Les empires coloniaux européens 1815-1919 – Henri Wesseling

Les empires coloniaux européens 1815-1919 - Henri Wesseling Le colonialisme est une période de l’histoire que je voulais mieux connaître, surtout après avoir lu Voyage au Congo d’André Gide. Le livre est resté pas mal de mois sur l’étagère avant que je m’y plonge, j’avais peur que cela soit un peu trop fastifieux…

Finalement, ce n’est pas ça le problème : sa lecture est assez facile et tout est très expliqué clairement. Mais voilà, c’est l’ouvrage d’un historien, et comme tel, son approche est assez spécifique, et ne satisfait pas un lecteur qui souhaite simplement qu’on lui raconte l’histoire de ces empires coloniaux.

Ici, les événements sont découpés en périodes temporelles, et l’auteur s’arrête fréquemment au milieu de l’histoire de la colonisation d’un pays car la période temporelle du chapitre est achevée, ce qui est un peu frustrant ! Il est aussi capable de faire référence à des événements par leur nom sans en dire plus, vous êtes à priori censé les connaître. 🙁

Même remarque sur la période traitée dans ce livre, et annoncée dans le titre : 1815-1919 : comme l’auteur le dit lui-même dans la conclusion : “on pourrait même soutenir que le colonialisme plein et entier n’a commencé qu’à partir de cette date“. Disons alors que ce livre ne parle que de la mise en place des empires coloniaux européens. CQFD. 😉

Ensuite, il y a de nombreuses pages consacrées aux détails sur qui occupe quoi et avec quel type de gouvernance, de qui dépend le gouverneur, etc… (toujours le travail de l’historien). Ce n’est pas forcément le plus intéressant… Enfin, il est parfois difficile de se faire une idée claire, tant les points de vue présentés sont flous et/ou contradictoires : par exemple le Portugal, pour la période 1870-1914 : économique ou pas économique, émigration ou pas, en une page, tout est dit et son contraire, selon les études qui y ont été consacrées.

On peut tout de même résumer tout cela :

  • Ce sont bien les intérêts économiques des nations qui ont primé partout, même si la forme a été différente d’un pays à l’autre. On peut y ajouter les militaires et les missionnaires comme prosélytes, chacun pour leurs raisons faciles à deviner.
  • Quant à dire (comme on l’entend souvent) que cela a tout de même permis à ces pays de se développer (routes, voies ferrées, ports, etc…), c’est loin d’être une évidence : tout cela a bel et bien été fait avec l’argent de ces pays, avec les travailleurs (forcés ou non ) de ces pays, etc…
  • L’esclavage a produit des effets durables, longtemps après son abolition. Des formes d’exploitation très violentes sont apparues. Les guerres coloniales ont été conduites sans scrupules, parfois apparentées à un génocide.
  • Enfin les sociétés coloniales sont en règle générale caractérisées par l’apartheid et la ségrégation.

J’ai pris quelques notes tout au long de cette lecture, en voilà le résumé.

Première partie : évolutions à long terme, 1815-1919

On y apprend pourquoi l’on parle portugais au Brésil : à l’époque, les Portugais et les Espagnols se partagent le nouveau monde avec l’aide du Pape, qui trace une ligne de partage à l’ouest des îles du Cap-vert : c’est le traité de Tordessilas. Tout ce qui est à l’Ouest de cette ligne imaginaire sera pour l’Espagne… mais la partie orientale du Brésil se trouve être à l’Est de cette ligne ! C’est ainsi que les Portugais s’installeront au Brésil.

C’est d’abord la poussée démographie européenne qui pousse à aller découvrir ces nouveaux pays (est ou ouest), grâce à des années sans maladies, le progrès aidant. La révolution industrielle textile en Angleterre lui permettra d’exporter sa production typiquement aux Indes, trouvant là un marché gigantesque (et annihilant la fabrication manuelle locale, ce à quoi réagira Gandhi bien plus tard).

Les approches sont très différentes selon les pays : l’Angleterre laisse les pouvoirs locaux en place quand la France, où depuis la Révolution on est très remonté contre toute forme de royauté, on veut imposer la République.

Si l’Asie bénéficie d’un intérêt pour son ancienne civilisation, l’Africain est considéré comme l’incarnation de la sauvagerie primitive. Voltaire considérait les noirs comme des animaux. On proposa (approche scientifique oblige) de transférer un groupe de Noirs du Sénégal au Danemark afin de voir combien de temps il faudrait pour qu’ils redeviennent blancs, et partant, civilisés !

La fin de l’esclavage modifiera considérablement la donne : dans les indes occidentales (Antilles), on va importer de la main d’œuvre de l’étranger (Inde, Asie…). En Afrique, l’intérêt de s’y installer va baisser, hormis l’Afrique du Sud et du Nord.

