Ils étaient les brigades rouges

brigades_rouges C’était sur Arte il y a un mois déjà, un documentaire en deux parties (soit 2 heures) : « Ils étaient les brigades rouges » de Mosco Levi Boucault. Captivant de bout en bout, je suis littéralement resté « scotché » devant l’écran.

Ce sont quatre membres du « commando Moro » qui racontent l’histoire. Ils ont maintenant tous la cinquantaine passée, et entendre ces hommes qui ont tous purgé de longues peines de prison (s’ils ne sont pas en semi-liberté, perpétuité oblige) revenir sur la genèse de leur mouvement (1970) et des événements qui ont suivi, est réellement passionnant… jusqu’à la mort d’Aldo Moro, chef de la Démocratie Chrétienne (1978) qui signera la fin du mouvement.

C’est également très instructif : en 1978, j’avais 20 ans, et je me souviens de ces extrémistes de gauche qui posaient des bombes, tuaient des civils, prenaient des hommes politiques en otage et les tuaient. Difficile de les suivre…

La véritable histoire, racontée 30 ans plus tard, est un peu différente de la version officielle de l’époque. Les poseurs de bombes n’étaient pas ceux que l’on annonçait ! Un bel exemple de propagande médiatique… avec des conséquences désastreuses.

La voie off est celle d’une militante qui raconte sa perception des événements de l’époque, donnant un relief supplémentaire au reportage : elle fournit un autre angle de vue, toujours à gauche, mais de l’intérieur d’un parti politique qui n’admet que les formes légales de contestations (vote, manifestations, etc..).

1ère partie – Le vote ne paie pas, prenons le fusil !

En Italie, le boum économique d’après-guerre se termine à la fin des années 60. L’industrie étant concentrée au nord, les pauvres du sud sont encore nombreux à venir peupler les usines du nord (Milan, Turin, Gênes). Ils sont traités de cul-terreux et méprisés par les italiens du nord.  Conditions de vie et de travail extrêmement difficiles, misère, revendications sociales… les manifestations se durcissent, d’autant que les mouvements étudiants sont aussi actifs, comme dans de nombreux pays. Le PCI (Parti Communiste Italien) a bien du mal à contenir ses troupes, et des mouvements plus extrémistes appraissent.

Le 12 décembre 1969, une bombe explose dans une banque en plein centre de Milan (16 morts, 88 blessés). Une autre à Rome… Vague d’arrestations et de propagande pour attribuer ces attentats à la gauche s’en suivent. Or on sait aujourd’hui que c’est le gouvernement qui avait activé ses réseaux d’extrême-droite pour réaliser ces attentats afin de discréditer les mouvements d’extrême-gauche.

C’est là que tout bascule : puisque le gouvernement utilise la violence et bouleverse les règles, les Brigades Rouges vont répondre en utilisant les mêmes armes. Un projet de guerilla est né : soutenir les luttes syndicales par des actions armées contre le patronat puis l’État. Leur modèle ? la Résistance et les Tupamaros sud-américains.

L’un des membres des BR décrit ainsi la situation :

Mon père, ancien communiste, avait perdu toutes ses illusions. Il avait vécu le fascisme, la guerre, la déportation, et exprimait un mépris de la société, toutefois sans haine. Je voyais cette génération comme consumée par le 20e siècle. Moi et mes camarades voulions revivre ce siècle en repartant depuis le début, de la révolution russe de 1917, comme s’il ne s’était rien passé. Repartir de l’élan, pas de la désillusion, pas de la tragédie… Vers un futur radieux…

Les « Brigades Rouges » étaient composés d’une dizaine de personnes seulement, entre 20 et 30 ans. Certains étaient étudiants, d’autres ouvriers, fils de paysans.

Des gens qui dans l’Italie de cette époque ont entrepris un combat révolutionnaire, un affrontement social commencé bien avant. Des gens qui ont considéré l’enlèvement d’Aldo Moro, cette attaque contre l’État italien, comme une avancée dans le combat révolutionnaire en cours.

