Parano dans le bunker – Hunter S. Thompson

Parano dans le bunker - Hunter S. ThompsonVoilà la deuxième partie des « Gonzo papers » (les « tables de la loi » du journalisme gonzo !), publié par les éditions Tristram. Avec ce livre, j’aurai lu tout ce qu’ils ont publiés sur Hunter S. Thompson (voir la liste en fin d’article). Merci à eux pour ces publications…

« Parano dans le bunker » est l’édition revue et corrigé de « La grande chasse au requin », paru il y a trente ans aux Humanoïdes associés, puis chez 10/18, mais épuisé depuis longtemps. Il y avait deux volumes, celui-ci est le premier (« l’ancien testament gonzo ») ; le second volume (« l’ancien testament gonzo »), est publié par Tristram sous le titre « Dernier Tango à Las Vegas».

Je les ai lu dans le mauvais ordre, mais cela importe peu… en fait, l’édition originale américaine, The Great Shark Hunt (La grande chasse au requin), a été publiée en un seul volume de quatre sections. La première édition française (celle des Humanoïdes associés), a fait migrer la deuxième partie en troisième position, puis a découpé le tout en deux volumes. Tristram a choisi de respecter ce découpage, celui par lequel ils ont été initialement en France.

On retrouve dans ces écrits tout le talent de HST, et sa façon bien a lui de faire du journalisme. Car sous les délires se cache une vraie analyse du sujet traité, parfois complètement décalée certes, mais qui permet de dire beaucoup plus de choses qu’un journalisme qui fait bien attention à rester en retrait du sujet, pour prétendre à une objectivité finalement très discutable… HST lui va se jeter dedans, provoquer, rencontrer d’une façon beaucoup plus directe les personnes qu’il interviewe : c’est le principe du journalisme gonzo ! Ajoutez à cela un vrai talent d’écrivain, et vous êtes assuré de ne pas vous ennuyer à la lecture.

Il a une vraie conscience politique, et n’hésite pas à donner son avis (il est d’ailleurs très clairvoyant). On y retrouve des textes qui l’ont rendu célèbre, comme « Le Derby du Kentucky est décadent et dépravé », ou « Les tentations de Jean-Claude Killy » dont il dresse un portrait sans concession ! « Pouvoir freak dans les Rocheuses » raconte sa tentative (presque réussie) de se faire élire shérif à Aspen… Il y a aussi des articles sur le Haight-Ashbury de San Francisco, d’autres sur l’Amérique du Sud… Passionnant.

Voilà quelques extraits :

Louisville, une ville du Sud avec les problèmes raciaux du Nord

À Louisville, il est évident que les noirs ont gagné quelques batailles cruciales, mais au lieu de la percée définitive qu »ils attendaient, ils se retrouvent face au deuxième front de la ségrégation. Ils n’ont plus à affronter les sévices et les lois injustes mais les coutumes et les traditions. Après avoir gravi les premières marches, les Noirs de Louisville se heurtent à un obstacle beaucoup plus subtil que le simple « oui » ou « non » imposé à leurs frères dans la plupart des coins du Sud, et doivent faire face à des problèmes très semblables à ceux d’une ville du Nord ou du Middle West.
Le pouvoir blanc a battu en retraite dans le secteur public, mais pour se retrancher plus solidement dans le privé. Et les Noirs – surtout les Noirs instruits – ont le sentiment que leur victoire est illusoire, et leur « progrès » un truc dont ils entendent seulement parler dans les journaux. La situation des Noirs de Louisville est peut-être passée de « séparés mais égaux » à « égaux mais séparés », mais l’amélioration laisse encore beaucoup à désirer.

Les tentations de Jean-Claude Killy (qui fait office de faire-valoir pour la marque Chevrolet, à 300 000 $ par an)

Mais aujourd’hui, sans plus rien à gagner, il est retombé sur terre comme nous tous, ballotté dans d’étranges combats dénués de signification, disputés sur un terrain peu familier ; hanté par un manque qu’aucune somme d’argent ne pourra combler ; bafoué par les règles en barbe à papa d’un jeu féroce qui le terrorise encore… prisonnier d’une vie dorée où gagner veut dire fermer sa gueule et réciter, à la demande, un scénario écrit par d’autres. Voilà le nouveau monde de Jean-Claude Killy : c’est un petit-bourgeois français, beau gosse, qui s’est entraîné durement et a appris à skier si bien que son nom est devenu une immense valeur commerciale sur le marché d’une culture / économie ignoblement boursouflée qui dévore ses héros comme des hot-dogs et les honore à peu près autant.

