Archives de catégorie : Littérature

Suite Française – Irène Némirovsky

suitefrancaise.jpg Irène Némirovky, née en 1903, fille d’un riche banquier juif ukrainien, trouvera l’exil en France après la Révolution russe (la tête de son père étant mise à prix par les Soviets).

Parlant 7 langues, écrivain reconnu dès les années 30 après son roman David Golder, amie de Kessel et Cocteau, elle n’obtiendra pas pour autant la nationalité française, puis sera interdite de publication. Elle portera l’étoile jaune, sera arrêtée par la Gendarmerie, puis déportée à Auschwitz où elle meurt du typhus en 1942.

Suite française est le titre d’une série qui devait contenir 5 romans. Elle n’aura le temps d’écrire que les 2 premiers…

Tempête en juin décrit l’exode de Paris en juin 40, les gens se retrouvant sur les routes, toute classe sociale confondue. On va ainsi suivre quelques petits groupes de personnages qui vont se croiser (ou non) sur la route, en pleine débâcle. Le vernis de civilisation saute vite… et les élans égoïstes sont plus nombreux que ceux de solidarité !

Dolce raconte la vie d’un village durant l’occupation allemande. Sous une apparence paisible, la présence de l’occupant (et l’absence des maris) réveillera des tensions dans le village.

Il arrive qu’un personnage meurt dans l’histoire. La mort arrive alors au détour d’une phrase, sans prévenir, comme elle devait arriver en ces temps perturbés, ou comme elle peut encore arriver de nos jours.. C’est inhabituel : on anticipe toujours plus ou moins la mort d’un personnage dans un roman… ou bien c’est l’auteur qui nous la laisse entrevoir pour nous y préparer.

Le tout est admirablement écrit, mais le lien entre les 2 parties est plutôt ténu. Par manque de temps, hélas. Une fresque inachevée…

Suite française obtint le prix Renaudot 2004.

Un peu de lecture

Après les nouvelles de Philipp K. Dick, je reviens donc au roman. Direction la fnac, où je revois la libraire qui m’avait conseillé « Nous autres « , cet excellent livre de Eugène Samiatine. Je lui demande si elle peut me conseiller d’autres livres, et me voilà reparti avec un assortiment de romans (tous en édition poche). Voilà ce que j’ai pensé des 4 premiers… non je ne dévore pas à ce point, il s’agit de petits romans (en nombre de pages, au moins pour 3 d’entre-eux).

Les braises

marai.jpg de Sandor Parai (1900-1989, auteur Roumain, qui ne fût reconnu hors de Hongrie qu’après la chute du mur de Berlin). Un vieux général (on est au début du 20ème siècle, à la fin de l’Empire austro-hongrois) va revoir un ami d’enfance après une séparation de 40 ans. Tout le temps nécessaire à réfléchir au passé, à l’amitié indéfectible qui les liaient et à ce qui les a séparé.

C’est remarquablement écrit, les souvenirs passés au crible de l’analyse, avant la rencontre du soir, pour connaître enfin la vérité, puisque seule elle compte. Tout cela a une époque révolue, où l’honneur et la fidélité (en amour comme en amitié) étaient de rigueur.
Un très bon bouquin.

J’ai renvoyé Martha

kuperman.jpg de Nathalie Kuperman. Là, je n’ai pas vraiment compris la libraire de la fnac. Petit roman dans tous les sens du terme, l’histoire des interrogations existentielles d’une bourgeoise du 16ème qui embauche une femme de ménage, qu’elle virera à la fin, car vous comprenez, cela remet trop de choses en question.

Bonne pour l’asile en ce qui me concerne.
Ecrire un roman, si petit soit-il, nécessite un sujet. Là on est proche du néant, et le style ne vaut guère mieux. Réussir à faire éditer ce livre est vraiment le seul point notable !

