Le dernier qui s’en va éteint la lumière – Paul Jorion

Le dernier qui s'en va éteint la lumière - Paul Jorion

C’est le premier livre de Paul Jorion que je lis, même si cela fait longtemps que je suis son blog. J’avais un peu peur que cela ne soit trop compliqué à lire, mais finalement c’est accessible, même s’il faut parfois relire le paragraphe pour bien comprendre de quoi il s’agit.

Comme indiqué sur la couverture, il s’agit d’un essai sur l’extinction de l’humanité. Le livre se compose de deux parties : la première sur l’économie, la seconde sur l’humain.

Première remarque : Paul Jorion pose d’entrée le postulat que la fin de l’humanité est proche, alors que je m’attendais plutôt à une démonstration amenant une conclusion. Certes, il argumente tout au long de l’ouvrage pour démontrer son postulat, mais cette façon de présenter les choses m’a un peu surpris en démarrant la lecture.

Ainsi, dès la préface, on est fixé :

Il y a cinquante ans à peine, l’espère humaine s’imaginait triomphante ; elle se découvre aujourd’hui au bord de l’extinction. À cette menace, elle ne répond que mollement, à la limite de l’indifférence ou — ce qui revient au même d’un point de vue pratique — en tentant d’en dégager un bénéfice commercial de toute tentative de réponse. C’est-à-dire en ignorant de facto l’urgence et l’ampleur du péril.

Voilà ce que j’ai pu en retenir, ou plutôt ce qui a retenu mon attention : il y a bien sûr plein d’autres aspects abordés par Paul Jorion, notamment dans la seconde partie, avec beaucoup de références aux penseurs, auteurs, philosophes, de différentes époques. La ligne de raisonnement est parfois difficile à suivre, et la vision complète (l’inéluctabilité de la fin de notre espèce) peu évidente à saisir (mais c’est normal, puisque nous ne somme pas outillés pour cela !). Cet article n’est donc en aucun cas exhaustif de tous les sujets abordés par Paul Jorion.

La première partie sur l’économie est un peu complexe, mais très bien expliquée. Paul Jorion critique cette pseudo-science économique, capable de décerner des prix Nobel d’économie à Ronald Case (1991) ou Gary Becker (1992). Le premier pour la commercialisation de la licence à polluer, le second pour la constitution de la famille dans une perspective de maximisation du profit (capital humain), et la traduction de la justice en une question de minimisation des coûts de l’appareil judiciaire. Pas besoin de sortir de St-Cyr pour comprendre que l’on marche sur la tête !

Ainsi, pour Becker, tout est marchandisé : la justice par exemple se résume à minimiser le coût des prisonniers, des policiers, des juges, des indemnités à verser aux familles des victimes. Et s’il s’avère moins coûteux de laisser courir certains criminels… pourquoi se gêner ?

Dans un monde où tout a un prix (carbone, droit de polluer, justice, et même les humains), on comprend facilement que tant qu’il y aura un profit possible, rien n’arrêtera le système.

L’idée a fini par s’imposer que tout problème doit nécessairement se résoudre, non pas en pesant le pour et le contre, mais comme l’aboutissement d’un calcul. Or les chiffres s’attachent plus facilement aux quantités, dont le profit est un exemple, qu’aux qualités que sont les valeurs ou les vertus — les dignités.

Ceux qui nous disent qu’il ne faut plus évaluer la bonne santé d’une société en terme de PIB, de produit intérieur brut, qu’il faut adopter une approche davantage ciblée en terme d’un « indice de bonheur », tombent dans un piège, car, quelque soit la subtilité du la méthodologie choisie, le bonheur ne s’exprime pas par des nombres. L’approche correcte consiste à revenir à Aristote et à affirmer, dans l’esprit de la réflexion qu’il appliqua universellement au monde, que les valeurs et les prix relèvent de domaines absolument distincts, étanches l’un à l’autre, et non pas à tenter de découvrir une valeur cachée derrière un prix, qui constituerait pour celui-ci sa vérité suprême, car il n’y a pas de valeur cachée derrière un prix : la seule chose qu’il y ait là, masquée, c’est un rapport de force entre êtres humains.

Pour Paul Jorion, nous faisons face à trois problèmes principaux :

  • la crise environnementale : épuisement des ressources, réchauffement climatique accompagné de l’acidification des océans et de la hausse du niveau de la mer.
  • la crise de la complexité de nos systèmes : rendus fragiles par les multiples interactions, disparition de l’emploi en faveur des machines et des logiciels.
  • la crise économique et financière : concentration des richesses, amplifiée par la spéculation.