La militante quant à elle raconte :

Nous étions des citoyens de gauche, imprégnés des valeurs de la Résistance, du combat anti-fascistes. Un fossé nous séparait des Brigades Rouges : nous étions des démocrates, ils étaient des extrémistes. Mais jamais nous n’aurions imaginé qu’ils seraient capables d’une action d’une telle envergure.

enlevement du chef du personnel de Fiat Leur premier enlèvement est celui du chef du personnel de Fiat, à la veille de l’annonce d’un plan de licenciement. Le mot d’ordre est « aucun licenciement ne restera impuni » et un communiqué déclare ouvert le procès du détenu. L’idée est de « sortir » de l’usine et de faire savoir à tout le pays que Fiat veut licencier, et probablement les ouvriers les plus vindicatifs.

Les syndicats prennent fait et cause pour le directeur du personnel, traitant les bridages rouges de fascistes et de nazis. En réalité, ils se doutent que les ouvriers de Fiat approuvent en silence ces actions. Pourtant, les BR ne sont pas ennemis du syndicat : ils proposent le conflit et l’affrontement quand le syndicat recherche la médiation et l’adaptation. Au terme d’un procès de huit jours, les BR relâchent leur prisonnier.

Quatre mois plus tard, c’est le  juge Sossi qu’ils enlèvent. Il s’agit cette fois d’attaquer l’État. Le juge en question était inscrit à une organisation fasciste, et s’était distingué pour réprimer tout ce qui bougeait à Gênes. « Il est un symbole de répression concrète de l’État ». Les BR demandent la libération du groupe « 22 Octobre », activistes d’extrême gauche qui combattaient les néo-fascistes à Gênes, et dont Sossi instruisait le procès.

Le pouvoir se braque et refuse de discuter. Mais la magistrature, pour sauver l’un des siens, accepte de négocier. Le Pape demande aussi clémence, et une solution d’exil à Cuba est envisagée avec l’aide de l’Église. Le gouvernement affirme son opposition à cet accord, ainsi que le Parti Communiste qui va même jusqu’à faire appel à l’Union Soviétique pour que l’accord avec Cuba n’ait pas lieu.

Celui qui fait tout échouer est le procureur général Coco, qui refuse de signer l’accord tant que les BR ont un magistrat entre les mains. Mais il laisse entendre que si le juge est libéré, alors il pourra y donner suite. Les BR hésitent, puis libèrent le juge Sossi après 35 jours de détention. Les membres du groupe « 22 octobre » ne seront pas libérés. Les BR encaissent, et s’en souviendront…

2ème partie – La révolution n’est pas un dîner mondain

Quelques mois plus tard, plusieurs membres des BR sont arrêtés. Il faudra attendre un an et demi (mai 1976) pour que le procès s’ouvre à Turin. Les accusés refusent de se laisser juger et se déclarent juges. C’est ce que l’on appelle un procès-guérilla, où l’on juge l’État à travers les magistrats.

le procès-guerilla

Une semaine plus tard, les BR revendiquent l’assassinat du procureur général de Gênes, Francesco Coco (qu’ils n’ont pas oublié). Le procès est suspendu pendant un an. À sa reprise, les accusés sont cette fois encagés.

encagés

Un nouvel assassinat a lieu : le président de l’ordre des avocats, maître Croce, celui en charge de désigner les avocats commis d’office pour le procès. Pour les BR, ce sont des symboles permettant d’atteindre un objectif (empêcher le procès), ce que refuse la militante :

Nous n’avons jamais pu admettre que les victimes des BR étaient comme ils prétendaient des symboles. Jamais. Pour nous elles demeuraient des êtres de chair et de sang, dont la mort suscitait douleur et deuil. La fin pour nous n’a jamais justifié tous les moyens.

À cette époque, les étudiants descendent dans la rue pour contester le gouvernement, droite et gauche confondus. La répression de l’État est sans pitié, des étudiants sont tués. Les BR ne participent pas à ce mouvement, la rue n’étant pas pour eux le bon endroit pour combattre l’État.

