Journal de Californie - Edgar Morin

Edgar Morin nous a quitté il y a peu, et lors d’une émission sur FC un invité racontait avoir découvert l’auteur par son Journal de Californie, Edgar Morin étant là-bas au moment de la révolution culturelle du Summer of Love. Cela m’a donné envie de lire ce journal, pour voir comment il avait perçu ce mouvement.

Et c’était très intéressant : il y donne son point de vue de sociologue, mais aussi son ressenti en tant qu’être humain, et même l’influence que ce moment a eu tant sur sa vie privée que professionnelle. Cette expérience implique aussi beaucoup de tristesse ressentie quand il observe (et prévoit) la fin tragique du mouvement. Sa lucidité face au présent et sa capacité à se projeter vers l’avenir à travers ses yeux de sociologue est impressionnante, en particulier sur l’aspect profondément divisé des États-Unis, les tensions qui l’habitent et vers quoi cela peut mener.

Ce fut aussi une lecture agréable, même si la forme de journal fait qu’il s’agit parfois de simples notes jetées sur le papier. En d’autres occasions, la lecture se complique lorsqu’il développe certains concepts mêlant sociologie et philosophie qui m’ont parus complexes à suivre, mais heureusement ces passages sont assez rares, et j’ai tout de même pu comprendre certaines choses. Dans l’ensemble, c’est plutôt facile à lire.

Le contexte

Edgar Morin arrive avec sa femme Johanne en Californie en septembre 1969 ; recommandé par Jacques Monod, il est invité par le Salk Institute for Biological Studies à San Diego, un institut de recherche scientifique indépendant. Le couple s’installe à San Diego et loue une superbe villa au bord de la mer, et Edgar Morin va donc travailler quelques mois pour l’institut. Ils en repartiront en février 1970.

E.M. va aimer cette vie Californienne, cette maison près de la mer qui lui permet d’aller se baigner tous les jours, de profiter du soleil, des soirées avec des amis ici où là, qui se terminent par la musique et la danse. Il explique dans un post-scriptum final combien cette période a été importante pour lui, comment par exemple en invitant son père à venir passer quelques semaines dans cette villa il a pu régler certaines choses du passé qu’il traînait depuis longtemps.

Et son travail à l’institut Salk, en pleine effervescence dans ses recherches (ADN, génétique, cerveau) va modifier l’axe de ses travaux futurs : il va imaginer un lien entre la sociologie et la biologie, brisant la barrière historique entre les sciences humaines et la science de la nature. Un peu dans le sens de la théorie de l’évolution de Darwin, il va commencer à réfléchir au lien biologique (cellule) qui amène l’être humain à cette révolution culturelle à laquelle il assiste en direct : les deux sont peut-être liés ! Voir La pensée complexe.

Le Summer of Love

Quand il arrive en californie, les plus belles années du Summer of Love sont déjà passées (1966-1968), la répression policière s’est organisée, et comme Edgar Morin le dit : « L’intoxication par la drogue d’une part, le marxisme-léninisme de l’autre (c’est l’autre drogue) détruisent la grande croisade d’amour. ». Mais il reste des traces du mouvement, notamment avec les “communes” (communautés) qui essaient de survivre malgré la répression dont elles font l’objet, et qui intéressent beaucoup E.M. en tant qu’expérience sociale et culturelle.

Quel appel formidable ! Est-ce bien le même que celui qui traversa l’adolescent de Charleville et le vieillard d’Isnaia Polnaia, celui qui me traverse sans cesse ? Mais il est plus fort, plus brut…
Est-ce le dégoût, la souffrance ? La candeur ? Paradise now ?
Formidable première dans notre histoire avec cette force inconsciente naïve, infantile, profonde, rupture de la cellule familiale pour constituer, soit par espoir, soit par désespoir, la cellule nouvelle, la commune.
Pourrais-je sentir, comprendre ces forces ? Je comprends l’appel de la révolution. Je le comprends mieux même que je ne l’avais jamais compris : c’est l’appel de la mutation. Ils ne savent pas, mais ils savent ! Révolution !