Notes pour la jaquette de « Las Vegas Parano »

[…] Et cette précision résume parfaitement l’essence de ce que j’ai appelé, pour aucune raison particulière, le Journalisme Gonzo. C’est un style de « reportage » fondé sur l’idée de Faulkner que la meilleure fiction est beaucoup plus vraie que n’importe quelle forme de journalisme – et les meilleurs journalistes l’ont toujours su.
[…] Donc, maintenant, six mois plus tard, l’horrible bâtard est terminé. Et il me plaît, bien que j’aie raté tout ce que je voulais en faire. En fait de vrai Journalisme Gonzo, ça ne marche pas du tout – et même si avait marché, il me serait impossible de le reconnaître. Il faudrait vraiment être bon à enfermer – camisole et cellule capitonnée – pour écrire un truc pareil et jurer que c’est vrai.
[…] Bien, ce que je veux surtout faire comprendre à propos de Las Vegas Parano c’est que, bien que ce ne soit pas ce que je voulais initialement, cet échec est si complexe que je veux prendre le risque de la défendre comme une première tentative, un peu branque sans doute, dans la direction où ce que Tom Wolfe appelle le « Nouveau Journalisme » vasouille depuis près de dix ans.
[…] Une dernière chose importante que je voulais dire sur Las Vegas Parano c’est que j’ai pris mon pied à l’écrire, et c’est rare – du moins pour moi, parce qu’écrire a toujours été pour moi le job le plus haïssable. J’imagine que c’est un peu comme baiser, ça n’amuse que les amateurs. Les vieilles putes rigolent rarement.

Étranges grondements en Aztlan (sur l’assassinat de Rubén Salazar par la police durant une marche)

L’affaire Salazar avait un côté particulièrement sinistre : pas parce qu’il était mexicain ou chicano, pas même parce que Acosta affirmait furieusement que les flics l’avaient abattu de sang-froid et que personne n’allait moufeter. Tout ça c’était les éléments habituels à ce genre de crime immonde, mais de mon point de vue personnel l’aspect le plus énorme de ce que disait Oscar était qu’il accusait la police d’être délibérément descendue dans la rue pour abattre un reporter qui leur créait des ennuis. Si c’était vrai, cela voulait dire que les enchères montaient foutrement. Quand les flics déclareront la chasse ouverte aux journalistes, quand ils se sentiront libres de décréter que toute « manifestation illégale » est une zone de feu à volonté, nous serons entrés dans une période particulièrement dégueulasse – et pas seulement pour les journalistes.

Pouvoir Freak dans les Rocheuses (quand HST se présente aux élections locales)

Noter programme, essentiellement, était de chasser de la vallée tous les requins immobiliers : interdire au Département des Autoroutes de construire quatre voies dans la ville et en fait interdire toute circulation automobile dans les rues du centre. Les transformer toutes en allées gazonnées où tout le monde, y compris les freaks, pourrait faire ce qui lui plaît. Les flics deviendraient éboueurs et mécaniciens pour une flottille de bicyclettes municipales, à la disposition de tous. Plus d’énormes immeubles bloquant, dans aucune rue du centre, la vue de celui qui a envie de lever les yeux et de voir les montagnes. Plus de massacre du paysage, plus d’arrestations pour « tapage » ou « entrave à la circulation »… merde au tourisme, impasse pour l’autoroute, expulsés les avides pompeurs de fric, en un mot créer une ville où les  gens puissent vivre en êtres humains et non en esclaves d’un absurde Sens du Progrès qui nous précipite tous vers la folie.

Aussi cette campagne de 1969 fut-elle sans doute une idée encore plus insensée pour moi que pour Edwards. Il avait déjà tâté du conflit politique et avait l’air d’aimer ça. Mon seul militantisme consistait à vouloir foutre en l’air ce qui avait été, jusqu’alors, une trêve très confortable… et rétrospectivement, je suis incapable de dire vraiment pourquoi je me suis lancé là-dedans. Ce fut probablement Chicago – cette semaine flippante d’août 1968. J’étais allé à la Convention démocrate comme journaliste et j’en suis revenu changé.
Pour moi, cette semaine à Chicago fut bien pire que le plus abominable mauvais trip à l’acide dont j’aie jamais entendu causer, même par ouï-dire. Ça m’a complètement et pour toujours baisé la tête, et ma première idée – quand j’ai fini par me calmer – fut la conviction absolue qu’il m’était totalement impossible d’accepter la moindre trêve personnelle dans une nation capable de faire éclore un monstre aussi immonde que Chicago, et d’en être fière en plus. Soudain, j’ai eu l’envie irrésistible de prendre à la gorge les salauds qui s’étaient, on ne sait comment, glissés au pouvoir et étaient responsables de tout ce merdier.
Mais qui au juste ? Le maire Daley était-il une cause ou un symptôme ? Lyndon Johnson était fini, Hubert Humphrey cuit, McCarthy brisé, Kenedy mort… Restait plus que Nixon, ce petit pet pompeux en plastique qui allait bientôt devenir notre président. J’étais allé à Washington pour son inauguration, dans l’espoir qu’un ouragan de merde réduirait la Maison Blanche en bouillie. Mais rien de ce genre n’est arrivé : pas d’ouragan de merde, pas de justice… et Nixon est au pouvoir, bien cramponné.

