Hasards De L'Arabie Heureuse - Frédéric Prokosch

Retour à Frédéric Prokosch dont j’avais beaucoup aimé Les Sept Fugitifs. Merci à François Busnel de « La p’tite librairie » de m’avoir fait découvrir cet auteur.

Dans ce roman comme dans le précédent, il va s’agir de voyageurs occidentaux amenés à se déplacer dans des contrées inconnues, et l’Arabie n’aura d’heureuse que le nom. Un avion se crashe dans cette région perdue du monde, et les quatre passagers, deux hommes et deux femmes,vont être pris en charge par des locaux qui doivent les amener à Aden, la ville suffisamment développée la plus proche. Mais il faut pour cela faire un grand périple de plusieurs jours (combien ? c’est incertain), d’abord à travers un archipel d’îles puis à travers le désert. Partout règne le danger et l’insécurité, rien n’est jamais vraiment certain, de tribus guerrières en ville sainte, ces incroyants sont l’objet de nombreuses tractations. Nos personnages vont vite y perdre tout repère, jusqu’à y perdre leur âme, et même la vie…

Là encore, comme dans les Sept Fugitifs (qui est peut-être plus abouti), Prokosch nous emmène avec son style poétique dans ces contrées étranges, dans ce monde si différent du notre, où même le temps semble obéir à d’autres règles. Et il y excelle avec son écriture toujours envoûtante.

Voilà un extrait pour donner une idée de l’ambiance du récit et du monde dans lequel évoluent les quatre voyageurs :

Le docteur Moss ôta ses lunettes noires pour mieux inventorier la salle. Personne n’eut l’air de le regarder, mais il sentit avec un certain malaise qu’il était observé.
Une forme lourde se détacha de l’ombre au-dessus d’une table et une voix en sortit :
“Asseyez-vous, mon cher docteur."
Le professeur pris place sur un coussin près de l’entrée.
“Je vous ai fait demander de venir sur l’heure : excusez-moi”, chuchota Hirsch.
Sa bouche sinua dans sa figure flasque, comme un poisson pris au filet, tandis que ses petites pupilles se figèrent.
“Il s’agit d’une question assez urgente, docteur Moss."
Ceclui-ci s’absorba dans la contemplation de ses ongles.
“Vraiment ? Laquelle, Mr Hirsch ?
— Mon attention a été attirée — aussi regrettable que cela puisse paraître… et même absurde, j’ose le dire, pour un esprit occidental — sur certaines rumeurs qui courent ici. Et, sans en faire un drame…"
Il pressa ses pouces l’un contre l’autre et prit un air indulgent.
“Certaines rumeurs ? répéta l’archéologue en fronçant les sourcils.
— Essayez de comprendre, cher docteur. Les gens d’ici n’ont pas l’habitude de voir des étrangers. Vous êtes le premier depuis sept ans à pénétrer dans les murs de Kumra. L’éminent archéologue suédois, le docteur Svenson, est venu ici, mais malheureusement pour y mourir du choléra. Bien des années en deçà, Sir Basil Kennedy, l’explorateur, a disparu mystérieusement dans les environs. On accuse donc ici les étrangers de porter malheur à Kumra. Pure superstition, inutile de le dire ; mais les traditions sont fortes dans ce coin du monde, docteur Moss."
Le professeur se donna une tape impatiente sur le genou.
“Ne voudriez pas en venir au fait, je vous prie, Mr Hirsch ?
— Hélas ! soupira le Hadji en faisant palpiter ses paupières. Il n’est malheureusement pas question de fait : la vie n’est pas si simple en Arabie. Rien n’est jamais ni noir ni blanc. Seule existe une confuse et périlleuse grisaille.
— Vous m’avez convoqué, trancha le docteur Moss. Est-ce pour parler philosophie ?"
Hirsch passa la langue sur ses lèvres et une lueur goguenarde perça dans ses yeux.
“Pas exactement , cher docteur. Il faut que vous cultiviez l’art de la patience, si je peux me permettre un conseil."
z S’enfonçant dans les coussins en arrière du docteur, il fit courir sa paume le long du bord de la table.
“Une circonstance aussi grave que celle-ci commande un certain cérémonial : les crises, dans la vie, ne doivent pas se dénouer trop brusquement. Ne brûlons jamais les étapes ! Votre profession vous l’a sans doute appris, docteur Moss."
[…]
Hirsch croisa les bras et se pencha en avant, la figure dubitement venimeuse:
“Docteur Moss, dit-il, je crois devoir vous avertir du danger de mort où vous êtes. La population de Kumra ne vous aime pas. Vous faites peur aux gens d’ici. Ils vous espionnent nuit et jour. Et ils ont la conviction que vous êtes… comment dirai-je ? l’esprit du mal, un homme possédé, bref un démon. Ils attendent un présage : une chèvre malade, par exemple, ou un cas d’épilepsie. Quand ce présage arrivera, docteur Moss, il est fort probable qu’ils vous…"
Les épaules frémissantes, Hirsch poussa un soupir apitoyé.
Le docteur Moss lui dit négigemment :
“Que me feront-ils, Mr Hirsch ?
— Ils vous tueront, murmura Hirsch.
— Ah bon.
— Vous êtes un homme de caractère, docteur Moss. Je consate qu’une menace de mort ne vous trouble pas à l’excès. Mais je dois ajouter qu’il arrive aux habitants de Kumra de recourir à des méthodes assez excentriques en matière de peine capitale. Je pense au cas d’une jeune femme adultère, l’an dernier, par exemple… Enfin, je vous fais grâce des précisions ; mais, docteur Moss, accordez-moi une faveur personnelle."
Le savant leva les yeux au plafond.
“Une faveur de quelle nature ?
— Quittez Kumra demain, mon cher… Quelle somme en espèces avez-vous ?

J’avais déjà entendu cette appellation “Arabie Heureuse” dans La mort en Arabie de Thorkild Hansen. C’est en fait la partie sud de l’Arabie, soit le Yemen actuel. L’expression viendrait d’Alexandre le Grand, que les romains ont ensuite généralisée, attribuant à la partie sud de l’Arabie un côté verdoyant et fertile.

Frédéric Prokosch (1908-1989) est un écrivain américain : romancier, poète, critique littéraire, traducteur. Il a rencontré le succès avec ses romans Les Asiatiques (1930) et Sept fugitifs (1937). Il était resté en Europe après la seconde guerre mondiale, et s’est éteint à Grasse, où il s’était retiré.

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