Malgré cet enthousiasme, il pressent la fin tragique du mouvement. Dans le prologue, il résume ainsi cette expérience :

J’étais arrivé sur le tard, au moment des ultimes et grandioses feux, mais aussi des premiers flétrissements, d’une prodigieuse flambée née dans les années 1963-1965 à Berkeley. Je suis de ceux qui sont toujours bouleversés par les états naissants, les révolutions-enfants où se brisent les cadres sclérosés, rigides, oppressifs et oppressants de la vie conventionnelle. Je suis de ceux qui sont toujours bouleversés par les espoirs infinis des premières croisades. Je fus enchanté, au sens fort du terme, par cet élan emportant, non seulement toute une jeunesse, mais aussi des êtres de tous âges vers plus de fraternité, d’amour, de liberté, d’accomplissement de soi-même… À relire les notes de ce journal, je vois combien mes enthousiasmes étaient sans illusion, combien mon enchantement s’élevait sur fond de néant, combien l’incertitude, la tragédie, le désespoir environnaient le noyau du bonheur vécu et partagé.

Au cours de son séjour, il se rend à San Francisco, au cœur du réacteur du Summer of Love. Voilà ce qu’il dit quand il en revient :

Mais au départ de Frisco, je sens que, du point de vue essentiel, mon exploration est terminée. J’ai plongé là où je devais. Je vois maintenant les deux faces de la chose. Au début, je voyais l’aspect sublime, l’élan merveilleux, maintenant je vois la tristesse, à la fois subjective (ressentie par cette jeunesse révolutionnée et révolutionnante) et objective (c’est-à-dire la dégradation qui suit l’épanouissement, la décomposition, l’impasse). Je veux continuer à bien voir les deux vérités contradictoires, je veux continuer à apprendre, mais ma grande soif est étanchée.

Mais cette expérience n’est pas inutile, elle aura eu le mérite d’exister et laissera des traces que d’autres exploiteront.

Conversation à bâtons rompus, le soir, au dîner. L’ouest californien est le bouillon de culture de la future Amérique. D’un côté, s’élabore comme un néo-fascisme, de l’autre fermente la contestation radicale de la jeunesse.
John : C’est un rejet profond et général de l’american way of life.
Moi : Ils n’ont pas encore sécrété la possibilité d’une autre société. Ils ont seulement pu constituer ici et là une contre-société, parasitaire et ennemie de la société, qui risque de se désintégrer avec l’âge ou l’accoutumance aux stupéfiants…
— Oui, c’est l’échec…
— Non, si peu que ça dure, ça a été vécu, ça a existé… C’est comme pour les premières greffes du cœur, qui, le peu de temps qu’elles durent avant le rejet, montrent la possibilité d’une vie avec un autre cœur. C’est capital que puissent être expérimentés de nouveaux modes de vie.

Il garde même une certaine forme d’espoir, car bien malin qui pourrait dire ce qu’il ressortira de ce mouvement à plus ou moins long terme :

Je me sens incapable de prévoir… Tant de germes nouveaux… Seront-ils massacrés ? Ne font-ils qu’annoncer une possibilité d’ère nouvelle ou bien sont-ce vraiment les débuts de l’ère nouvelle ? À voir le tour démographique, économique, politique, mythologique que prennent les choses dans le monde, j’ai l’impression qu’on va quasi inéluctablement vers des convulsions et des nouvelles formes de despotisme. Mon seul espoir : un événement ! Cette pâte humaine est si fruste qu’elle pourrait être travaillée dans tous les sens. Tant d’enzymes y sont à l’œuvre. De toute façon elle sera modifiée. Qui la modifiera ? C’est vrai qu’un grand noyautage est possible ici.

Quelques autres notes qu’il jette à la va-vite dans son journal :

Tout se passe comme si la fin du monde était arrivée, et comme s’ils reconstruisaient une civilisation robinsonne avec les débris du naufrage.
Voici pourquoi ils sont si tristes. Ils savent qu’ils sont en train d’être assassinés.

