Mao, l’histoire inconnue – Jung Chang & Jon Halliday

Mao, l'histoire inconnue - Tome 1 - Jung Chang & Jon Halliday Après avoir lu Les habits neufs du président Mao de Simon Leys (qui nous a malheureusement quitté en  août dernier), et discutant avec le libraire de ce cher Mao, il m’a proposé cette biographie non-officielle parue en deux gros tomes (+1200 pages) chez Folio Histoire.

Le livre de Simon Leys se concentrait sur une période très précise (1967-1969), au plus fort de la Révolution culturelle, et dénonçait le premier à un Occident incrédule que ce n’était qu’une gigantesque (et tragique) manipulation de Mao Zedong destinée à lui rendre les pleins pouvoirs.

Ces deux tomes reprennent quant à eux toute la vie de Mao, et ce n’est pas triste ! Alors attention : c’est totalement « à charge », et le portrait dressé par les deux auteurs est sans concession, c’est le moins que l’on puisse dire. Mao y apparaît comme un véritable monstre prêt à tout pour conquérir le pouvoir suprême et s’y maintenir, notamment en sacrifiant son peuple sans compter. Ainsi le quatrième de couverture déclare :

Mao Tsé-toung, qui pendant vingt-sept ans détint un pouvoir absolu sur un quart de la population du globe, fut responsable de la mort d’au moins soixante-dix millions de personnes en tant de paix, plus que tout autre dirigeant au XXe siècle.

Et le livre se termine par l’épilogue suivant :

Le portrait de Mao et sa dépouille continuent de dominer la place Tienanmen, au cœur de la capital chinoise. L’actuel régime communiste se déclare l’héritier de Mao et s’emploie toujours énergiquement à perpétuer son mythe.

Après avoir regardé un peu sur internet, ce livre est assez critiqué, en dépit de son succès de librairie… Surtout par les sinologues professionnels : que ce chiffre de soixante-dix millions de morts est difficilement vérifiable d’une part, que la méthode utilisée par les auteurs n’est pas celle d’un véritable travail universitaire d’autre part (malgré les dix ans de recherches qu’ils y ont consacré), et enfin que Mao était un dirigeant complexe, tiraillé de contradictions et aux multiples facettes.

Alors bon, ce n’est peut-être pas  un travail universitaire, mais personnellement je l’ai dévoré. D’autre part, les dictateurs « tiraillé de contradictions et aux multiples facettes », ça me laisse un peu froid. Hitler aimait la peinture, Mao la poésie, et alors ? Enfin, quelque soit le nombre de millions de morts, le chiffre exact importe peu…

Revenons au livre en lui-même : le style est très agréable à lire, et la narration parfaite : on est très vite accroché, et les multiples personnages chaque fois remis en contexte (j’avais peur d’une multitude de noms, d’une complexité à suivre tout cela, comme dans le livre de Simon Leys). L’histoire est passionnante, du début à la fin.

À vingt-quatre ans, Mao déclare ceci :

Je ne souscris pas à l’idée que pour être moral le motif de nos actions doit tendre au bien d’autrui. […] Bien entendu, il y a dans le monde des gens et des objets, mais tous ne s’y trouvent que pour moi. […] nous n’avons aucun devoir envers les autres. […] D’aucuns prétendent que l’on est responsable envers l’histoire. Je n’en crois rien. La seule chose qui m’intéresse, c’est mon développement personnel […]. J’ai mon désir et j’agis conformément à ce qu’il me dicte. Je ne suis responsable envers personne. »

Cela m’a fait immédiatement penser à L’Unique et sa propriété de Max Stirner : même apologie de l’égoïsme ! Là où c’est intéressant, c’est que Stirner n’en devient pas pour autant un monstre. Il reste sympathique, plus préoccupé par sa liberté de pensée en fait (hantise du conditionnement) que par l’idée de se servir des  autres. Mao n’aura pas cette élévation de l’esprit.


Mao, l'histoire inconnue - Tome 2 - Jung Chang & Jon Halliday Mao, par hantise du travail, va vite choisir la politique, et le communisme comme terrain de jeu.

Ses premières actions sont plus spectaculaires ou symboliques qu’efficaces, montrant ainsi un don certain pour la politique ; c’est comme ça qu’il va se faire remarquer, notamment de Staline.

Très vite, il saura se protéger, se faire construire des résidences secrètes avec tunnel de secours, s’entourer de gardes, etc… Il restera en fait peu visible au public, soucieux de sa longévité et très conscient des risques du métier (tel qu’il le pratique en tout cas !). Il régnera par la terreur.

