Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar

Mémoires d'Hadrien - Marguerite Yourcenar C’est en écoutant France Culture que j’ai entendu parler de ce roman (et de cet empereur romain). Réveillé un peu plus tôt que d’habitude (5h du mat’), j’allume la radio : c’était l’émission « Éloge du savoir » (c’est toujours fascinant d’écouter ces professeurs du collège de France discourir sur un sujet qu’ils maîtrisent complètement), en l’occurence une série de treize épisodes sur « L’empereur Hadrien et les cités grecques » (que j’ai podcasté mais pas encore écouté). Et on y mentionnait ce roman de Marguerite Yourcenar sur celui qui fût un empereur humaniste. Peut-être le fameux « philosophe roi » de Platon… ou alors un « despote éclairé » ? 😉

Il s’agit donc des mémoire fictives d’Hadrien, où il s’adresse à son petit-fils adoptif et éventuel successeur, Marc Aurèle. La lecture est passionnante, et c’est très bien écrit : Hadrien fait le point sur sa vie alors qu’il est âgé et malade, sorte de testament d’une vie pour le moins exceptionnelle. En le lisant, je me disais que si nos dirigeants avaient cette hauteur de vue, le monde serait certainement meilleur…

Marguerite Yourcenar a commencé ce roman alors qu’elle n’avait qu’une vingtaine d’années. Les éditeurs ayant refusé de le publier, elle l’abandonna pendant vingt cinq ans… puis se remit à l’ouvrage. Elle a voulu « refaire du dedans ce que les archéologues du XIXe siècle on fait du dehors », et ajoute « Si j’ai choisi d’écrire ces Mémoires d’Hadrien à la première personne, c’est pour me passer le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de moi-même. […] Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques. »

Hadrien succède à Trajan en 117. Ce dernier avait mené une politique d’expansion (l’empire romain est alors à son apogée territoriale), mais les peuples envahis se rebellant à un moment ou à un autre, les guerres succèdent aux guerres. Hadrien va instaurer la paix, abandonner les dernières conquêtes (territoires difficiles à réellement contrôler) pour privilégier la négociation et l’alliance avec ceux-ci, puis fortifier les frontières et adopter une politique purement défensive.

Il voyagera longtemps à travers l’empire, pour rendre la justice, réorganiser les défenses, réformant le droit romain par la même occasion. Mais il est surtout passionné par l’art, et la civilisation grecque. Côté cœur, il délaisse très vite sa femme pour s’enticher d’un jeune éphèbe, Antinoüs, qu’il ira jusqu’à diviniser lorsque celui-ci mourra…

Voilà un extrait qui m’a paru particulièrement pertinent pour notre époque :

Il faut l’avouer, je crois peu aux lois. Trop dures, on les enfreint, et avec raison. Trop compliquées, l’ingéniosité humaine trouve facilement à se glisser entre les mailles de cette nasse traînante et fragile. Le respect des lois antiques correspond à ce qu’a de plus profond la piété humaine ; il sert aussi d’oreiller à l’inertie des juges. Les plus vieilles participent de cette sauvagerie qu’elles s’évertuaient à corriger ; les plus vénérables sont encore le produit de la force. La plupart de nos lois pénales n’atteignent, heureusement peut-être, qu’une petite partie des coupables ; nos lois civiles ne seront jamais assez souples pour s’adapter à l’immense et fluide variété des faits. Elles changent moins vite que les mœurs ; dangereuses quand elles retardent sur celles-ci, elles le sont davantage quand elles se mêlent de les précéder. Et cependant, de cet amas d’innovations périlleuses ou de routines surannées, émergent ça et là, comme en médecine, quelques formules utiles. Les philosophes grecs nous ont enseigné à connaître un peu mieux la nature humaine ; nos meilleurs juristes travaillent depuis quelques générations dans la direction du sens commun. J’ai effectué moi-même quelques-unes de ces réformes partielles qui sont les seules durables. Toute loi trop souvent transgressée est mauvaise : c’est au législateur de l’abroger ou à la changer, de peur que le mépris où cette folle ordonnance est tombée ne s’étende à d’autres lois plus justes. Je me proposais pour but une prudente absence de lois superflues, un petit groupe fermement promulgué de décisions sages. Le moment semblait venu de réévaluer toutes les prescriptions anciennes dans l’intérêt de l’humanité.