Mon enthousiasme est d’autant plus ardent qu’il sait à quel point est éphémère, fragile, mais unique, le moment vécu alors. J’ai vécu cette « extase de l’histoire » en la sachant telle. Mon espoir sur fond de désespoir immédiat se projetait vers les au-delà.

Décadence interne à première vue ; ravages de la drogue. Mais les ravages de la drogue sont, jusqu’à un certain point, fonction de la répression et surtout du cordon sanitaire qui a été établi.
Alors le mouvement, au lieu de suivre son développement propre, a été dérivé, a dérivé.
Mais il reste des choses splendides, et quelque chose continue. La lame de fond, elle, est de plus en plus forte et saisit les adolescents de quatorze-quinze ans.

C’est un des événements de l’histoire de l’humanité.
C’est une poussée, une mutation, quasi (pourquoi quasi ?) biologique. Une variante de l’anthropos est en train de naître, mais elle est trop faible, elle va mourir, elle est assassinée, elle pleure…
L’arrestation hier des présumés meurtriers de Sharon Tate, hippies et communards, va accentuer la réprobation, la répression…

Les Communes

Ce mode de vie en communauté, qui remplace la cellule familiale, et qui se met en place après le mouvement “hippie”, intéresse E.M. au plus haut point. Il en existe une à San Diego qu’il va voir régulièrement, et peut ainsi observer comment la police les harcèle pour les faire craquer. Eux essaient simplement de vivre en groupe, de construire leur micro-société en trouvant des sources de revenus, et de publier leur Free Press.

Il apprécie aussi que ce mouvement ne soit pas politisé comme en France : il rejette tout ce qui vient du marxisme/léninisme, trop dogmatique et liberticide à son goût.

Californie ! Californie !
C’est la crête de la vague de la civilisation occidentale au moment où elle se retourne sur elle-même et va peut-être s’écraser. Après le hippisme, et le continuant, voici cette floraison de « communes », où, cette fois, on rejette le pilier des piliers, le fondement même de toute l’organisation sociale – la famille – pour créer, chercher, dans l’affinité, l’élection, l’amour, la communauté, un nouveau type de famille. Pour la première fois, l’expérimentation d’un nouveau type de vie, d’une nouvelle possibilité de structuration, va se faire, non plus limitée à quelques isolés, illuminés et marginaux, mais comme l’expérience majeure de l’avant-garde d’une génération. Bien sûr, nous sommes à la première vague, celle qui ne donnera que des échecs, et il y aura encore des échecs et des échecs, les uns par excès de communautarisme rigide, dogmatique, doctrinaire, les autres par laisser-aller et incapacité d’assurer et d’assumer une règle.
À la différence de la France où le mouvement est avant tout idéologico-politique, le mouvement américain est existentiel et veut révolutionner le mode de vie. À la différence de la France où le corpus révolutionnaire est préconstitué, armé de pied en cap, blindé, sous les espèces des très orthodoxes variantes du marxisme-léninisme, ici se rassemblent les éléments nourriciers, appelés par un grand besoin qui cherche à se reconnaître, essaimés de tous les coins du globe ; ils sont là, mais séparés, juxtaposés, ou bien agglomérés dans les grands micmacs syncrétistes : fragments de sagesse extrême-orientale, pollens d’hindouisme ou de zen, christianisme primitif, communisme primitif, intuition des vérités archaïques de l’Indien, fouriérisme sauvage, marxisme vulgaire, embryons d’une religion d’amour pancosmique… Quelle catalyse, quel enzyme pourrait réunir tout cela, pour en faire la nouvelle religion, le nouveau communisme… ?
Bien entendu, tout cela peut-être ne débouchera sur rien ; la crise planétaire, et singulièrement celle des États-Unis, rend plus que probables des éventualités régressives, et tous ces germes seront impitoyablement écrasés avant d’avoir pu donner leur semence. D’autre part, le marxisme vulgaire pourra finalement étouffer les autres germes et imposer, ici aussi, son carcan…
L’innocence planétaire est la providence du mouvement californien. L’ignorance planétaire lui sera fatale…