Un couple ordinaire

miniere.jpg de Isabelle Minière. Je m’attendais au pire en lisant celui-ci (après J’ai renvoyé Martha), et ce fût une excellente surprise. Un couple où la femme confond l’amour et le pouvoir, et les réflexions d’un homme qui va réagir petit à petit, grâce à 3 évènements: l’achat d’une table basse en bois « creux », où le mot creux sera le déclencheur initial de sa dissidence, puis la lecture de Plutarque pour apprendre à dire non, enfin la rencontre d’une autre femme pour quitter l’autre définitivement.

Voici la leçon de Plutarque (Le Vice et la Vertu) citée en début du livre:

[…] certains, tout aussi terrorisés à l’idée qu’on dise souvent du mal d’eux ou qu’on leur en fasse, sont devenus des lâches et ont quitté la voie du bien par incapacité à endurer le mépris.

Une autre jour, tu as rencontré un bavard qui te met le grappin dessus et te saoule de mots. Ne soit pas timide, coupe-lui la parole et vaque à tes occupations. Des esquives et refus de ce genre, qui exercent contre la timidité en exposant à de petits reproches, nous préparent aux situations d’une autre ampleur.

[…] On se forge ses principes en s’en servant.

L’empoisonnement

doblin-empoisonnement.jpg de Alfred Doblin. La chronique d’un procès qui défraya la chronique dans les années 1920. Deux femmes se lient, l’une subit les violences de son mari. Elles l’empoisonneront, et iront en prison. L’auteur (médecin et romancier) décortique les processus qui vont mener à cet assassinat… presque inéluctablement. La violence du mari fera germer celle de la femme, et les juges seront débordés par le sujet: que juge-t-on ? un simple assassinat, ou une société où une femme mariée ne peut que subir ?

C’est très bien écrit, et les analyses des situations psychologiques dans lesquelles se débatent les acteurs de ce drame admirablement décrits.

Une centaine de pages seulement, mais pas un mot n’est de trop.

Philip K. Dick – Nouvelles – Tome 1 / 1947-1953 (suite et fin)

p-k-dick-nouvelles-tome11.jpg Je viens de terminer le tome 1 des nouvelles de P.K. Dick. Voir un premier article ici.

Ce fût un véritable plaisir: les nouvelles, on se demande toujours si ce ne sera pas trop court, pas assez développé. Ph. K. Dick dit que cela évite de mettre en place un décor, de développer les personnages… On entre tout de suite de le coeur de l’histoire. C’est plus direct.

Comme je lis souvent le soir avant de dormir, c’est finalement très agréable de lire une nouvelle ou deux, et de refermer le livre en ayant terminé une histoire. Et le lendemain, on en commence une nouvelle.

Si dans ces histoires, il est souvent question de voyage spatial (science-fiction oblige), c’est bien souvent parce que la planète Terre est devenue inhabitable: soit ses ressources ont été épuisées, soit des guerres atomiques l’ont ravagée, et la ravagent encore pour de longues années.
Les hommes se tournent vers l’espace parce qu’il leur faudra un jour quitter la Terre. Pas mal pour l’époque.

Les sociétés (technologiques) sont bien souvent totalitaires, et la place de l’homme (sa liberté) en péril. Et bien sûr toujours cette réalité qui, par un petit détail va se fissurer tout à coup, laissant le champ libre à l’imagination.

J’ai beaucoup aimé L’heure du wub, Le monde qu’elle voulait, L’homme doré, et encore Les assiégés (P.K. Dick fera un roman plus tard sur le même thème, mais plus élaboré: Les clans de la lune alphane): sur une planète, des hommes se défendent depuis des années contre un agresseur inconnu. Ils finissent par découvrir que leur vaisseau spatial était en fait un navire hôpital, transportant des malades mentaux (schizos, paranos, etc…). La question se pose alors: sont-ils tous fous, et dans ce cas personne ne les a jamais attaqués ? c’est vrai que les ennemis ne laissent aucune trace… ou bien est-ce une ruse que ces ennemis ont élaboré pour les diviser ? Il va falloir trouver la réalité d’une manière irréfutable.

Je vais passer à des romans un peu moins imposants maintenant, histoire de faire une pause avant d’attaquer le tome 2 !

