulée pour faire élire un républicain au Sénat.

Le récit de Roth est ainsi fait de plusieurs rebondissements, où les choses présentées précédemment se révèlent être incomplètes : Murray délivre l’histoire comme on épluche un oignon, à chaque couche de nouvelles vérités apparaissent. Le lecteur a tout de même l’impression de se faire un peu balader ! Il y a aussi quelques longueurs, des réflexions pas forcément inintéressantes, qui se détournent de l’histoire d’Ira, qui elle n’avance que très doucement avec toutes ces digressions.

C’est tout de même l’occasion de parler de l’histoire des État-Unis  et de cette période sombre. L’histoire d’une époque où l’anti-communisme est de rigueur, alors que quelques années plus tôt (après la crise de 1929), ce n’était pas du tout le cas. La vague est telle que les dénonciations sont courantes, voir recommandées (il faut sauver le pays du péril rouge).

La description de l’enterrement de Nixon vaut le détour, Roth n’y va pas par quatre chemins pour railler tous ces anciens ou futurs présidents des État-Unis venus rendre hommage à celui qui n’en méritait sans doute aucun ! L’occasion de rappeler que c’est le seul président a avoir obtenu l’immunité totale par son successeur… Roth mentionne la présence “du trafiquant d’armes de l’Irangate, Adnan Kashoggi”… Le nom m’a forcément fait sursauter : c’est en fait son neveu qui s’est assassiné au consulat d’Istanbul récemment.  Sur sa page wikipedia, il est simplement “marchand d’armes”…

C’est aussi l’éducation du jeune Nathan, entre Murray le prof (mesuré), son frère Ira (doctrinaire), et un autre prof Léo, qui va vouloir casser tout ce que Nathan a de conventionnel dans sa façon de penser et donc d’écrire. Nathan dans un premier temps va se laisser convaincre par Ira et aussi son ami O’Neal, car il est jeune et idéaliste, sans pour autant jamais “passer à l’acte” (laisser tomber ses études, rejoindre les ouvriers, etc…). Son père sera là pour le mettre en garde.

Je termine avec un extrait où Murray explique “la décérébration” et la “déchéance morale” de l’époque :

Mais il me semble que l’ère McCarthy a inauguré le triomphe du potin après-guerre ; le potin, credo consensuel de la république démocratique la plus vieille du monde. Le potin est notre foi. Le potin, parole d’évangile, religion nationale. En cette ère du potin, on se met à jeter en pâture au grand public pour l’amuser, non seulement la politique sérieuse, mais tout ce qu’il peut y avoir de sérieux. Le maccarthysme, premier bourgeon après-guerre de la décérébration américaine universellement florissante aujourd’hui.
McCarthy ne s’est jamais mêlé d’affaires communistes ; si tout le monde l’ignorait, lui le savait. Le procès-spectacle tel que sa croisade patriotique le mettait en scène n’était que du théâtre. Les caméras qui filmaient ses procès ne faisaient que leur donner un simulacre de réalité. Bien mieux que les autres politiciens américains avant lui, McCarthy comprenait que le législateur aurait intérêt à jouer la comédie ; il comprenait la valeur récréative de la déchéance, et comment alimenter les plaisirs de la paranoïa. Il nous a ramené à nos origines, au dix-septième siècle, où l’on mettait les fers aux gens. C’est comme ça que le pays a commencé, en faisant de la déchéance morale une distraction publique. McCarthy était un impressario. Plus ses idées étaient chimériques, plus ses accusations étaient scandaleuses, plus on brouillait les repères, plus on s’amusait. The Free et the Brave de Joe McCarthy, tel était le spectacle dans lequel mon frère devait avoir le rôle de sa vie.

Autre article sur Philip Roth sur ce blog :

Philip Roth (1933-2018), est un grand écrivain américain, petit-fils d’immigrés juifs originaire de Galicie. Souvent cité pour le prix Nobel de littérature, il ne l’a jamais pas reçu, ce que certains considèrent comme une anomalie. Je poursuis ici le cycle “trilogie américaine” commencé avec “Pastorale américaine”. Celui-ci est donc le deuxième roman de la « trilogie américaine », le dernier étant  “La Tache”.

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