Ce mode d’organisation le renvoie à lui-même et influe sur sa façon d’organiser sa vie, avec l’espoir d’un communisme renaissant :

À réfléchir encore sur ma passion profonde, irrésistible, pour le problème des communes. Pourtant, moi personnellement, j’ai trouvé mon style de vie et je me bats pour le sauvegarder, l’approfondir, non pour le changer. Je ne me vois pas vivre en commune. Au contraire, je veux protéger mon marginalisme, mon artisanat solitaire. Je veux garder mon statut de chercheur CNRS qui m’a donné et me donne la ressource régulière pour un travail irrégulier, libre, autodéterminé… Mais je suis quand même concerné intimement par la commune, dans le sens où l’élan, la priorité donnée à l’amour, l’amitié, la recherche de sa propre vérité, la fraternité, la réconciliation, tout cela fortifie ce qui je crois est le plus vrai en moi ; je puise mon pollen, je fais mon miel… Oui, cette révolution culturelle, comme mai 1968, me rend davantage à moi-même, à mes vérités. Me confirme et m’encourage dans ma résistance à la techno-bureaucratie, la vie bourgeoise, les choses secondaires… D’autre part, ces communes représentent l’avatar renaissant de ce communisme que je ne peux me résoudre à oublier, à abandonner. Je sais, je sais, je veux le savoir, je veux savoir les impasses, les échecs, les insuffisances… Car ce n’est pas la recette magique, la solution historique que je cherche, c’est la renaissance de l’espoir, ou plutôt c’est l’espoir à l’état naissant, sa sève qui monte, c’est la joie bouleversante que me donne tout ce qui part pour briser la solitude, tout ce qui part pour l’amour. Eh oui…

Un peu plus loin, il exprime le besoin de garder un côté marginal, avec un pied dans la société, et l’autre… dans le monde “extra-bourgeois” :

Il faut rester marginal, c’est-à-dire avoir un pied dans chacun des mondes (il faut aussi avoir un pied dans le monde social du travail, de la prévision, de l’organisation, ne serait-ce que pour ne pas se faire écrabouiller). Il faut avoir une base économique. (« Si je leur dis cela, ils me répondent bullshit », me dit H.) Mais il faut vivre le plus possible dans l’autre monde, le monde extra-bourgeois. Cela, je le sens de plus en plus fort.

Anti-américanisme

Au début il se dit assez anti-américain, peu attiré par cette société.

John voit l’émergence d’une nouvelle société constituée par une hiérarchie de trois classes. La première est née de la collusion de la classe militaire (émergeant de la Deuxième Guerre mondiale, consolidée et développée par la guerre de Corée, puis celle du Vietnam) avec la classe des business men, des managers et technocrates qui savent converser avec les ordinateurs. Au-dessous d’eux, une vaste classe moyenne capable de participer à la gigantesque machine productrice-administratrice. Et, tout en dessous, un immense undergroup dont la seule fonction serait d’acheter et consommer.
Peut-être, peut-être… Moi je vois plutôt la société américaine minée par des contradictions internes, d’où pourraient surgir des crises énormes, qui elles, pourraient donner naissance à un néo-fascisme, où, à mon avis, les caractères raciaux et nationalistes, l’hystérie politique en un mot, seraient des traits aussi importants, voire plus, que la nouvelle hiérarchie léviathanesque.

