La dernière fête – Gil Scott-Héron

LA dernière fête - Gil Scott-Héron

J’avais fait un article sur Gil Scott-Héron il y a quelques années, à l’occasion de la sortie de son dernier album sorti en 2010 et intitulé « I’m new here », que j’avais d’ailleurs fini par acheter sur le défunt Ubuntu One Music Store (voir ici, c’était l’époque où Canonical tentait plein de choses, aujourd’hui c’est plutôt l’inverse !).

Pour revenir à Gil Scott-Héron, quand j’ai vu ce livre sur l’étagère du libraire, je l’ai feuilleté rapidement, et emmené sans hésitation : je sentais que cette autographie partielle allait me plaire. L’intuition était bonne.

Gil nous raconte sa vie, depuis son enfance jusqu’à la tournée qu’il fit avec Stevie Wonder en 1980-1981, le « Hotter than July Tour », dont le but était de faire du 15 janvier un jour férié, date de l’anniversaire de Martin Luther King.

Il fut élevé par sa grand-mère, puis par sa mère, qui lui ont transmis une bonne éducation. Sa mère lui faisait toujours confiance, mais attendait de bons résultats scolaires. Il est repéré par un prof et obtient une bourse pour aller à l’école de Fieldston pour préparer son bac, une école qu’il n’aurait jamais eu les moyens de payer (il travaille tous les étés, et souvent le week-end pour aider sa mère). Voilà ce qu’il dit à propos de cet expérience :

À cet égard, je ne pourrai jamais accuser les élèves ou l’établissement de Fieldston d’être racistes. Je pourrais accuser les élèves qui se connaissaient depuis des années d’avoir préféré rester entre eux au lieu de passer du temps avec un nouveau. Je pourrais accuser les profs d’avoir enseigné à mes camarades de classe pendant dix ans et à moi pendant dix minutes. Mais je ne peux pas dire qu’ils n’ont pas pris le temps de m’expliquer que je ne travaillais pas assez.
Il y avait donc des élèves, des profs et des dirigeants qui ne m’appréciaient pas. Mais à leur décharge, je crois sincèrement qu’il ne fallait rien y voir de plus. Il y a eu beaucoup de noirs qui ne m’ont pas apprécié, au fil des ans. Ils avaient moins à cœur de me le faire savoir, voilà tout.
La plus grande part de cette sagesse, je l’ai acquise pendant ces trois années passées là-bas.

On le voit, il est concerné par sa condition sociale et raciale, être noir aux États-Unis n’est pas forcément facile, et il a 19 ans quand Martin Luther King se fait assassiné.

En fait, Gil Scott-Héron voulait être écrivain, et ce depuis ses plus jeunes années. Après son bac, il intègrera l’université de Lincoln car plusieurs écrivains noirs y ont atteint la renommée. Il sera même professeur de lettres quelques années. Mais de l’écriture de romans puis de poèmes, il passe à la musique avec un pote étudiant en formation musicale. Le succès va venir assez vite, et avec le titre « Angel Dust » (qui sera classé dans le top 10), il commence à accéder aux grandes salles de concert.

Il est célèbre pour ses « chansons-poèmes » « The Revolution Will Not Be Televised », « We almost lost Detroit », « The Bottle » ou « Angel Dust ». Les textes de ses chansons font souvent référence aux problèmes sociaux et raciaux. Avec son style mi-parlé, mi-chanté parfois (le « spoken word »), il est considéré par certains comme un précurseur du rap. Il participera aussi aux concerts No Nuke organisé au Madison Square Garden de New-York par le groupe militant contre le nucléaire MUSE (Jackson Browne, Graham Nashe, etc…).

« La dernière fête » nous emmène jusqu’à sa tournée avec Stevie Wonder : c’était Bob Marley qui devait accompagner Stevie au départ, mais Bob avait une tournée de prévue avec les Commodores au mois de novembre, et c’est à Gil que l’on a proposé de le rempalcer, avec son groupe Amnesia Express. Le remplacement, prévu pour quelques semaines, se prolongera jusqu’à la fin de la tournée : Bob Marley venait de tomber malade, atteint d’un cancer.

Voilà, Gil nous raconte toute cette époque avec ses mots, parfois quelques textes sous forme de poésie. J’ai beaucoup aimé, pour l’époque décrite, sa franchise, sa façon de parler de Stevie Wonder… Son discours est très engagé socialement et politiquement, c’est un défenseur de la cause noir américaine, ce qui n’empêche pas l’émotion de poindre à certains passages.