Ils entament une campagne contre des hommes identifiés comme participant à la contre révolution (magistrats, gardiens de prison, journalistes). Ils sèment la terreur en leur tirant dans les jambes (les « jambisations »).

La presse ayant pris fait et cause pour le gouvernement, quelques mois plus tard, c’est le directeur adjoint du journal de Turin, « la Stampa », qui est assassiné.

Beaucoup d’ouvriers de Fiat refusent se joindre à la manifestation de soutien envers la presse organisée par les syndicats. S’ils ne soutiennent pas les BR, ils ne les condamnent pas. Un slogan émerge: « Ni avec l’État, ni avec les Brigades Rouges ».

En 1978, c’est l’enlèvement d’Aldo Moro, chef des Démocrates Chrétiens, le parti au pouvoir depuis 30 ans. Il est enlevé le jour où le parlement s’apprête à voter la confiance à un gouvernement Démocrate Chrétien, avec pour la première fois de l’histoire italienne le soutien du parti communiste.

Moro écrira plusieurs lettres durant sa captivité (aux politiques, au Pape) disant qu’il subit un dur procès politique dont l’issue est certaine et que si la fermeté de l’État peut sembler appropriée, faire des concessions pourrait s’avérer juste et utile.

Mais l’État refuse toute négociation, le Pape exige la libération immédiate sans concession, alors que les BR veulent négocier. Pris à leur propre logique, et pour que ne se reproduise pas l’épisode du juge Sossi, ils finiront par tuer Aldo Moro après 55 jours de détention.

Nous prenons la responsabilité politique, morale, humaine, d’abattre un homme sans défense. Au matin nous avons préparé le départ de Moro, laissant dans l’indéfini ce qui allait suivre. Lui savait ce qui l’attendait, il avait écrit des lettres d’adieu.
Mais quand on sort, on reste dans l’indéfini, on lui dit seulement qu’il doit partir. Puis on descend au garage, on le met dans le coffre de la voiture qui le portera au centre de Rome, et on le tue.
On a décidé de déposer le cadavre à mi-chemin du siège de la Démocratie Chrétienne et celui du Parti communiste. On livrait Moro aux partis qui avaient refusé de le sauver.

Tous reconnaissent leur échec, assument leurs responsabilités et en paient le prix. Et pourtant l’Italie n’arrive pas à tourner la page de ces années-là :

Cette histoire a commencé comme un assaut au ciel pour la première génération de l’après-guerre, la première génération de la prospérité. La fraction la plus coriace de cette génération, celle qui était convaincue qu’on ne pouvait changer le monde que dans le sang : « la nacelle de la révolution vogue sur un fleuve de sang »… cette génération s’est noyée dans ce sang.

Nous avons perdu. Nous avons risqué nos vies, nous avons été lourdement condamnés, et tant de camarades sont morts. Nous avons perdu. Quand on évoque ces années on se focalise sur Aldo Moro. L’histoire de ces années a été plus complexe, plus ample, avec des centaines d’actions, 5 000 militants condamnés. Voilà ce que devraient faire les politiques et les médias : tenter de comprendre ce qui s’est passé dans notre pays, comprendre pourquoi !

Et la voix off de conclure :

La classe politique à laquelle Aldo Moro avait interdit d’être présente à ses funérailles s’est reconstituée au Vatican pour des obsèques sans dépouilles… communier pour apaiser sa conscience… Elle est toujours là, devant nous, indéracinable. Le parti communiste a disparu, et avec lui a disparu une partie de nous-même. Comme si de la tragédie d’Aldo Moro, il ne restait qu’une douille et une tâche de sang. Restent les familles des victimes avec leur douleurs, et leur colère à l’encontre de ceux qu’elles jugent comme responsables.

Pour ceux qui ont loupé l’enregistrement, le DVD est en vente sur Arte boutique.

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