La colonisation de l’Algérie commence pour une sombre histoire de fierté nationale : la France a une dette envers l’Algérie depuis la Révolution française ; à cette époque, l’Algérie avait fournit du blé aux armées françaises. En 1827, la France tardant à rembourser, le dey d’Alger convoque le consul de France ; l’entretien fut si animé que le dey, perdant patience, frappa le consul sur le nez avec une tapette. Cette offense servira d’excuse pour envoyer une expédition militaire quelques années plus tard, en 1830. La vraie raison est politique : le roi Charles X et sa Restauration sont impopulaires, et l’expédition est un moyen de rétablir le prestige de la France, de rappeler la grande époque des victoires napoléoniennes. Il n’y a à ce moment aucun dessein d’expansion coloniale. Charles X fut tout de même renversé quelques mois plus tard. Son successeur Louis-Philippe hésitait à conserver l’Algérie. Les militaires (pour la gloire) et les négociants marseillais (pour l’argent) étaient pour. L’Angleterre ayant fait savoir qu’elle n’y voyait pas d’inconvénients, Louis-Philippe décidé d’y rester.

En Afrique du Sud, ce sont les Hollandais qui s’installent en premier. C’est un point d’escale pour la route maritime vers l’Asie. Puis des colons agriculteurs arrivent : hollandais, mais aussi allemands, anglais, huguenots français. Puis les anglais occupent Le Cap ; les Afrikaners ou les Boers (premiers colon hollandais) voient cette puissance coloniale comme des envahisseurs étrangers, eux se considérant comme les locaux. C’est le moment de l’expansion (le grand Trek) et de luttes avec les ethnies locales (Zoulous).

En Asie, la Chine (guerre de l’opium) et le Japon (flotte américaine) sont contraints par les occidentaux de s’ouvrir au négoce international. L’inde est la plus grande des colonies, “le joyau de la couronne de l’Empire”. L’Indochine est la dernière chance des français de jouer un rôle en Asie. Sous le second Empire, on saisit un prétexte (l’assassinat de prêtres espagnols) et on envoie une expédition punitive prendre Saigon, puis Hué tombe (empire d’Annam) ; le Cambodge demande le protectorat français… Ainsi naît l’Indochine Française.

L’impérialisme moderne

En France, c’est la fin du second empire, 1871 et la Commune de Paris: moment d’une évolution sociale et l’avènement de la classe ouvrière. L’expansion coloniale était également considérée comme un instrument permettant d’éviter des tensions sociales. Victor Hugo déclara en 1879 :

Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup, résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires.

Plus globalement, si l’esclavage est aboli, le racisme bat son plein :

Les relations entre Européens et non-Européens étaient de plus en plus teintées de racisme, un racisme qui trouvait un appui semi-scientifique dans le darwinisme social. L’histoire enseignait que le mélange des races était dangereux, en particulier pour les races supérieures. L’éminent colonial néerlandais Jean-Chrétien Baud (gouverneur général des Indes néerlandaises et ministre des Colonies) l’avait déjà déclaré dans une note en 1850 : “Le droit de domination est (…) considéré au sens strict comme une propriété de la race blanche pure de telle sorte que, alors que le Noir se courbe docilement devant le Blanc, il obéit avec une mauvaise grâce évidente à l’homme de sang mêlé.” Les Arabes pouvaient peut-être se mélanger aux nègres, écrivit John Crewford, mais pas avec les Anglo-Saxons. La distance était trop grande. Le gouverneur allemand d’Afrique du Sud-Ouest interdisit en 1905 les mariages mixtes entre Blancs et Noirs parce que de telles unions nuisaient à la race.

Sans oublier le fameux péril jaune :

La conception du monde sociodarwinienne se traduisit aussi par une obsession du danger. Certes, l’impérialisme était triomphaliste et chauvin, mais il était souvent teinté de peur et du sentiment qu’une menace planait. Les périls étaient nombreux. Il y avait le péril financier, le péril socialiste, le péril allemand, le péril américain mais le plus grand péril de tous était le “péril jaune”.

J.A. Hobson publia en 1902 un livre intitulé “Imperialism. A Study“. Il indique d’où provient l’impérialisme : au premier chef des milieux financiers de la métropole. D’autres groupes, tels les politiques, les militaires et les missionnaires, pouvaient parfois exercer une certaine influence.

L’Espagne a perdu toutes ses colonies ou presque à l’époque napoléonienne. Son dernier joyau Cuba sera perdu après qu’un cuirassé, envoyé par les États-Unis pour protéger ses ressortissants soit coulé par une mine espagnole… La guerre hispano-américaine qui en résultera signe la perte des derniers restes d’un empire mondial.