Voilà un dernier extrait : une fois son premier roman écrit, il le présente à un éditeur qui accepte de le publier mais avec deux conditions : « réécrire tout le dialogue du ghetto pour en faire de l’anglais », et « intervertir les personnages numéros deux et numéro trois ». À la clef, un chèque de deux mille dollars, une somme importante pour l’époque (et pour Gil !) :

L’atmosphère avait sensiblement changé dans la pièce. Le climat s’était rafraîchi. Alors que j’étais dans l’expectative, l’éditeur s’est mis à ranger les dossiers et la paperasse sur son bureau, s’est à nouveau enfoncé dans son siège avant d’allumer une autre cigarette.
« Je te laisse le temps d’y réfléchir, a-t-il dit. Là, il y a un chèque de deux mille dollars libellé à ton nom. Et là, il y a ton manuscrit. J’ai été clair au sujet des modifications nécessaires à sa publication. À toi de décider si tu veux qu’il soit publié. »
Oui, c’était clair. Je n’ai pas bougé, concentré sur le billet de cinq dollars qui était à peu près tout ce qui me restait en poche. et dans le monde, d’ailleurs. C’était incroyable tous ces changements survenus au cours de l’année depuis que j’avais débuté l’écriture de ce livre. D’abord, j’avais simplement voulu voir jusqu’où cette idée me mènerait. Puis, quand j’étais retourné à la fac, j’avais voulu me fixer un programme précis, qui ne soit pas surchargé par les cours, les devoirs à rédiger, les livres à lire, et les exams à passer. C’est pour cela que j’avais arrêté la fac. Tout ce temps, j’avais voulu finir quelque chose. J’avais une liste d’idées aussi longue que la route qui allait de Jackson à la 17e Rue Ouest, toutes inachevées et voletant sur le bas-côté, morceaux de papier, fragments de pensées que je n’avais jamais développées. Plus qu’il n’en fallait pour rivaliser avec le tableau d’honneur de ma mère et de ses frères et sœurs, plus qu’il n’en fallait pour étouffer les ricanements de mes camarades de Lincoln qui me traitaient de fou. Il fallait que j’aille au bout de mon idée. Et j’avais réussi.
Mais comme je n’avais réellement jamais achevé quoi que ce soit, à part une ou deux lignes dans de quelconques publications scolaires, mon travail n’avait jamais dépassé les huées et les vindictes de la « racaille » réactionnaire de Lincoln qui soutenait que je n’allais plus en cours parce que je passais mon temps à fumer de la marijuana et que la seule chose que je ferais bien de rédiger c’était une lettre d’excuses pour avoir menti en prétendant écrire un livre. Et sur ce bureau devant moi ne se trouvait pas seulement ce qui me permettrait de leur clouer le bec, mais aussi u chèque de deux mille dollars. Vous imaginez ? Je pouvais revenir sur le campus l’année suivante, montrer que j’avais gagné une avance de deux mille dollars, et avoir l’occasion de coller des exemplaires du livre avec mon nom dessus sous le nez de ces grandes gueules de chambreurs, devant les membres de l’association des étudiants, des types qui m’avaient fait passer pendant des mois pour un fumeur de cannabis abruti. Et l’occasion de voir ma mère sourire et de justifier sa foi en moi, et de balayer les critiques acerbes de mon oncle. Il suffisait que je signe ce document et que je m’en aille.
Que je m’en aille en laissant mon manuscrit. Que je laisse mon manuscrit comme on laisse un animal domestique chez le véto pour le faire châtrer. Comme on laisse un cerf sur la table du taxidermiste pour qu’il lui arrache les tripes et le remplisse de sciure de bois, lui coupe la tête pour la faire trôner sur la fausse cheminée chez un m’as-tu-vu prétentieux et content de lui. J’ai tenté une nouvelle fois de peser le pour et le contre, assis dans ce fauteuil, parcouru de sueur froide, la figure impassible, comme un cadavre en veste de cuir.
Je me suis levé lentement en esquissant ce qui fut sans doute ma pire tentative de sourire. L’éditeur s’était détourné sur son fauteuil pivotant et s’efforçait de ne pas me regarder. Du coup, il ne m’a sans doute pas vu prendre le manuscrit et sortir du bureau.

Gil Scott-Héron (1949-2011) est un musicien, poète et romancier américain. Voir cet article de Télérama paru quand il décède.

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