L’art de la joie – Goliarda Sapienza

L'art de la joie - Goliarda Sapienza

Livre conseillé par mon libraire de Puteaux, imposant d’épaisseur avec ses 800 pages (5,6 cm !), dans la collection Météores de l’éditeur Le Tripode. « L’art de la joie » est aujourd’hui considéré comme une œuvre majeure de la littérature italienne contemporaine.

C’est l’histoire de Modesta, née dans une famille misérable sur les bords de l’Etna, qui va se retrouver par les hasards de la vie héritière d’une famille dégénérée de nobles siciliens. S’en suivra une quête éperdue de liberté, de corps comme d’esprit, ainsi qu’une vie amoureuse palpitante. Et tout cela dans un style assez remarquable, où la vie palpite constamment et où la profondeur ne manque pas.

Le roman commence fort, on est tout de suite accroché par cette enfance misérable à laquelle Modesta échappe pour se retrouver dans un couvent. À partir de là, elle va commencer à comprendre beaucoup de choses et à agir pour influer sur son futur. Elle est très intelligente, et j’imaginais à ce moment du roman un grand destin de femme à venir. Ce ne sera pas exactement le cas, mais elle va tout de même se construire une personnalité exceptionnelle, éprise de liberté de pensée dans un contexte de guerre et de fascisme.

Ce qui surprend le plus, c’est que tout ou presque est rendu sous la forme de dialogues ! C’est assez plaisant au début, mais finalement génère un manque de contexte un peu lassant par fois (par contre, cela donne un ton très original au roman) : par exemple quand elle se retrouve en prison pendant la guerre, il faudra attendre qu’elle en sorte pour en apprendre la raison, au détour d’une conversation.

D’autres fois c’est à cause des personnages, et des dialogues sans fin sur le même thème, comme avec Brigitte qui est plutôt difficile à gérer et souvent à se plaindre. Après ce sera avec Carmine, le premier amant de Modesta : leurs « Je t’aime moi non plus » fatigue à la longue… Un peu plus tard, ce sera pareil avec son amante Joy… On tourne les pages et on s’ennuie un peu, il ne se passe pas grand chose…

Tout de même, il en reste un superbe roman, la vie d’une femme qui par la culture va s’émanciper totalement, vivre sans tenir compte des convenances (une femme en Sicile…), veiller à élever ses enfants dans ce même esprit, s’engager politiquement et protéger les communistes en danger. Car en fond, l’histoire est à l’heure de la montée du fascisme italien, des communistes qui se cachent, puis vient la seconde guerre mondiale. Là aussi, j’aurai bien aimé plus de contexte historique. On a d’ailleurs un peu de mal à se rendre compte du temps qui passe.

Quelques extraits pour vous faire une idée :

S’ils avaient vu Ippolito, ils se seraient rendu compte qu’il n’était pas aussi monstrueux que le leur avait représenté leur imagination. Ne jamais refuser de voir les côtés désagréables de la vie ; quand on ne les connaît pas, la réalité leur fat prendre des proportions gigantesques dans l’imagination, les transformant en cauchemars incontrôlables.

Les socialistes sont tombés dans le piège psychologique de la pensée libérale. Ils croient eux aussi à la bonté fondamentale des institutions démocratiques.

Les temps changent, Carmine, la science découvre plein de choses. Et cela, en notre faveur à nous, les femmes. Avec l’aide des médecins et du savoir, la femme se libérera bientôt de bien des condamnations dont l’ont accablée la nature et les maîtres.

Mais pourquoi les hommes font-ils toujours la guerre,Modesta ?
Les intérêts,Béatrice. Uniquement pour des intérêts masqués par des idéaux. Et peut-être pour autre chose encore,plutôt difficile à comprendre.

Le mal réside dans les mots que la tradition a voulus absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux. Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation

Attention, Bambolina, Crispina, Olimpia, attention ! D’ici 20 ou 30 ans, vous n’accuserez pas les hommes quand vous vous trouverez à pleurer dans quelques mètres carrés d’une petite pièce, les mains mangées par l’eau de javel. Ce ne sont pas les hommes qui vous ont trahies, mais ces femmes, anciennes esclaves, qui ont volontairement oublié leur esclavage et qui, se reniant, se placent aux côtés des hommes dans les diverses sphères du pouvoir.
(…)Attention vous, privilégiées de la culture et de la liberté, de ne pas suivre l’exemple de ces négresses parfaitement alignées. A la place des mains cisaillées par l’eau de javel, pour vous se préparent des années du sinistre exercice masculin qui consiste à attacher les plus pauvres à la chaîne de montage et nuit sans sommeil de l’efficacité à tout prix. Et après 20 années de cet exercice vous vous trouverez enfermées dans des gestes et des pensées distordus comme ce spectre qui sourit par devoir bureaucratique.

Goliarda Sapienza (1924-1996) est née à Catane dans une famille anarcho-socialiste. Son père, avocat syndicaliste, fut l’animateur du socialisme sicilien jusqu’à l’avènement du fascisme. Sa mère, Maria Giudice, figure historique de la gauche italienne, dirigea un temps le journal Il grido del popolo (Le Cri du peuple). « L’art de la joie » semble en partie inspirée de sa propre vie.

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