Le dernier des maîtres – P. K. Dick

p-k-dick-nouvelles-tome11.jpg Coïncidence ? hier soir, j’ai regardé le débat Ségo-Sarko jusqu’à 23h, puis, un peu lassé je dois dire, je suis allé me coucher et j’ai ouvert mon livre de chevet du moment, à savoir les nouvelles de P.K. Dick (tome 1).

La nouvelle s’appelait « Le dernier des maîtres » (1953), avec en préambule un petit commentaire à postérori (1978) de l’auteur:

Ici je fais confiance à un robot pour remplir les fonctions de chef, mais à un robot qui est en même temps le serviteur souffrant, donc une sorte de Christ. Le chef comme serviteur de l’homme: un chef dont on devrait – peut-être – se dispenser. Une ambiguïté plane sur la morale de cette histoire. Faut-il que nous ayons un chef, ou bien devrions-nous penser par nous-mêmes ? C’est la seconde solution qui parait évidente, en principe. Mais… il arrive qu’un gouffre sépare ce qui est théoriquement juste de ce qui est pratiquement réalisable. Il est intéressant ici que je préfère placer ma confiance en un robot plutôt qu’en un androïde. Sans doute est-ce parce que le robot, lui, ne tente pas de faire passer pour ce qu’il n’est pas.

Amusant en cette période électorale, non ?

Dans la nouvelle, tous les gouvernements ont été anéantis par le peuple qui s’est soulevé en masse il y a 200 ans, las des guerres incessantes créées par ces gouvernements, brûlant tous les bâtiments, le savoir technologique, détruisant l’arsenal de bombes nucléaires, et retournant à une vie plus simple, plus libre, et pacifique. Le mouvement s’appelle la Ligue Anarchiste.

Dans une vallée reculée, un vieux robot a été oublié et a recréé une mini société technologique, car il détient seul le savoir perdu. Il a bien entendu recréé une armée sur-équipée, sachant qu’ils seraient probablement découverts un jour, et qu’ils devront se protéger, se défendre. A un moment, le robot dit:

Nous sommes en présence d’un paradoxe: un gouvernement d’anarchistes… un anti-Etat, en somme. Au lieu de diriger le monde, ils se promènent sur les routes afin de s’assurer que nul ne le fait à leur place.

J’aime bien la dernière phrase.

La L.A. finira par le trouver et le détruire également.

Philip K. Dick – Nouvelles – Tome 1 / 1947-1953

p-k-dick-nouvelles-tome11.jpg Me voilà reparti dans Philip K. Dick, mon auteur de SF préféré !

Cette fois j’attaque les nouvelles, un premier tome de 1500 pages… Du gros, du lourd, surtout qu’il faut en général tenir un livre pour le lire…

P.K. Dick fut un auteur très prolifique (130 nouvelles, et 36 romans). Surtout à ses débuts, où il s’agissait de publier des nouvelles dans les journaux, pour « gagner sa croûte ». C’était l’époque de la SF avec des vaisseaux interstéllaires, voyages dans l’espace ou dans le temps, et où l’imagination allait bon train.

Mais Dick se démarque déjà par son approche. La réalité est-elle vraiment ce qu’elle parait être ? qu’est-ce qui se cache au delà des apparences ? Et quand la réalité s’effondre, comment l’humain réagit-il ? et dans quelle société évolue-t-il ?

C’est en France qu’il rencontrera pour la première fois le succès dans les années 60. Il meurt en 1982 au moment ou sort l’excellent Blade Runner, une adaptation de son roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?
Ses thèmes récurrents furent par la suite la schizophrénie, la paranoïa, et l’empathie. Ses deux plus fameux romans sont sans doute Le maître du Haut Château (son premier grand succès) et Ubik (son chef-d’oeuvre officiel).

De nombreuses de ses nouvelles seront adaptées par la suite au cinéma, comme Paycheck ou Minority report récemment. Mais ces films sont en général décevants, axés sur les effets spéciaux et non sur le fond de l’histoire, la psychologie des personnages. Problème récurrent de nos jours.