La conclusion de ce chapitre est floue : quelles sont les raisons de l’expansion continue du colonialisme durant cette période ? Le déséquilibre des forces est croissant entre Europe et Outre-mer (bateaux vapeurs, armement, etc..), le secteur médical a beaucoup progressé (armées mieux protégées des maladies) ; les mouvements autonomistes qui se déclarent sont alors sévèrement réprimés. Au final, il semble bien que le principal moteur soit tout de même l’enrichissement qui prime, ou l’économie,  et donc le capitalisme qui en soit responsable : de la demande d’esclavage, on passe à la demande agricole, mais toujours dans l’optique de profits.

Le roi Léopold II de Belgique en est un terrible exemple, qui s’approprie le Congo avec l’enrichissement comme objectif déclaré (et à titre de personne privée, car le gouvernement ne voulait pas de colonie, qui lui auraient fait perdre sa neutralité).

L’impérialisme européen en Afrique

Les résultats les plus importants venaient d’Asie. La Chine et le Japon étaient trop vastes pour entrer durablement dans la sphère d’influence des nations européennes. On ne faisait que développer d’anciennes activités coloniales.

En Afrique, il en alla tout autrement : pas de possessions européennes avant 1870, et en 1914, il ne restait que deux pays qui n’étaient pas des colonies : le Liberia (qui venait d’être fondé par les américains pour y installer d’anciens esclaves noirs libérés), et l’Éthiopie, seul pays à s’être opposé avec succès à l’expansion coloniale (voir La vie que j’ai choisie de Wilfred Thesiger pour une histoire de ce pays).

L’Égypte intéressait les Français, mais ce sera l’Angleterre qui va s’y installer, le canal de Suez étant stratégique. Le khédive Ismaïl avait voulu développer l’Égypte et s’était beaucoup endetté ; il finit par être mis sous tutelle financière étrangère. Cela déclencha une révolte interne, et l’armée pris le pouvoir. L’Angleterre intervint militairement sur un prétexte, et y restera jusqu’en 1951…

En Afrique de l’Ouest, les britanniques intéressés par les possibilités commerciales reçurent les zones les plus importantes sous cet angle, quand les français, à la recherche d’un empire, et menés par des militaires, reçurent le plus de terre.

Au Congo, Léoplod II distribua des terres à des sociétés de monopole pour ses besoins de rentabilité ; il s’approprie le reste des terres et les exploite sans retenue (ivoire, caoutchouc), contraignant la population à les lui fournir ; cette dernière fut mise sous pression par tous les moyens : menacés, volés, frappés, violés, mutilés et assassinés. Il fallut un rapport anglais pour que le scandale éclate. Le gouvernement belge reprit alors le contrôle, l’état indépendant devenant le Congo Belge. Entre-temps, la population avait diminué de moitié, passant de 20 millions à 10 millions…

Côté Est, on retrouve l’Angleterre (Zanzibar, Kenya, Ouganda), et l’Allemagne (Tanzanie, Burundi, Ruanda). La France s’approprie Madagascar, où des colons de La Réunion s’installent.

Les Portugais ne développent rien (Angola, Mozambique) : protectionnistes, ils se servent des territoires comme d’un marché où écouler leurs marchandises. Leur rêve de faire se rejoindre l’océan Atlantique et l’océan Indien est anéanti par les Anglais, qui s’installent en Rodhésie.

En Inde, la révolte des Cipayes (1857) marque un tournant : femmes et enfants anglais seront massacrés durant la bataille de Kampur, et cela va profondément changer le rapport des anglais aux indiens. Le mythe de l’indien, être inférieur mais docile et doux (the meek Hindu) sera remplacé par le mépris et la répugnance. On observera dans les hôtels une pancarte disant : “Prière à tous les gentlemen de ne pas frapper le personnel“. L’armée sera réorganisée, l’occidentalisation se fera désormais graduellement par les réformes économiques, et les élites indiennes ne seront plus associées à la gestion du pays.

Aux îles Samoa un conflit risquait de se déclarer entre britanniques, allemands et américains : c’est un typhon qui réglera le problème en détruisant les trois flottes !

La Première guerre mondiale et les colonies

Si les luttes pour s’approprier des territoires (impérialisme colonial) ont généré des conflits, ils ont aussi permis d’apprendre à trouver des accords (le gâteau était assez grand…). C’est donc bien les tensions entre Autriche-Hongrie et Serbie qui seront le déclencheur de la première guerre mondiale, ainsi que la conséquence du déclin de l’empire turc. Par contre, les colonies allaient être impliquées soit en tant que régions où se déroulaient des opérations de guerre, soit en fournissant des hommes et du matériel.

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