Puis il se laisse séduire par la jeunesse du mouvement hippie et ses idéaux humanistes, en particulier grâce au sourire d’une jeune fille aperçue lors d’un meeting : ce sourire le bouleverse et le touche profondément. Il est au Griffith Park où se tient un park-in, grand rassemblement de cette jeunesse, immense pique-nique avec un orchestre au centre sur une estrade :

Soudain, le regard d’une jeune fille assise sur l’herbe avec, semble-t-il, deux ou trois copines me chavire. Déjà j’avais été doucement remué par des beaux sourires, si ouverts, si engageants, où la sympathie et le désir sont tellement indifférenciés, que toutes les germinations d’amour semblent possibles ; j’avais été la veille séduit par le sourire de la blonde rencontrée à la party de Ventura ; ici le visage de celle qui me regarde et me sourit, me dit, sans la moindre parole, sans aucune crainte et sans aucune effronterie : « Je voudrais te connaître. » Je suis tellement bouleversé que je baisse les yeux.

Cela change sa vision du pays :

Jusqu’à hier, je n’aimais pas l’Amérique, j’étais fasciné par le pays, par la civilisation, mais sans aucune sympathie, aucun intérêt pour les gens. Tout s’est passé, ces derniers jours, comme si une membrane, un hymen s’apprêtait doucement de façon invisible (pour moi-même) à s’ouvrir. L’intérêt que j’avais pour les jeunes était jusqu’à présent a-américain et anti-américain, dans le sens où je sympathisais ici avec l’avant-garde existentielle du mouvement juvénile international, et avec la jeunesse américaine parce qu’en révolte contre l’american way of life ; mais c’est depuis hier que je comprends ; désormais j’aime cette jeunesse aussi parce qu’elle est américaine.
Tout a dû commencer avec les sourires de jeunes filles, puis le processus intérieur s’est accéléré, quand j’ai été capable de sentir, dans le love, un mysticisme proprement américain. Puis, hier, ça a été le séminaire sur le Crisis Center de San Diego, et l’hymen s’est brusquement déchiré hier soir durant la projection de Midnight Cowboy. Au cours de ce film si plein de tendresse, de candeur et de brutalité, j’ai découvert (le bouleversant côté de) l’Amérique.

Le racisme

Dès leur arrivée, sa femme Johanne sent la ségrégation partout présente. Étant noire, elle se sent obligée en public de parler français avec E.M. afin de bien montrer qu’elle n’est pas une noire américaine :

Notre couple, ici, est à la fois monstrueux et incroyable : un Blanc et une Noire, et dans un des plus beaux quartiers blancs ! Tellement incroyable que toutes les barrières sont prises à revers. Évidemment, ce qui nous sauve, c’est que nous ne sommes pas américains, Johanne me parle ostensiblement en français dans les magasins, dans la rue, devant les gens.
Le racisme, jusqu’à présent, se tait autour de nous, à portée de voix ; mais on en parle sans cesse dans les journaux, à la TV…

Un soir, ils assistent à un bal des débutantes, cette tradition d’origine britannique, sorte de rite de passage des jeunes filles de bonne famille à l’âge adulte. Mais cette fois, il s’agit d’un bal des débutantes noires !

Je cherche à discerner les tristesses qui se mêlent en moi. Il y a peut-être légèrement, mais très légèrement, de la tristesse que me donnerait un bal de sous-préfecture. Il y a peut-être aussi la tristesse de voir ces beaux Noirs, si pleins de poésie et de vraie musique, les étouffer pour faire comme les Blancs respectables, se dénaturer pour être des gens bien. Mais il y a surtout la tristesse de savoir que tout cela est vain, que cela ne les fera pas reconnaître un seul instant par les Blancs comme égaux.
Et je sens en même temps que tout cela est déjà mort. Que l’ultime effort de la bourgeoisie noire pour se blanchir culturellement va se trouver bientôt nié, renié, englouti dans et par la montée du nationalisme noir. Et je découvre enfin mon sentiment, que je cherchais quelque part du côté de la pitié. Non ce n’est pas de la pitié, à moins qu’il ne s’agisse de la pitié tragique. C’est le sentiment qu’un immense malheur plane sur tout cela, un malheur passé, un malheur présent et sûrement un épouvantable malheur futur.