La deuxième nouvelle du livre s’appelle RougContinuer la lecture Philip K. Dick – Nouvelles – Tome 1 / 1947-1953

L’or sous la neige – Nicolas Vanier

orsouslaneige.jpg Pendant que Martine et Blaise se balladent au Canada sur un traineau tiré par des chiens (c’était leur cadeau de mariage, pas le choix !), je me suis que c’était le moment de lire le livre qu’ils m’avaient filé.

L’or sous la neige, c’est l’histoire de la ruée vers l’or en Alaska, en 1897. Des milliers d’invidus, n’ayant aucune idée le la nature du climat sous ces cieux, s’embarquent. Beaucoup mourront, ou feront demi-tour. Le héros du livre abandonnera tout de suite l’idée de gagner de l’or… Car les meilleurs emplacements étaient attribués depuis longtemps quand la nouvelle est arrivée dans les villes. Encore un coup des médias !

Il part donc dans le Grand Nord, tiré par les chiens sur son traineau (après moultes péripéties), et découvre la nature, sa beauté, sa dureté (peu de place à l’erreur)… Il quitte la civilisation, rencontre des indiens… Il change, et quand il trouvera finalement de l’or, il préfèrera ne pas le révéler afin de ne pas voir la « civilisation » arriver dans cet endroit vierge.

La fin est un peu trop romanesque à mon goût: il « épouse » la belle indienne mystérieuse qui lui laisse la vie sauve alors qu’il risquait de tuer son père (un homme blanc). Sinon, les grands espaces, les chiens, l’apprentissage des règles pour survivre… la chasse pour se nourrir seulement (il apprend cela aussi).

Une belle histoire à la Jack London, écrite par un français, explorateur et amoureux du Grand Nord.

Le Grand Nord n’attendait rien de moi, dit-il. Moi j’attendais tout de lui: la patience, l’humilité, le respect.

2 bouquins lu au hasard

Voilà 2 livres qui m’ont laissé à peu près la même impression.

ne le dis à personne Le premier m’avait été prêté par un copain l’année dernière, « vendu » comme un bon polar… J’avais été plutôt déçu: histoire improbable, personnages sans surprise: le héros est bon, riche, intelligent, il saura découvrir la vérité et retrouver sa femme, qu’il croyait morte depuis 8 ans, mais qui n’était pas morte en fait ! Elle avait volontairement disparu pour protéger les siens, mais c’est quand même elle qui envoie un mail à son mari pour donner signe de vie, le mettant ainsi en danger. Bien sûr, tout s’arrange à la fin.

Tout est construit minutieusement, chaque fin de chapitre donne envie de commencer le suivant, et le suspens est bien mené, il faut le reconnaître. On se demande même si le suspens (le découpage) n’est pas la raison d’être du livre… Toujours est-il qu’en le lisant, on pense à un scénario de film. Et bien sûr, un film en a été fait.

7 jours pour une éternité L’histoire du second est encore plus improbable: Dieu et Lucifer envoient chacun « leur champion » sur terre pour voir qui est le plus fort. « Il a le charme du diable, Elle a la force des anges… » est-il écrit au dos du bouquin. Vous voyez le topo… La fille est belle et le gars, très beau également bien sûr, n’est finalement pas si méchant que ça, puisqu’ils se rencontrent (par hasard) et tombent amoureux l’un de l’autre.
Chaque chapitre (il y en a 7 bien sûr: Premier Jour, etc…) se termine par « Il y eut une nuit,il y eut un matin… ». Grandiose, non ? Dieu se fait appeler Houston au début du livre, et vers les dernières pages, l’ange Michaël rentre dans le bureau en clamant: « Houston, nous avons un problème » ! En voilà une blague bien préparée… A la fin, nos deux personnages se marient et ont des enfants (des jumeaux, c’est plus drôle)…
Là encore, en le lisant on lit un scénario… gageons qu’un film en sera fait ? l’auteur sera ainsi sans doute parvenu à ses fins.