Quant à la démocratie elle est bel et bien enchaînée face au pouvoir de l’argent. Difficile d’en attendre quelque chose en l’état actuel.

Dans la seconde partie, qui concerne donc l’homme et son fonctionnement interne, par petites touches, Paul Jorion va nous expliquer que nous ne sommes malheureusement pas « équipés » pour réagir correctement face à cette situation.

Je l’ai trouvée plus complexe à suivre, mêlant philosophie, psychanalyse, religion, biologie… On y parle des philosophes grecs, de Freud (moi, surmoi), de Nietzsche (la tragédie), de Shakespeare, de quelques films d’Hollywood, de mondes parallèles, de machines et de robots. Cela m’a paru un peu plus confus (il faut le suivre !), sans pour autant manquer d’intérêt.

Paul Jorion commence fort, en nous expliquant que notre cerveau reptilien est le maître de nos réactions, de nos réflexes et de l’affect ; l’information n’arrivant au cortex qu’après (le cortex étant lui spécialisé dans le raisonnement, la réflexion rationnelle, etc..).

Une autre caractéristique de notre cerveau, c’est que la conscience que nous avons de ce que nous faisons n’a pas été conçue comme un instrument qui nous permette de prendre des décisions. […] La représentation au niveau de la conscience de la volonté que nous allons poser un acte, ce que nous appelons notre « intention », n’intervient en fait qu’entre une demi-seconde et… dix secondes après que la décision d’agir a été prise au centre décisionnel du système nerveux, alors que l’acte lui-même a pu être réalisé par le corps un dixième de seconde seulement après l’événement nerveux qui en a été le véritable déclencheur. Pour le dire de manière imagée, la conscience arrive longtemps après la bataille.

La conscience est privée du pouvoir décisionnel que nous lui attribuons habituellement, et du coup, nous devons revoir le sens que nous assignons à des expressions communes telles que « avoir l’intention de », « vouloir », « faire attention à », se concentrer », etc… Je suggérais alors de remplacer, pour souligner les implications de la nouvelle représentation, le mot « conscience » par « imagination », et le mot « inconscient » par « corps » […].

Nous sommes en permanence comme dans un rêve. Nous débarquons dans une pièce où tout vient de se jouer à notre insu, où nous nous disons : « Ah oui, je comprends ! », pour nous rassurer sur le fait que précisément tout ne nous a pas échappé. Ce que les autres on fait, et ce que nous avons fait nous-mêmes et dont nous constatons les effets bénéfiques ou les dégâts. Notre conscience intervient donc comme après-coup, juste bonne à découvrir, comme au soir de la bataille, le champ couvert de morts et à se demander que faire à partir de là : nous intégrons une information nouvelle, nous apprenons sans aucun doute, mais nous ne pourrons faire usage des choses apprises, ou plutôt « notre corps ne pourra en faire usage », que la prochaine fois.

Ce qui amène la conclusion suivante, qui nous empêche d’évaluer les problèmes auxquels nous sommes confrontés :

Nous sommes donc équipés pour réagir à une catastrophe dont l’irruption relance notre dynamique d’affect à l’endroit de notre mémoire où des faits semblables ont préalablement été enregistrés, ce qui déclenche la réaction appropriée. Nous sommes au contraire très mal outillés pour anticiper une catastrophe d’un type nouveau : l’imaginer n’active aucune trace en mémoire, car aucune inscription n’y correspond. Et, du coup, aucun affect ne vient s’associer à la représentation que nous pouvons nous en faire ; nous disons que nous l’imaginons « de manière purement abstraite » — une façon de souligner l’absence, dans ce cas, d’affect associé. Hélas pour nous, imaginer une catastrophe d’un type entièrement nouveau n’a pas le pouvoir de nous faire peur.

Même notre fameuse « raison » ne pourra guère nous être d’une aide quelconque. Appelant Nietzsche à la rescousse :

La tragédie naît avec Sophocle, se déploie avec Eschyle, et s’achève avec Euripide, ami de Socrate chez qui, selon Nietzsche, l’invocation de la raison est le poison qui contaminera le style même de la tragédie et signera sa perte une fois pour toutes. Pourquoi ? Parce que le message que véhicule la tragédie, c’est l’inéluctabilité du destin, alors que la raison nous affirme qu’avec un peu de réflexion, un peu de « jugeote », tout finit par s’arranger. Qu’il n’en est pas ainsi, Nietzsche nous invite à le constater en regardant tout simplement autour de nous. Mais, pour cela, il convient de faire preuve d’un minimum de lucidité. Ce dont nous dissuade précisément sinon l’usage de la raison, du moins la confiance que nous mettons depuis Socrate en son pouvoir.
La raison est en fait, toujours selon Nietzsche, l’ultime deux ex machina, l’artifice dérisoire d’un dieu sorti de nulle part […] La raison, le logos, c’est le terme moyen du syllogisme, comme le montrera Aristote : celui qui s’efface dans sa conclusion. Et la raison « lave plus blanc » ! La baleine est un mammifère, les mammifères allaitent leurs petits, donc la baleine allaite ses petits. La « raison » du fait que la baleine allaite son baleineau, c’est qu’elle est un mammifère : le terme disparu, « mammifère », c’est ce à quoi il suffisait de penser.