Black Panthers

Et pendant que l’Amérique s’interroge douloureusement sur le massacre d’un village vietnamien, on tue des Panthères noires ; aujourd’hui, c’est à Los Angeles, hier, à Chicago. La police fait des raids, et la bataille s’engage. En fait, tous les dirigeants aujourd’hui sont tués, en prison, ou en exil. Ici, à la radio, dans les journaux, ce sont des faits divers, des faits isolés. En réalité, il s’agit d’une tentative à l’échelle fédérale de détruire l’œuf de la nation noire.

Le tabac et la majiruana

Au passage, là aussi il fait preuve de clairvoyance avec l’usage récréatif et thérapeutique de la marijuana, qui émergera bien plus tard :

Le tabac contribue au cancer, à l’infarctus du myocarde. Il est autorisé. La marijuana est inoffensive, elle est interdite. Oui, mais non : car la marijuana provoque une expérience qui contredit radicalement tout le système des valeurs activistes sur lesquelles repose la société occidentale, alors que le tabac détruit les êtres humains, mais sans corrompre les structures sociales. La prohibition de la marijuana se comprend sociologiquement. (Mais sans doute la marijuana pourrait être intégrée ; c’est la marijuana dans le contexte juvénile-hippie qui est révolutionnante, mais elle peut s’intégrer dans un autre contexte où sa fonction deviendrait différente : exemple au Vietnam, tout le front fume, parce que la marijuana fait oublier.) Elle peut s’intégrer comme l’alcool.
La publicité cigarette TV chasse le spectre du cancer par une floraison d’images d’air pur, nature, eau, ciel, sève.

La pensée alternative

Il revient souvent sur le terme pensée alternative, un concept qui lui pose problème et que j’ai eu du mal à saisir. Voilà quand même quelques extraits qui m’ont aidé à mieux comprendre de quoi il parlait.

Dans l’extrait suivant, il explique que réduire la pensée à une alternative est une limitation, ou une simplification, qui empêche de vraiment comprendre une situation, en prenant comme exemple la situation des années 30 :

Les thirties

Au cours des années 30-40 se présentait une situation polarisée selon trois termes : fascisme, communisme, démocratie. Chacun de ces termes repoussait les deux autres, mais appelait aussi l’alliance d’un autre contre le troisième. Ainsi il y eut une tentative d’entente démocratie-communisme (entrée de l’URSS à la SDN, pacte Laval-Staline, fronts populaires) une tentative d’entente démocratie-fascisme (Munich) et une tentative d’entente fascisme-communisme (pacte germano-soviétique).
En outre, chacun des termes était ambivalent. La démocratie avait le visage de la « liberté », mais aussi celui du « capitalisme », le communisme avait le visage de l’égalité, mais aussi celui du totalitarisme. Le fascisme lui-même avait le visage du « totalitarisme » chauvin et celui du redressement national.
Or toute la pensée politique de l’époque, y compris et surtout chez les intellectuels, s’est efforcée à la fois d’escamoter l’ambivalence propre à chaque notion et de masquer le jeu trinitaire sous une figure binaire, de façon à poser purement et simplement des alternatives manichéennes :
Pour les uns ce fut l’alternative liberté ou totalitarisme (le communisme et le fascisme étant identifiés comme deux variantes du même système). Pour les autres ce fut l’alternative communisme ou capitalisme (la démocratie bourgeoise et le fascisme étant identifiés comme deux variantes du capitalisme).
Pour d’autres ce fut l’alternative fascisme ou judéo-bolchevisme (la démocratie et le communisme étant identifiés comme deux variantes du pouvoir juif).
Or maintenant, je comprends que jamais la politique ne fera quelque progrès tant qu’elle n’aura pas échappé à la pensée alternative (c’est l’action qui, après avoir examiné les ambivalences de la situation, est alternative) et au binarisme manichéen (alors qu’il y a rarement deux termes seuls en conflit)… Mais cela est très difficile, ce n’est pas seulement échapper à la simplification ou à la « passion » : c’est contredire aux règles structurales élémentaires qui régissent nos pensées. Il faut une pensée en activité permanente, qui surmonte sans cesse la pesanteur binaire/alternative, il faut du génie permanent pour échapper à la pensée sur rail. Peut-on songer à faire la révolution, pour libérer le génie, sans lui avoir au préalable retiré ses chaînes mentales ?