Bref, cette littérature (de gare ? je n’ai rien contre), si elle se lit facilement, n’a pas grand chose à voir avec un vrai roman. Ni ces écrivains avec de vrais auteurs. En les lisant, on sent que le but recherché, l’aboutissement final, c’est que l’histoire soit retenue par la MGM ou Dreamworks… Avec le jackpot qui va avec ! Les 5 livres de Marc Levy se sont vendus à 10 millions d’exemplaires, et un film a été fait de l’un de ses romans (Et si c’était vrai…).

Alors quoi ? En lisant ces livres, on nous donne envie d’aller au ciné ? En écrivant ces livres, on se calque sur des scénarios de film pour assurer le succès ? Je ne sais pas, mais c’est sans aucun doute ce fameux « contenu culturel » dont on cherche tant à protéger les droits.

Adolfo Bioy Casarès

Romans J’en étais resté au 4ème roman de Bioy Casarès: « Le journal de la guerre au cochon ».

Je viens de finir le bouquin, soit les 4 autres romans: « Dormir au soleil », « Un photographe à La Plata », « Un champion fragile » et « Un autre monde ». Toujours une histoire qui parait simple et qui t’emmène dans quelque chose d’inattendu… Les 2 derniers sont très courts, et plus drôles.
Casarès décrit les argentins de cette époque à merveille : entre hommes, c’est l’amitié, la droiture (on ne renie pas une parole donnée), la bravoure (on n’a pas peur de la mort)… Et les femmes, finalement, les manipulent sans trop de problème !

Dans « Dormir au soleil », un horloger nous raconte par son journal ce qui lui arrive. Très précis (« n’oubliez pas que c’est un horloger qui vous parle ! »), le lecteur comprend vite que sa femme le trompe, et que lui gobe toutes les explications, aussi farfelues soient-elles, tant qu’elles sont possibles, logiques. A quoi bon se rebeller et risquer l’affrontement alors qu’une explication rationnelle existe ? Finalement, la fin du roman sera une troisième voie… Casarès nous a berné une fois de plus !

C’est admirablement écrit, Casarès s’est manifestement toujours attaché à être lisible facilement ; ses romans sont alertes, les chapitres courts, et l’histoire vous emmène vite. Il connaît manifestement l’âme humaine, et la décrit avec justesse et humour…

Un petit extrait du dernier roman « Un autre monde »: le héros (cosmonaute) prend un taxi pour l’aéroport, d’où il doit décoller pour l’espace:

Le chauffeur se tourna vers lui et lui demanda:

– ne me dites pas que vous allez faire vos adieux à ces deux fous…
– Quels fous ?
– Ceux qui s’en vont visiter les planètes…
– Je suis l’un de ces deux fous.
– J’ai bien entendu ? Vous partez pour l’espace ? Vous n’êtes pas mort de peur ? Quand je vais raconter à ma femme que vous avez pris mon taxi… Je vous parie tout ce que vous voulez qu’elle ne me croira pas.

Quand Almagro voulu payer la course, le chauffeur refusa et lui dit:
– L’honneur de vous avoir emmené dans mon taxi me suffit.
– Vous allez dire à votre femme que vous n’avez pas voulu que je vous paie ? lui demanda Almagro.
– Non, je ne suis pas fou. Elle ne me le pardonnerait pas.

Casarès, l’imagination raisonnée ! (selon l’expression de Jorge Luis Borges)

Journal de la guerre au cochon

search.png Retour sur Adolfo Bio Casarès, après avoir lu son quatrième roman : « Journal de la guerre au cochon »…

Une ville qui pourrait-être Buenos-Aires…un vieux tranquille, avec ses habitudes et son cercle d’amis, voit le monde basculer: les jeunes se mettent à tuer les vieux. Par exemple un dimanche au stade, en attendant le début du match de foot, des jeunes balancent un vieux par-dessus les gradins, histoire de « tuer » le temps.