Vivre au temps d’Horacio Alger

Quelques jours plus tard, sur la coulée d’asphalte noir qui dévale la prairie de Bismark à Pierre, j’ai pris un jeune gars insouciant de Pennsylvannie. Il venait de charrier le foin dans le Dakota du Nord, et se rendait à Los Angeles où il avait la certitude de trouver quelque chose.
Ça se peut, ai-je pensé, mais espérons que je n’aurai pas à te ramasser à nouveau, dans dix ans, lorsqu’ils auront donné quelques tours de vis supplémentaires. Les ambulants sont une espèce en voie de disparition. À l’ère de l’automatisation et de la garantie de l’emploi, répondre à l’appel de la route, c’est creuser le trou qui se renfermera sur soi. On peut être certain qu’à l’avenir, les ambulants formeront les gros bataillons des chômeurs chroniques. Ils n’ont jamais su ce qu’était la garantie de l’emploi, mais seulement le travail ; ils n’ont jamais su ce qu’était l’épargne ; l’argent à peine gagné, ils le dépensaient, contribuant ainsi à l’édification d’une économie de plus en plus technologique où il y a de moins en moins de place pour eux avec chaque année qui passe.
À la sortie sud de Pierre, je me suis séparé de mon jeune optimiste et de sa valise de plastique bleu. Il s’est fondu dans un nuage de poussière et quand je l’ai aperçu de nouveau dans le rétroviseur, il avait le pouce pointé en direction de Los Angeles.
Pour ma part, je suis retourné à l’Holliday Inn – il y a une piscine et les chambres sont climatisées – pour méditer sur le paradoxe d’une nation si généreuse envers ceux qui, du fond d’innombrables sinécures corporatistes, chantent les louanges de l’individualisme farouche, et si ingrate envers l’armée décimée de ces réfugiés du passé qui le pratiquent au jour le jour sous une forme brutale, déracinée, suicidaire parfois, dont la plupart d’entre nous se sont détournés depuis longtemps, comme d’une habitude honteuse.

Le Hashbury, capitale des hippies

Grosso modo, « hip » se traduit par « informé » ou « branché ». Un hippie est branché en permanence sur la réalité profonde. Il se met au diapason ou se laisse carrément porter par la lame de fond. Les hippies haïssent le toc. Ils veulent être ouverts, honnêtes, tendres, libres. Ils rejettent l’escroquerie au plastique qui triomphe dans l’Amérique du 20e siècle et lui préfèrent « le retour à la nature », façon Adam et Ève. Ils récusent le moindre lien de parenté avec la Beat Generation sous prétexte que « ces blaireaux étaient tous négatifs. Nous sommes résolument positifs ». Ils méprisent la politique (« une farce de plus ») et se méfient de l’argent ainsi que de l’agressivité sous toutes ses formes.

À mesure que les défoncés fauchés affluent dans le ghetto, la question du logement et de la nourriture se pose avec une acuité croissante. Les « Diggers » représentent peut-être une solution partielle à ce problème. Très jeunes, ils font preuve d’un pragmatisme à toute épreuve. On les a baptisés les « prêtres ouvriers » du mouvement hippie, ou encore  le « cabinet fantôme » du Hashbury. Ils ont mis sur pied des centres d’hébergement, des distributions de repas et de vêtements gratuits. Ils font du porte à porte et ramassent tout ce qu’on veut bien leur donner, du fric au pain rassis en passant par du matériel de camping. Des affichettes Diggers sont collées dans les magasins du quartier. On y lit que marteaux, scies, pelles, chaussures seront les bienvenus, bref, tout ce qui pourrait permettre à des clochards avec des fleurs dans les cheveux de subvenir, au moins en partie, à leurs besoins.

S’en suit d’ailleurs une longue explication sur les Diggers et leur rôle (p 360 et suivantes), dont l’incroyable histoire est racontée par Emmett Grogan dans Ringolevio, un livre que j’ai énormément apprécié.

Autre articles sur le blog à propos de Hunter S. Thompson :

Hunter S. Thompson (1937-2005) était un journaliste et un écrivain américain de tempérament rebelle, fêtard et provocateur. Il inventa le principe du journalisme gonzo, méthode d’investigation basé sur l’immersion dans un milieu, n’hésitant pas à prendre drogues et alcools quand il le faut, écrivant le récit à la première personne sans chercher une pseudo objectivité. Il se donnera la mort le 20 février 2005, à son domicile d’Aspen (Colorado).

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