Alternatives

Ici, il développe le côté binaire de la pensée alternative qui amène à faire un choix. Il évoque la dialectique pour essayer de la dépasser…

Ma révolte enfantine (infantile) contre la nécessité de choisir (c’est-à-dire d’éliminer) est devenue ma révolte intellectuelle contre la pensée alternative. Or cette pensée alternative correspond à la structure même des opérations mentales, qui est elle-même un des paliers de la structure binaire si profondément ancrée dans tous les ordres de la vie. Elle est ce qui ordonne, classe, construit, etc. Mais pour moi, c’est la faiblesse structurale de l’esprit, qui déborde de loin la faiblesse de l’esprit structural. Ne va-t-on pas enfin s’arracher à ces alternatives entre intellectualisme et existentialisme, empirisme et rationalisme, objectivité et subjectivité, etc. ? La dialectique a été et reste le premier essai pour dépasser l’alternative (et court le risque de retombées dans une pensée confusionnelle). C’est l’effort pour arracher l’alternative au choix entre deux termes effectivement contradictoires ou antagonistes, et pour situer ce choix entre une nouvelle formulation et l’ancienne. C’est cela la voie. Mon refus des alternatives de la pensée (de l’intelligentsia) contemporaine est ce qui me fait encore plus marginal, m’exile.
En fait, l’alternative est le mode banal de trouver une issue à la dualité contradictoire. Toutefois, tout ce qu’il y a de créateur dans la vie et la pensée s’est forgé dans l’au-delà de l’alternative, c’est-à-dire l’apparition d’un terme nouveau à partir de la tension contradictoire elle-même.
Or ce qu’il y a d’étonnant dans la structure vivante, comme dans la structure de l’esprit, sa fille, c’est le système couplé de deux pôles ou courants, antagonistes, qui, devant tout événement ou problème, fait surgir la contradiction, c’est-à-dire deux possibilités antagonistes. Autrement dit, le même système s’ouvre sur l’alternative, mais permet la dialectique (le surgissement du troisième terme). Et je comprends mieux maintenant le sens de mon refus des alternatives de pensée, et ma fidélité (malgré ses périls, mais où n’est pas le péril) à la dialectique.

Dialectique

Enfin, il développe le principe de la dialectique tel qu’il l’entend.

Le principe dialectique est en chaque être. C’est l’antagonisme permanent de besoins contraires qui constitue l’organisation même de la vie. C’est la dualité fondamentale, depuis les racines de notre être jusqu’aux manifestations de notre personnalité. C’est la présence permanente de virtualités contradictoires qui s’éveillent en chaque circonstance devant chaque événement. Et c’est cela, paradoxalement, qui explique la prédominance de la pensée non dialectique ; comme l’action est un choix dans une alternative, l’esprit paresseux tend à imiter le comportement, et privilégie la pensée alternative, l’exclusion du contraire, l’expulsion de la contradiction. C’est bien parce que la contradiction est toujours présente qu’elle est toujours chassée, et c’est parce qu’elle est toujours présente qu’elle pose toujours l’alternative. (Me suis-je correctement exprimé ?)

Si je comprends bien, Edgar Morin refuse de faire des choix qui limitent, de “choisir un camp” face à une contradiction apparente, cette tendance de l’esprit, qu’il qualifie de “pensée paresseuse”… Il préfère toujours la discussion et l’écoute d’avis contraires, jusqu’à ce qu’une troisième voie surgisse. Il raconte une anecdote qui éclaire un peu ce mode de pensée :