Une plongée étrange dans la tête d’un vieux, qui ne comprend pas tout ce qui se passe… Et on ne voit la réalité qu’à travers ses yeux et ses pensées. C’est assez flippant de voir à quel point la société t’exclue, et le décalage ressenti avec le monde actuel, la nostalgie éprouvée…

Martine (ma soeur) avait trouvé les 2 premiers romans un peu morbides… Celui-là ne va rien arranger à l’affaire. La mort est forcément présente… mais l’humour aussi.

Petit extrait:

Il continua son chemin et place Güemes il put enfin prendre un taxi: une vieille voiture conduite par un vieil homme. Celui-ci écouta attentivement l’adresse que Vidal lui donnait, baissa son drapeau et dit:

– Vous faites bien monsieur. Passé un certain âge, il ne faut pas monter dans des taxis conduits pas des jeunes.
– Pourquoi ? demanda Vidal.
– Vous n’êtes pas au courant, monsieur ? Ils s’amusent à ramasser des vieux et après ils les jettent n’importe où.
Vidal était presque couché sur la banquette arrière. Il se redressa et, se penchant vers l’homme, dit:
– Qu’on ne vienne pas me dire que cette guerre est motivée par des lois scientifiques. Ce qu’il y a derrière elle, c’est une énorme fanfaronnade.
– Vous avez raison, Monsieur. L’argentin est un bravache. La jeunesse s’imagine qu’elle va à la chasse à la grosse bête et c’est nous qu’elle pourchasse.
– Et on vit dans l’insécurité. Le pire c’est de toujours craindre une surprise.
– C’est ce que je dis, reprit le chauffeur. Supposons qu’effectivement il y ait trop de vieillards inutiles. Pourquoi ne les mène-t-on pas dans un endroit décent où on les exterminerait avec des moyens modernes ?
– Le remède ne serait-il pas pire que le mal ? demanda Vidal. Il y aurait des abus.
– Là, je ne dis pas le contraire, reconnut l’homme. Le gouvernement à tendance à abuser. On le voit bien avec le téléphone.

Nous autres – Eugène Zamiatine

nous autres Ce livre m’avait été chaudement recommandé par une libraire de la Fnac, visiblement passionnée. Eugène Zamiatine (écrivain, mathématicien et ingénieur) a écrit ce livre en 1920, soit quelques années avant l’arrivée de Staline au pouvoir.
Quelques années plus tard, il écrira à Staline pour demander l’exil, afin de pouvoir continuer à écrire, arguant que la création est un but en soi, et ne peut se limiter à servir une cause. Tout est dit.
Roman de science-fiction ou de politique fiction, novateur pour l’époque, il a probablement influencé l’écriture de 1984 (George Orwell) et Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley).

Il décrit une société totalitaire ou l’individu n’a de place qu’au sein du système, partie infinitésimale et donc négligeable. Le hasard n’a pas de place, tout est prévu… Le ‘taylorisme’ poussé jusqu’à l’extrème, chaque minute de la journée (ou presque) est organisée. Mais une femme va passer par là, et l’univers si ordonné va peu à peu s’effriter… Le héros va commencer à rêver, à se poser des questions…Extrait :

« C’est fou ! Cela ne tient pas debout. Tu ne vois pas que ce que préparez, c’est la révolution ?
– Oui, c’est la révolution, pourquoi cela ne tient-il pas debout ?
– Parce qu’il ne peut pas y avoir de révolution. Parce que notre révolution a été la dernière et qu’il ne peut plus y en avoir. Tout le monde sait cela. »
Je vis se dessiner le triangle moqueur de ses sourcils:
« Mon cher, tu es mathématicien, bien plus, tu es philosophe-mathématicien, eh bien cite moi le dernier chiffre.
– Quoi ? Je ne comprend pas, quel dernier chiffre ?
– Eh bien, celui du dessus, le plus grand !
– Mais, I, c’est absurde. Le nombre des chiffres est infini, il ne peut y en avoir un dernier.
– Alors pourquoi parles-tu de la dernière révolution ? Il n’y a pas de dernière révolution, le nombre des révolutions est infini. La dernière, c’est pour les enfants: l’infini les effraie et il faut qu’ils dorment tranquillement la nuit…