Je n’avais pas bien compris cette histoire de la raison, terme moyen du syllogisme, s’effaçant dans la conclusion. En regardant sur la page wikipedia, on peut lire que le syllogisme « est l’ancêtre de la logique mathématique moderne et a été enseignée jusqu’à la fin du XIXe siècle».

Pour moi, le syllogisme typique, c’était « un cheval bon  marché est rare, ce qui est rare et cher, donc un cheval bon marché est cher ». Je me trompais, c’est en fait un sophisme, qui prend l’apparence d’un syllogisme avec des arguments fallacieux dans l’intention de tromper l’auditoire…

La nature, elle, recommence systématiquement de zéro quand un système échoue :

La nature ne résout pas les problèmes qui finissent par se poser : elle se débarrasse, dans sa splendide indifférence, de tout ce qui ne marche pas ; elle recommencera plus tard, car sa luxuriance sur une planète comme la Terre est une donnée. L’histoire paléontologique nous le révèle : lorsque l’une de ses tentatives de créer la vie sous de nouvelles formes échoue, elle n’insiste pas ; elle s’y reprendra tout simplement à nouveau, des millions d’années plus tard. Le temps et l’espace sont à son entière disposition, en quantité faramineuse.

Après une destruction massive d’espèces vivantes, du fait de l’impact d’une météorite ou d’une activité volcanique furieuse, la nature réinvente de zéro : elle ne réutilise pas des procédés ayant déjà servi. L’œil des poulpes est très ancien et de meilleure conception que celui dont nous disposons, nous, mammifères, plus récent de 200 millions d’années, et aboutissement d’une ligne distincte.

Le dessein intelligent, absent de la nature, mais qui caractérise l’activité culturelle des hommes, constitue en soi une étape ultérieure aux processus biologiques, et leur a effectivement succédé dans le temps :

L’homme a ajouté [au physique, au chimique et au biologique] un quatrième niveau : le dessein intelligent, absent de la nature, et qui tire parti de l’analogie. Ce qui caractérise l’intelligence humaine, c’est sa capacité à l’analogie, son talent à reconnaître des formes semblables dans des phénomènes distincts, et ceci en dépit de la nécessité d’opérer souvent cette reconnaissance à un niveau d’abstraction très élevé.

L’homme est donc capable de procéder par analogies. Cette capacité nous a permis de faire de grandes choses (démiurge), comme des machines et des robots… Pour Paul Jorion, ce sont peut-être eux qui nous remplaceront, moins dépendants de la qualité de l’air ou de l’eau ! L’idée parait assez farfelue à la première lecture, mais quand on voit la vitesse des progrès réalisés par l’intelligence artificielle, deux générations d’humains pourraient peut-être suffire à développer des machines capables de nous survivre ; voir aboutir à une machine fabriquées par d’autres machines, lointaines descendantes de nos ultimes productions.

Et Jorion de conclure :

Il ne nous reste qu’à admettre, et à en tirer toutes les conséquences, que ce moment où « l’esprit scientifique, arrivé aux limites qu’il lui est impossible de franchir, doit reconnaître, par la constatation de ses limites, le néant de sa prétention à une aptitude universelle », est aujourd’hui arrivé.

Pour finir, une petite citation de Mad Max dans Fury Road que mentionne Jorion à propos de l’espérance (« une bonne chose tant qu’elle est rare – à consommer sans excès, à l’image d’un petit apéro : point trop n’en faut. ») :

Tu sais l’espoir c’est malsain : si on peut pas réparer ce qui est brisé, on devient cinglé.

Paul Jorion, né en 1946 à Bruxelles, est un anthropologue et essayiste belge. Il a également travaillé dans la finance aux États-Unis à partir de 1998, et a été l’un des premiers à annoncer la crise des subprimes. Souvent présenté comme économiste, c’est avant tout un anthropologue, ce qui lui permet d’aborder tout ce qui touche à l’homme, comme on le voit dans ce livre. Il tient un blog que plusieurs auteurs alimentent (certains articles sont très pointus), et participe à de nombreuses conférences ou débats.

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