Mon but était simplement de diminuer cette masse de contradictions et d’abus qui finissent par faire de la procédure un maquis où les honnêtes gens n’osent s’aventurer et où prospèrent les bandits.

Sur les hommes :

Je ne méprise pas les hommes. Si je le faisais, je n’aurais aucun droit, ni aucune raison, d’essayer de les gouverner. Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir, pour se faire valoir, même à leurs propres yeux, ou tout simplement pour éviter de souffrir. Je le sais : je suis comme eux, du moins par moment, ou j’aurais pu l’être. Entre autrui et moi, les différences que j’aperçois sont trop négligeables pour compter dans l’addition finale. Je m’efforce donc que mon attitude soit aussi éloignée de la froide supériorité du philosophe que l’arrogance du César. Les plus opaques des hommes ne sont pas sans lueurs : cet assassin joue proprement de la flûte ; ce contremaître déchirant à coups de fouet le dos des esclaves est peut-être un bon fils ; cet idiot partagerait avec moi son dernier morceau de pain. Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier les vertus qu’il n’a pas, et de négliger de cultiver celles qu’il possède.

Sur les biographies :

En un sens, toute vie racontée est exemplaire ; on écrit pour attaquer ou pour défendre un système du monde, pour définir une méthode qui nous est propre. Il n’en est pas moins vrai que c’est par l’idéalisation ou par l’éreintement à tout prix, par le détail lourdement exagéré ou prudemment omis, que se disqualifie presque tout biographe : l’homme construit remplace l’homme compris. Ne jamais perdre de vue le graphique d’une vie humaine, qui ne se compose pas, quoi qu’on dise, d’une horizontale et de deux perpendiculaires, mais bien plutôt de trois lignes sinueuses, étirées à l’infini, sans cesse rapprochées et divergeant sans cesse : ce qu’un homme a cru être, ce qu’il a voulu être, et ce qu’il fut.

À propos de la religion chrétienne :

Je  passai tout un soir à discuter de l’injonction qui consiste à aimer autrui comme soi-même ; elle est trop contraire à la nature humaine pour être sincèrement obéie par le vulgaire, qui n’aimera jamais que soi, et ne convient nullement au sage, qui ne s’aime pas particulièrement soi-même.

Sur la maladie et la vieillesse :

Il est difficile de rester empereur en présence d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme. L’œil du praticien ne voyait en moi qu’un monceau d’humeurs, triste amalgame de lymphe et de sang. Ce matin, l’idée m’est venue pour la première fois que mon corps, ce fidèle compagnon, cet ami plus sûr, mieux connu de moi que mon âme, n’est qu’un monstre sournois qui finira par dévorer son maître.

Sur France Culture, pour retrouver la série d’émission « L’empereur Hadrien et les cités grecques », passer par Émissions puis sélectionner l’émission Éloge du savoir ; ces treize émissions se situent entre le 05.01.2015 et le 04.02.2015.

Vous pouvez aussi écouter une autre émission avec des extraits de ce livre (même si le sujet principal est Rome) ; c’est dans « Les nouveaux chemins de la connaissance », et l’émission s’appelle Tous les chemins mènent à Rome (3/4) : Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar.

Marguerite Yourcenar (1903-1987) est une femme de lettres française naturalisée américaine en 1947 (elle quitte la France en 1939), auteur de romans et de nouvelles « humanistes », ainsi que de récits autobiographiques. Elle fut aussi poète, traductrice, essayiste et critique littéraire. Son roman Mémoires d’Hadrien, en 1951, connaît un succès mondial et lui vaut le statut définitif d’écrivain. Elle fut la première femme élue à l’Académie française (1980).

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