Car lui n’hésite pas à tuer, que ce soit les adversaires politiques grâce aux procès staliniens qui lui ont bien montré comment procéder, dans ce merveilleux système communiste, avec les aveux publics en cerise sur le gâteau (Mao restera d’ailleurs Stalinien bien après l’Union Soviétique) ;  mais aussi les troupes de sa propre armée (en les envoyant sciemment au massacre), ou une bonne partie de la population (au gré des famines qu’il provoque), si tant est que cela peut lui servir politiquement.

Dans un premier temps, il lui faut combattre les nationalistes (pro-capitalistes), menés par Tchang Kaï-chek, tout en prétendant lutter avec lui contre les envahisseurs Japonais  (le « front-uni »), alliance qu’il ne respectera pas, laissant les nationalistes s’affaiblir en luttant contre les japonais.

Puis, traqué par les nationalistes, alors qu’il doit rejoindre un contingent de l’armée au nord, ce sera La longue Marche, périple totalement inutile de plus d’un an qui coûtera la vie à 100 000 hommes, tout simplement parce que Mao rechigne à rejoindre les troupes du Nord, où il risquerait de perdre son  autorité.

Une fois  au pouvoir, son obsession sera de faire de la Chine une grande puissance mondiale, et pour cela il est prêt à tout. L’Union soviétique lui fournit des armes et l’aide pour développer l’industrie (militaire) en échange de céréales, affamant ainsi sa propre population. Mao ne s’en cache pas :

Distribuer les ressources de façon égalitaire ne fera que ruiner le Grand Bond en avant. Quand il n’y a pas assez de nourriture, des gens meurent de faim. Il vaut mieux laisser mourir la moitié de la population, afin que l’autre moitié puisse manger suffisamment.

Résultat : l’économie du pays est tout près de s’effondrer, et d’immenses famines ont lieu : on estime que trente-huit millions de personnes moururent de faim ou de surmenage au cours des quatre années que dura le « Grand bond en avant ».

Dans la même continuité, il fera tout pour obtenir la bombe atomique avec l’aide des Russes. Les rapport internationaux entre grandes puissances sont à cet égard assez terrifiants (guerre de Corée, guerre du Vietnam), et Mao est prêt à tout, y compris provoquer les États-Unis pour provoquer une guerre nucléaire, arguant qu’il dispose du plus grand réservoir de population !

Je terminerai sur le manque de clairvoyance de nos intellectuels ou des politiques face à ce pan gigantesque de l’histoire, avec Simone de Beauvoir d’abord, puis François Mitterrand, tous deux mentionnés dans le livre :

Quand Simone de Beauvoir se rendit en Chine en 1955, elle ignorait que la Chinoise francophone chargée de l’accompagner dans ses déplacements était obligée de demander la permission chaque fois qu’elle voulait lui parler sans passer par l’interprète. Après sa courte visite, dans un gros livre intitulé « La longue marche », la Française pontifia: « […] le pouvoir qu’il [Mao] exerce n’est pas plus dictatorial que celui qu’a détenu par exemple un Roosevelt. La constitution de la Chine nouvelle rend impossible la concentration de l’autorité entre les mains d’un seul : le pays est dirigé par une équipe dont les membres sont unis  par une longue lutte en commun et une étroite camaraderie. » (Dans l’édition américaine, l’index thématique ne comporte à l’entrée « violence » qu’un seul renvoi : « [Mao] sur la violence, comment l’éviter ».)

À l’inverse, lorsque Mao, en pleine famine, se répandit en mensonges éhontés devant François Mitterrand — « Je le répète, afin d’être entendu : il n’y a pas de famine en Chine » — celui-ci goba tout, et alla jusqu’à écrire que Mao « n’ [était] pas un dictateur » mais un « humaniste », trois ans avant de dénoncer la « dictature » du général de Gaulle.

Ça fait peur… et en même temps, démontre qu’ils sont bien peu nombreux ceux qui ne laissent pas duper par l’Histoire en cours. La même chose se répétera pour le Cambodge et les Khmers Rouges, dont Mao était le « parrain »… on connaît maintenant la vérité de ce régime.

Jung Chang est un écrivain d’origine chinoise vivant en Angleterre. Née en 1952, elle sera brièvement Garde rouge pendant la Révolution culturelle, avant de partir travailler à la campagne puis en usine. Elle quitte la Chine en 1978 pour l’Angleterre, où elle devient docteur en linguistique. Elle se marie par la  suite avec Jon Halliday,  historien britannique (irlandais), spécialiste de l’histoire de la Russie et de la République populaire de Chine.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *