
Cela faisait plusieurs fois que je voyais ce roman sur la table du libraire, hésitant à le choisir : un roman de plus de 1000 pages, à priori ça me tente parce que cela promet de longues heures de lecture, mais encore faut-il qu’elles soient agréables. Le quatrième de couverture parlait de “pages inoubliables sur la musique”, ce qui me faisait hésiter : je suis déjà tombé sur un livre tellement “engagé” dans la musique que cela le rendait incompréhensible aux non-musiciens (je ne me souviens plus du titre).
Mais j’ai finalement sauté le pas, et je ne l’ai pas regretté : c’est un très bon roman, bien écrit, avec tout de même quelques longueurs dans la première partie, essentiellement consacrée à l’éducation musicale des deux gamins. L’auteur a tendance à s’étendre, à multiplier les pages sans chercher la concision, mais cela a le mérite de parfaitement décrire le sujet traité, un peu trop parfois peut-être. Mais passé cette première partie, l’histoire change de dimension quand l’autre sujet du récit arrive : le racisme aux États-Unis… et ces petits défauts deviennent alors des qualités, car le sujet est admirablement traité, loin de toute caricature ou simplification.
Jonah et Joey sont deux enfants nés d’une femme noire et d’un père juif allemand réfugié aux États-Unis avant la seconde guerre mondiale. À cette époque, un tel mariage inter-racial est déjà très compliqué à vivre au quotidien, il est difficile aux parents ne serait-ce que de se promener ensemble dans la rue sans s’attirer des regards réprobateurs, si ce n’est de la violence directe. Pour rappel, à cette époque, il s’agit de ségrégation raciale (qui durera jusqu’en 1964). Delia, la mère, passionnée de chant, va choisir d’éduquer ses enfants à la maison, pour les protéger et permettre leur épanouissement. Mais la question de l’identité n’échappe pas longtemps aux enfants :
Mais mon frère était ailleurs. «Maman, fit-il. Tu es noire, d’accord ? Et Da…c’est une sorte de type juif. Du coup, moi, Joey et Root, on est quoi ?»
Ma mère s’arrêta de chanter. Sans savoir pourquoi, j’eus envie de tabasser mon frère. Maman regarda au loin, observant un endroit situé au-delà du son. Da, lui aussi, remuait sur son siège. Ils s’attendaient à cette question, ainsi qu’à toutes celles qui allaient suivre, dans les années à venir. «À vous de défendre vos propres couleurs» déclara mon père. J’eus le sentiment qu’il nous propulsait au plus froid de l’espace.
Ruth, sur les genoux de notre mère, riait en cette glorieuse journée. «Joey est un Noi-rreuh. Et Jonah est un Reuh-noi.»
Maman regarda sa fillette avec un sourire piteux. Elle releva son voile et attira Ruth contre elle. Elle frotta le nez contre le ventre de Ruth, tout en entonnant le morceau de Bach. À l’aide de ses deux grands bras de maman ourse, elle attira nos têtes dans l’embrassage. «Tu es ce que tu es en toi, à l’intérieur. Ce que tu as besoin d’être. À chacun de servir Dieu à sa façon.»
Elle ne nous disait pas tout. Jonah, lui aussi, l’entendit. «Mais qu’est-ce que nous sommes ? Pour de vrai, je veux dire. Faut ben qu’on soit quelque chose, hein ?
— Il faut bien.»
Elle soupira. «Il faut bien qu’on soit quelque chose.
— Alors ?» Mon frère se contorsionna pour dégager ses épaules. «C’est quoi, ce quelque chose ?»
Elle nous libéra.
«Vous deux, les garçons — les mots sortirent du coin de sa bouche, plus lents que le glacial sermon du matin —, vous deux, les garçons, vous êtes d’un genre à part.»
Et Jonah va effectivement se révéler à part, avec une voix et un talent exceptionnel pour le chant, qui lui permettront d’intégrer la Boylston Academy of Music et de démarrer une carrière nationale puis internationale. Joey est plus en retrait, sous l’influence de son frère, et l’accompagnera longtemps au piano. C’est lui le narrateur du récit.
Le deuxième sujet du roman, c’est donc le racisme aux États-Unis, et il est admirablement traité. C’est à travers la vie quotidienne de cette famille, sur trois générations, qu’il transparaît, omniprésent dans la vie quotidienne ; la tentative d’y échapper va faire long feu, et finira par tout emporter. Jonah et Joye seront à Los Angeles lors des émeutes de Watts. Jonah, que l’on croit peu concerné par autre chose que la musique, va pourtant vouloir aller voir de près de quoi il retourne. Cet épisode ve le marquer définitivement. Delia va mourir dans l’explosion de sa maison : fuite de gaz ou attentat ? La question va diviser la famille. Ruth grandira et, toute en révolte, se radicalisera auprès des Black Panthers. Jonah et Joey partiront chanter en Europe. Le récit devient passionnant, car il raconte de l’intérieur un long bout de l’histoire des USA, de l’avant-guerre jusqu’aux émeutes qui vont enflammer les villes américaines.
La fin du roman est aussi très réussie, avec l’apparition de la nouvelle génération, les enfants de Ruth.
Richar d Powers, né en 1957, est un écrivain américain. Il a connu le succès dans les années 1990 avec des romans explorant les relations entre science et art (musique). Il a été lauréat du “prix Pulitzer de la fiction de littérature 2019” pour son roman L’Arbre-monde : un roman que je ne lirai sans doute pas car trop verbeux d’après ce que je peux en lire sur babelio (longues énumérations sur les arbres, les personnages, etc…).
C’est peut-être la caractéristique de cet écrivain : vouloir traiter tous les aspects des sujets abordés dans ses romans, jusqu’à remplir des pages et des pages très fouillées et détaillées, intéressantes selon l’intérêt que vous portez au sujet, mais aussi potentiellement ennuyeuses, c’est selon. Avec ce roman, j’ai bien senti cette ambivalence, mais l’intérêt pour le sujet du racisme aux États-Unis l’a emporté : s’il n’y avait eu que la musique et le chant classique, je me serais vite ennuyé.