Zomia ou l’art de ne pas être gourverné – James C. Scott

Ce livre m’avait été recommandé il y a pas mal de temps par mon libraire de Puteaux ! J’avais noté le titre dans un coin, et suis retombé dessus par hasard, alors qu’il vient d’être publié en format poche. C’était le moment de l’acheter et de lire.

Il s’agit donc d’un essai, sur un sujet très intéressant qui bouscule pas mal d’idées reçues. Il y a toutefois beaucoup de redites, ce qui rend la lecture de l’ouvrage un peu fastidieuse (626 pages). Mais l’essentiel du message est passionnant, même s’il est assez vite compris.

En plus, la zone géographique concernée est l’Asie du Sud-Est, où j’étais encore il y a peu… Ma vision des ethnies locales (particulièrement en Birmanie) est désormais très différente de ce qu’elle était !

Alors de quoi s’agit-il ? Ces fameuses ethnies sont souvent perçues et présentées comme nos ancêtres, vivant dans les montagnes, n’ayant pas encore rejoint la société civilisatrice… L’auteur nous propose une toute autre explication, celle de peuples ayant fui les vallées vers des zones refuges, hors d’atteinte d’un État trop autoritaire et contraignant : travail forcé, impôts, conscription, religion, etc…

Il n’y a là aucune séquence évolutionniste, et les tribus ne sont pas “antérieures” aux États. Elles représentent plutôt une formation sociale qui se définit par sa relation à l’État : “Si les dirigeants du Moyen-Orient ont dû affronter un “problème tribal”, […] on peut dire que les tribus ont fait face à un éternel “problème de l’État”.”

Cette contre-histoire est en elle-même passionnante, et on y apprend plein de choses, comme par exemple que la muraille de Chine (et une autre pour les Miao, au sud de la Chine) ont autant servi à se protéger des barbares venant de l’extérieur que pour empêcher la population de partir…

Voilà un peu plus d’explications sur la Zomia (qui vient de Zo “reculé” et Mi “peuple”), ainsi que quelques extraits…

Introduction

La Zomia est cette zone montagneuse de la taille de l’Europe qui comprend quelques provinces chinoises, le nord est de l’Inde, ainsi qu’une partie de la Birmanie, de la Thaïlande, du Laos et du Vietnam.

Tout commence par une bonne préface, écrite par l’auteur, très lisible, et qui prévient que ces dernières décennies ont considérablement changé la donne, les régions enclavées l’étant de moins en moins. Les États nations modernes revendiquent le contrôle de tout leur territoire, et la technologie aidant, l’armée conquiert petit à petit ces espaces frontières nécessaires à la vie en dehors du système de ces tribus.

Sans oublier le tourisme, je pense à ces zones qui s’ouvrent en Birmanie, où l’on peut aller justement voir ces ethnies, et tant qu’à faire y aller au moment de leurs fêtes traditionnelles, pour faire de belles photos… et apporter notre mode de vie.

Les ethnies

J’aurais souhaité plus de récits détaillant les migrations et l’histoire de ces ethnies, mais on manque en fait de détails de ce genre : les peuples des montagnes sont mouvants et complexes, et le récit officiel des États masquent et transforment cette réalité en un beau récit civilisationnel. Certains groupes ont même volontairement abandonné l’écriture, ce qui ne facilite pas les choses. Comme l’observe Claude Lévi-Strauss :

C’est une chose étrange que l’écriture […]. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes […]. Elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination.

On entend donc parler des Wa, des Karhens, des Hmong, etc… sans rien connaître de leur histoire, de leur lutte, etc… Ça manque vraiment pour rendre la lecture passionnante, mais ce n’est pas le but de l’ouvrage. Dommage.

Zones refuges et interaction

La représentation officielle est donc fausse : ces zones sont au départ des zones refuges pour ceux qui fuient une guerre, ou un état trop autoritaire, le travail forcé, les impôts, la conscription, la religion, etc… Elles sont plus mouvantes, moins hiérarchisées (la place de la femme y est plus égalitaire), on y pratique une activité de chasseur/cueilleur, ou une agriculture sur brûlis efficace mais qui oblige à se déplacer, contrairement aux vallées qui pratiquent la mono-culture intensive, c’est-à-dire la riziculture.

Mais aussi et surtout, ces deux zones communiquent et échangent de tout temps entre elles : contrebande entre frontières étatiques, allers-retours des personnes selon le contexte politique, etc… Ces deux types de sociétés ont de toutes façons besoin l’une de l’autre : sel, métal pour les uns, bois rares, épices, légumes pour les autres. Les tribus des montagnes peuvent aussi effectuer des razzias dans les vallées à l’occasion ! Elles sont en fait issues de la même population. Voilà une explication du processus :

Mais il serait absurde, explique Keesing, de penser qu’une peuplade qui pratique aujourd’hui la cueillette la pratiquait déjà il y a un siècle : il se pourrait tout aussi bien qu’elle ait pratiqué l’agriculture permanente. Selon lui, ce sont la périodisation des nombreuses vagues de migration, leur positionnement altimétrique, ainsi que le mode de subsistance des populations concernées qui expliquent la diversité luxuriante de la mosaïque ethnique des collines, par opposition à l’uniformité des vallées. Il propose ainsi un modèle pour rendre compte de ce processus de différenciation ethnique. “Le modèle théorique le plus simple […] est celui d’un groupe originel, dont une fraction demeure dans les basses terres tandis qu’un autre gagne les montagnes. Chacune de ces composantes connaît alors un processus de redéfinition ethnique, de telle sorte qu’elles se différencient. des contacts perdurent, comme par exemple le commerce ou la guerre, qui fonctionnent comme des liens d’interdépendance et de conditionnements réciproques. Le groupe qui s’est réfugié en altitude peut alors se scinder et ses différentes branches peuvent occuper des niches écologiques distinctes, comme par exemple des altitudes différentes, ce qui multiplie les possibilités de diversification au sein même des régions montagneuses. La dichotomie entre collines et vallées s’est ainsi construite sur le fait historique de la migration d’une partie de la population des basses terres loin des États qui y régnaient. Et la diversité culturelle, linguistique et ethnique qui caractérise les collines est le résultat de conflits internes aux hautes terres, certes, mais aussi de la grnade variété d’environnements écologiques que l’on y trouve et de leur relatif isolement les uns vis-à-vis des autres, dû à l’âpreté du terrain.

Les États

Les États (accapareurs de richesses) ont besoin d’une zone bien particulière pour se développer, qui apporte à la fois des réserves de nourriture et aussi de main d’œuvre. Une plaine pour passer à la riziculture irriguée assure le meilleur rendement et une conservation idéale, ainsi qu’une taxation facile ; un terrain plat pour faciliter les déplacements ; un fleuve ou une route est également nécessaire pour le commerce.

Le besoin de population est également crucial pour les États, pour asseoir sa richesse. Celle-ci peut diminuer par la fuite des individus, une maladie, une famine (la densité de population amène ses problèmes)… Reste alors la guerre contre un autre état, avec un gros potentiel de main d’œuvre à la clef, mais aussi un gros risque de disparition (malheur au vaincu). Ou alors la chasse à l’homme dans les collines pour capturer ceux qui vivent en dehors de l’État. Et de fait, tous ces états de plaines sont à cette époque des états esclavagistes, certaines ethnies des collines participant même à la traque et au marchandage, l’esclave devenant une denrée comme une autre, et plutôt rentable !

On a donc plutôt de petits royaumes, qui peuvent parfois s’allier pour en former un plus puissant, mais qui sera probablement éphémère… et toujours très dépendants du relief du terrain. Comme le dit Edmund Leach :

Presque chaque agglomération birmane de quelque importance revendique le fait d’avoir été un jour ou l’autre la capitale d’un “royaume” dont l’étendue était à la fois grandiose et improbable.

