Oui mon commandant ! – Amadou Hampâté Bâ

Voilà donc le tome 2 des mémoires d’Amadou Hampâté Bâ. Il est essentiellement consacré au début de sa carrière au sein de l’administration coloniale, jusqu’à son retour à Bamako en 1933. Il est alors âgé de 32 ans, et annonce que ce sera un tournant dans sa vie familiale, sa carrière administrative, et aussi sa vie spirituelle. Hélas, le troisième tome de ses mémoires ne sera jamais écrit, l’auteur nous ayant quitté trop tôt.

Ce tome se lit avec grand plaisir, les anecdotes au sein de l’administration coloniale confrontée à la culture africaine créant des situations aussi variées que riches d’enseignement. Tout dépend bien sûr de l’attitude du « commandant », et bien souvent le jeune fonctionnaire qu’est Amadou permettra d’arranger les situations ou de prévenir les problèmes liés à l’incompréhension des différences culturelles. Il est par ailleurs toujours aussi friand des récits de la tradition orale…

Comme il le raconte avec humour, la populace avait réduit la société à quatre classes :

Celle des « blancs-blancs » (ou toubabs), qui comprenait tous les Européens d’origine ; celle des « blancs-noirs », qui comprenait tous les indigènes petits fonctionnaires et agents de commerce lettrés en français, travaillant dans les bureaux et factureries des blancs-blancs qu’ils avaient d’ailleurs tendance à imiter ; celle des « nègres des blancs », qui comprenait tous les indigènes illettrés mais employés à un titre quelconque par les blancs-blancs ou les blancs-noirs (domestiques, boys, cuisiniers, etc.) ; et enfin celle des « noirs-noirs », c’est-à-dire les Africains restés pleinement eux-mêmes et constituant la majorité de la population. C’était le groupe supportant patiemment le joug du colonisateur, partout où il y avait un joug à porter.

Amadou Hampâté Bâ va aussi évolué spirituellement, et recevra de son maître spirituel Tierno Bokar les enseignements d’amour et de tolérance qui vont féconder sa vie. Quand il envisage de démissionner de l’administration, son maître s’y opposera formellement :

Ton travail est ta seule ressource pour entretenir ta nombreuse famille, me dit-il. En outre, il te permet d’intervenir efficacement auprès des chefs blancs en faveur des victimes sans défense, souvent punies ou accusées à tort. Enfin, et c’est pour moi capital, je ne voudrais pas que plus tard, tu tombes dans la tentation de te faire entretenir par tes élèves. Ce serait vivre de la religion, et non la faire vivre. La religion n’est pas un métier : c’est une ascèse en vue de notre propre purification spirituelle. Tu as un métier qui te permet de rester indépendant, garde-le.

Un conseil effectivement plein de sagesse !

Il y a 3 annexes à la fin du livre, rédigées par Hélène Heckmann, la légataire littéraire d’Amadou Hampâté Bâ.

La première est à propos de l’authenticité des Mémoires et de « L’étrange destin de Wangrin« , une histoire incroyable que j’ai lu à la même époque que ces mémoires, récit jubilatoire d’un interprète africain qui va se jouer de l’administration coloniale (c’est l’œuvre la plus connue d’Amadou Hampâté Bâ). Comme on pouvait s’y attendre, tout est vrai.

La seconde porte sur l’identité réelle de Wangrin (un surnom), la rumeur ayant courue qu’il ne s’agissait finalement que d’une autobiographie déguisée. Il n’en est rien , et Wangrin s’appelait en fait Samba Traoré. Si vous n’avez pas lu cette histoire, je vous la recommande chaudement, vous n’allez pas vous ennuyer !

La troisième annexe donne un aperçu des dates à venir si un troisième tome était paru. On y voit Amadou subir des tracasseries en raison de son appartenance à la branche « hamalliste » de la Tidjaniya, puis devenir membre de l’IFAN (Institut Français de l’Afrique Noire) à Dakar. Il rencontre ensuite Félix Houphouët-Boigny qui deviendra son ami. Il fonde ensuite à Bamako l’Institut des sciences humaines, dont il devient le directeur. Il sera aussi ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire du Mali en Côte d’Ivoire, et enfin memebre du conseil de l’Unesco !

Amadou Hampâté Bâ (1901-1991) est un écrivain et ethnologue malien, défenseur de la tradition orale, notamment peule. Membre du Conseil exécutif de l’Unesco de 1962 à 1970, il y lance son appel : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. », phrase devenue célèbre.

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