C’est donc le deuxième livre recommandée par cette invitée du Book Club dont je parlais dans l’article précédent. Tout le monde connaît forcément les adaptations cinématographiques (dix films !) qui en ont été faites, et particulièrement la première (1968), avec Charlon Heston, et cette image mythique de la statue de la Liberté qui émerge en partie d’une plage, et qui marqua les esprits…
Mais je n’avais pas lu le roman de Pierre Boulle, écrit en 1963, c’était donc l’occasion de le faire. Et je dois dire que dès les premières pages, le côté un peu suranné S.F. de cette époque n’était pas déplaisant à retrouver, avec ce couple Jinn et Phyllis qui parcourent l’univers pour leur plaisir, à la voile… Ils vont récupérer une bouteille dans l’espace, comme on récupère une bouteille jetée à la mer. Le manuscrit qui s’y trouve raconte l’histoire que l’on connaît. Cette astuce (une histoire dans l’histoire) permettra à l’auteur un dernière pirouette avant de refermer l’ouvrage ! 😉
Le film s’est d’ailleurs affranchi de ce prologue et de cette fin, n’ayant d’ailleurs pas trop le choix : le texte peut cacher des choses que l’image ne pourrait faire… d’où cette scène finale avec la statue de la Liberté, où l’on comprend que l’on se trouve en fait sur la planète Terre. Dans le roman, l’action se passe explicitement sur une planète de l’étoile supergéante Bételgeuse, à trois cents années-lumière de la terre, mais le héros Ulysse va pouvoir regagner la Terre, et découvrir à ce moment là que l’humain y a été remplacé.
L’histoire étant archi-connue, elle ne surprend guère le lecteur. L’ensemble est même assez basique finalement, si l’on fait abstraction de l’idée (géniale) de base. L’auteur s’est plutôt amusé en se contentant d’inverser les rôles homme vs singe, sans aller chercher plus loin : la société dans laquelle les singes évoluent est exactement la même que celle des hommes sur la Terre. Le vrai sujet, c’est l’intolérance et le fanatisme religieux de cette société qui refuse les découvertes scientifiques et nie l’évidence de leurs origines. L’idée de la poupée humaine qui parle, retrouvée lors des fouilles de Cornélius, est aussi vraiment géniale !
Le bien nommé Ulysse va donc être capturé avec d’autres humains de cette planète, revenus à l’état sauvage et ayant perdu l’usage de la parole, puis réussir à montrer sa différence et à établir un contact avec Zira et Cornélius, deux scientifiques chimpanzés à l’esprit moins obtus que les doctes orang-outans, détenteurs du savoir ! Auparavant, il aura trouvé Nova, une très belle femelle humaine à laquelle il s’accouplera, à sa grande honte, tout cela étant narré avec beaucoup de pudeur de la part de l’auteur : 😀
C’était cela ! Ces démons voulaient étudier sur nous, sur moi, qui me trouvais mêlé au troupeau par l’extravagance du destin, les pratiques amoureuses des hommes, les méthodes d’approche du mâle et de la femelle, les façons qu’ils ont de s’accoupler en captivité, pour les comparer peut-être avec des observations antérieures sur les mêmes hommes en liberté. Sans doute aussi désiraient-ils se livrer à des expériences de sélection ?
Dès que j’eus pénétré leur dessein, je me sentis humilié comme je ne l’avais jamais été et je fis le serment de mourir plutôt que de me prêter à ces manœuvres dégradantes. Cependant, ma honte fut réduite dans de notables proportions, je suis obligé de l’avouer, quoique ma résolution restât ferme, quand je vis la femme que la science m’avait assignée comme compagne. C’était Nova. Je fus presque enclin à pardonner sa sottise et son aveuglement au vieil olibrius et je ne protestai d’aucune manière quand Zoram et Zanam, m’ayant empoigné à bras-le-corps, me jetèrent aux pieds de la nymphe du torrent.
Oui ! moi, un des rois de la création, je commençai à tourner en cercle autour de ma belle. Moi, l’ultime chef-d’œuvre d’une évolution millénaire, devant tous ces singes assemblés qui m’observaient avec avidité, devant un vieil orang-outan qui dictait des notes à sa secrétaire, devant un chimpanzé femelle qui souriait d’un air complaisant, devant deux gorilles ricanants, moi, un homme, invoquant l’excuse de circonstances cosmiques exceptionnelles, bien persuadé en cet instant qu’il existe plus de choses sur les planètes et dans le ciel que n’en a jamais rêvé la philosophie humaine, moi, Ulysse Mérou, j’entamai à la façon des paons, autour de la merveilleuse Nova, la parade de l’amour.
Je suis toutefois resté sur ma fin avec le destin du professeur Antelle, le scientifique à l’origine de la mission spatiale (Ulysee n’est qu’un journaliste qui se retrouve embarqué dans cette aventure presque par hasard) : le professeur retourne à l’état sauvage sans aucune explication, perd la parole, etc… Dans le film, il y a un cas similaire, mais il est expliqué par une trépanation effectuée par les singes sur l’humain, à titre d’expérience scientifique. Selon Wikipedia, il semble que l’auteur ait voulu mettre en garde contre les dangers d’un retour à la nature et à l’animalité de l’homme, d’où la dégénérescence et le retour à l’état animal du professeur Antelle. Mouais…
Pierre Boulle - 1912-1994, est un écrivain français. Agent de la France libre en Asie du Sud-Est pendant la Seconde Guerre mondiale, il est aussi l’auteur du Pont de la rivière Kwai !