Ce type étrange, chez les Forrester, nous dit soudain que la priorité absolue pour l’humanité est d’établir des colonies sur Mars. La famine aux Indes, le sous-développement, tout cela est secondaire. Il faut éviter le risque d’anéantissement atomique de l’espèce humaine, de plus en plus grand tant qu’elle demeurera sur cette seule planète. Mars est intéressant, non pour lui-même, mais parce que c’est une étape pour Alpha du Centaure.
— Mars est inhabitable, dit quelqu’un.
Il rétorque triomphalement :
— Les premiers explorateurs de la Californie disaient que c’était un désert inhabitable.
J’essaie de rassembler mes arguments pour avancer que la civilisation de la planète et la conquête de l’espace doivent être posées en complémentarité et non en alternative, puis je renonce.
Le vrai défi est celui de la mort cosmique. L’homme ne pourra que créer le métanthrope, lequel créera quelqu’un, quelque chose qui luttera contre la mort cosmique.

L’alternative n’est pas d’aller habiter sur Mars, mais dans le même temps de sauver la planète Terre.

En vrac

Ce qu’il dit sur son futur et l’orientation de ses recherches :

Je dois être le témoin, non le voyeur.
L’amitié, l’amour, c’est cela mon substitut au hippisme, c’est cela qu’il faut, avec la recherche de la vérité, garder ou mettre au foyer de nos vies.
J’étudierai comment la crise de l’adolescence coïncide avec la crise de la société et la crise de l’humanité.
D’ici, je vois bien nettement le feu central de mai 1968 : c’est la révolution culturelle, et non l’acte de baptême de la nouvelle classe tourainienne ou malletiste. (À propos, on peut lire en gras sur la couverture du livre de Serge Mallet : « La nouvelle classe ouvrière, fer de lance de mai 1968 » ; un an après il a complètement oublié que le « fer de lance » était étudiant.)

Quelques notes sur le marxisme, qu’il n’aime vraiment pas (lui l’ancien communiste) :

Le marxisme : moins il explique, plus il convainc.
Comme le marxisme est antiscientifique, dans son arrogance et son intimidation !
Le caractère dogmatique-religieux du marxisme se révèle précisément dans son arrogance et intimidation contre toute tentative de révision, toujours jugée objectivement et subjectivement néfaste, pernicieuse, dégradée, dégradante. C’est cette intolérance, cette allergie (rejet de tout élément étranger, nouveau) qui caractérise cet être : le marxisme.

Il sait aussi parfois être drôle dans ses réflexions :

Social-démocratie : Les partis socialistes entretiennent l’espoir d’un grand changement. Arrivés au pouvoir, rien. Puis ils s’étonnent des réactions de ceux qui ont cru au changement : « Mais vous n’êtes pas réalistes ! »

Pensée complexe

Edgar Morin (1921-2026) est sociologue, philosophe, écrivain français. Antifasciste libertaire pendant la guerre d’Espagne, puis résistant sous l’Occupation, il devient un fervent militant communiste dans sa jeunesse mais s’éloigne du Parti communiste français (PCF) dès 1949. Dans la préface de ce Tome 1 de son Journal, il écrit :

C’est le Journal de Californie où je plonge dans une culture alors en fleurs du peace and love, des communes juvéniles, des park-in, et où en même temps je découvre avec ivresse les pensées dont j’avais besoin pour arriver à la pensée complexe. Séjour heureux, inoubliable de ferveur, d’amour et d’amitiés.

Et dans le post-scriptum :

Là, en Californie, mon destin m’a été restitué. Là, en Californie, j’ai reconnu l’unité de ma recherche et j’ai été relancé vers ma quête essentielle.

Alors qu’est-ce que cette pensée complexe ?

C’est l’idée déjà évoquée plus haut que tout est lié, et qu’il faut décloisonner les spécialités (rejeter la pensée alternative). Son expérience au Salk Institute (biologie) et du Summer of Love (sociologie) a été un déclic pour lui et les travaux qu’il développera ensuite, cette La pensée complexe d’abord qui finira par déboucher plus tard sur un ouvrage en 6 tomes : La Méthode, l’œuvre majeure d’Edgar Morin.

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