L’histoire officielle nous raconte donc celle des royaumes, mais en fait ceux-ci marquent en pointillés la longue histoire des périodes sans États, à la population mouvante, et ne laissant que peu de traces ; car plus il y a de densité, plus il y aura de traces laissées pour les ethnologues…

La civilisation et la culture

La “civilisation” elle même est pure création, comme son pendant “les barbares”. Dans la plaine, les classes dirigeantes importent des rites hindouistes de toutes pièces, créant ainsi une pseudo culture, des fêtes, des célébrations grandioses… Les “barbares” ont une société égalitaire, animistes, mouvante.

Les organisations sociales des tribus semblent même être faites en opposition à celle d’un État, pour mieux y répondre et s’en affranchir. On y trouve souvent un égalitarisme fort : “Amenez-moi à votre chef” (phrase typique du colon) n’a parfois aucun sens ; certaines tribus revendiquent même dans leurs traditions de tuer tout chef qui deviendrait trop autoritaire… On nomme parfois un chef bidon pour satisfaire des colonisateurs… dont on ne tient aucun compte. Les généalogies sont aussi volontairement tronquées pour éviter toute tentative de domination.

Les trois dernières stratégies qu’une tribu a à sa disposition sont des stratégies de résistance et d’évasion. À quelques rares exceptions près, les peuples sans État de l’Asie du Sud-Est ont rarement pu recourir à l’option militaire. Dans la mesure où elle requiert souvent l’adoption de l’agriculture sur abattis-brûlis, la fuite a déjà fait l’objet d’une discussion. Ce qu’il nous reste à étudier est la stratégie de dernier recours, c’est-à-dire la réorganisation sociale. Elle implique la désagrégation de la société en unités minimales, souvent des foyers, et s’accompagne généralement de stratégies de subsistance favorisant les petits groupes dispersés. Ernest Gellner caractérise ce choix délibéré chez les Berbères à partir de la formule “se diviser pour être moins dirigé”. Cet aphorisme astucieux suggère que la devise romaine “diviser pour mieux régner” cesse d’être opératoire au-delà d’un certain degré d’atomisation.

D’autant que des légumineuses comme le manioc, la pomme de terre, le maïs, venus du nouveau monde ont permis de vivre plus haut en altitude. Les légumes tubercules se prêtent aussi admirablement à ce type de vie (invisibles sous terre, on peut revenir pus tard sur place les récolter !).

On considère communément que les États et les empires ont été fondés par les tribus – ainsi songe-t-on à Gengis Khan, Charlemagne, Osman ou aux Mandchous. Pourtant, il est beaucoup plus juste de dire que ce sont les États qui font les tribus, et non l’inverse.

Les “tribus” sont inclassables que soit culturellement (langue maternelle par exemple), elles sont un véritable patchwork d’individus de provenances différentes, parlant plusieurs langues, protéiformes et s’adaptant si nécessaire selon leur interlocuteur. Les tentatives de classement et de nommage (eux s’appellent “le peuple de la rivière X” ou “le peuple de la vallée Y”) ne sont pour les États que des manières de les classifier, puis de nommer un chef censé les représenter afin d’arriver leurs fins. Il faut noter qu’avec les politiques récentes, cela peut être avantageux d’accepter d’être telle ethnie, pour bénéficier de droits particuliers… Encore une fois, les tribus s’adaptent !

Le dernier chapitre est consacré aux prophètes qui ont mené les soulèvements de tribus au cours de l’histoire. Le mythe de l’avènement d’un monde meilleur fonctionne, porté par un shaman, un moine de la forêt aux pouvoirs surnaturels, ou un individu charismatique, tous capables de fédérer plusieurs tribus aux cultures différentes pour la promesse d’un avenir meilleur… Ces croyances millénaristes sont fréquentes dans les collines, et même la religion catholique s’est bien implantée dans certaines tribus, comme en réaction aux religions des plaines.

James C. Scott, né en 1936, est un professeur de sciences politiques à l’Université Yale aux États-Unis. Politiste anarchiste américain, il est un critique et continuateur de Pierre Clastres, Foucault, Bourdieu, Lukes, etc. Il a été une figure du mouvement Pérestroïka en sciences politiques.

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