Archives de catégorie : Littérature

Orwell ou l’horreur de la politique – Simon Leys

Orwell ou l'horreur de la politique - Simon Leys

George Orwell est un personnage qui vaut le détour, de part ses écrits et ses actes, jamais en décalage l’un par rapport à l’autre. Alors quand quelqu’un comme Simon Leys, autre grand personnage, produit un petit essai sur le premier (à peine une centaine de pages), cela vaut certainement le coup de le lire.

Il s’agit d’un réédition, la première datant de 1984 (allez savoir pourquoi !) était épuisée. L’occasion d’ajouter quelques notes et une troisième annexe à propos de l’affaire de « la liste noire », la dernière en date des calomnies à l’encontre d’Orwell, plus de cinquante ans après sa mort (le journal Le Monde était encore une fois dans le coup !).

Simon Leys s’appuie essentiellement sur la biographie très complète de Bernard Crick « George Orwell, une vie », que l’on peut encore trouver, mais d’occasion apparemment.

La première chose que nous dit Leys, c’est que Orwell, contrairement à l’idée générale qui en France réduit 1984 à une lutte contre le communisme, se battait avant tout au nom du socialisme :

Et pourtant, en France, il demeure sinon inconnu, du moins largement mécompris. Est-ce seulement l’effet de l’incurable provincialisme de ce pays ? Le malentendu qui l’entoure ici doit avoir également des causes politiques, semblables peut-être à celles qui permirent à Sartre et Beauvoir d’excommunier si durablement des rangs de l’intelligentsia bien-pensante un Camus ou un Koestler, coupables de la même lucidité.
Quand les français lisent Orwell, c’est généralement dans une optique digne du Reader’s Digest : son œuvre est alors réduite au seul 1984 privé de son contexte et arbitrairement réduit aux dimensions d’une machine de guerre anticommuniste. On ignore trop souvent que c’était au nom du socialisme qu’il avait mené sa lutte antitotalitaire, et que le socialisme, pour lui, n’était pas une idée abstraite, mais une cause qui mobilisait tout son être, et pour laquelle il avait d’ailleurs combattu et manqué se faire tuer durant la guerre d’Espagne.

Sa conversion au socialisme intervient alors qu’il a déjà publié quatre livres : un éditeur l’envoie en 1936 dans le nord industriel de l’Angleterre enquêter sur la condition ouvrière, au moment de la Dépression. En quelques  semaines, l’injustice sociale et la misère fut pour lui une révélation bouleversante et définitive.

Mais il faut aussi retenir son enfance et les six années d’internat pour bien comprendre sa personnalité.

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Ils savent tout de vous – Iain Levison

Ils savent tout de vous - Iain LevisonIain Levison, j’ai déjà lu deux de ses romans, et j’aime bien le côté social de ses récits, que ce soit le récit de ses années de galère lorsqu’il a obtenu sa licence de lettres, et où il a du accepter de travailler dans à peu près n’importe quoi (Tribulations d’un précaire), ou son premier roman où le personnage principal licencié de son boulot accepte de devenir un tueur (Un petit boulot) pour s’en sortir.

Pour celui-ci, c’est encore un polar, genre que semble apprécier l’auteur. Snowe est un flic du Michigan, qui se met à percevoir les pensées des gens… Au début, ce genre de truc peut se révéler marrant et pratique comme pour arrêter les coupables, mais cela devient vite problématique (son essai de drague tourne au fiasco), et on préfère vite la solitude !

Et puis Terry, travaillant pour une agence gouvernementale, va le charger d’une mission : retrouver un prisonnier condamné à mort qui s’est échappé, et qui a les mêmes facultés que lui… Mais la rencontre entre les deux télépathes ne va pas se passer comme prévu…

Un petit roman policier donc, sans grande envergure, même si la problématique de la surveillance généralisée (comme l’annonce le titre) fait partie de l’histoire. Mais il se lit agréablement (comme tous les bouquins de Levison), et il n’est pas exclu que l’on retrouve Snowe dans un futur roman, il pourrait bien devenir le personnage fétiche de l’auteur, en lutte contre ces agences aux pouvoirs très étendus… Pure spéculation cependant !

Autres romans du même auteur sur ce blog :

Iain Levison, né en 1963 à Aberdeen, est un écrivain américain d’origine écossaise vivant à Philadelphie. Après avoir vécu avec sa mère célibataire dans un taudis d’Aberdeen, il part vivre aux États-Unis en 1971. Deux de ses romans ont déjà fait l’objet d’une adaptation au cinéma : Arrêtez-moi là de Gilles Bannier avec Reda Kateb, et Un petit boulot de Pascal Chaumeil avec Romain Duris.

La dernière fête – Gil Scott-Héron

LA dernière fête - Gil Scott-Héron

J’avais fait un article sur Gil Scott-Héron il y a quelques années, à l’occasion de la sortie de son dernier album sorti en 2010 et intitulé « I’m new here », que j’avais d’ailleurs fini par acheter sur le défunt Ubuntu One Music Store (voir ici, c’était l’époque où Canonical tentait plein de choses, aujourd’hui c’est plutôt l’inverse !).

Pour revenir à Gil Scott-Héron, quand j’ai vu ce livre sur l’étagère du libraire, je l’ai feuilleté rapidement, et emmené sans hésitation : je sentais que cette autographie partielle allait me plaire. L’intuition était bonne.

Gil nous raconte sa vie, depuis son enfance jusqu’à la tournée qu’il fit avec Stevie Wonder en 1980-1981, le « Hotter than July Tour », dont le but était de faire du 15 janvier un jour férié, date de l’anniversaire de Martin Luther King.

Il fut élevé par sa grand-mère, puis par sa mère, qui lui ont transmis une bonne éducation. Sa mère lui faisait toujours confiance, mais attendait de bons résultats scolaires. Il est repéré par un prof et obtient une bourse pour aller à l’école de Fieldston pour préparer son bac, une école qu’il n’aurait jamais eu les moyens de payer (il travaille tous les étés, et souvent le week-end pour aider sa mère). Voilà ce qu’il dit à propos de cet expérience :

À cet égard, je ne pourrai jamais accuser les élèves ou l’établissement de Fieldston d’être racistes. Je pourrais accuser les élèves qui se connaissaient depuis des années d’avoir préféré rester entre eux au lieu de passer du temps avec un nouveau. Je pourrais accuser les profs d’avoir enseigné à mes camarades de classe pendant dix ans et à moi pendant dix minutes. Mais je ne peux pas dire qu’ils n’ont pas pris le temps de m’expliquer que je ne travaillais pas assez.
Il y avait donc des élèves, des profs et des dirigeants qui ne m’appréciaient pas. Mais à leur décharge, je crois sincèrement qu’il ne fallait rien y voir de plus. Il y a eu beaucoup de noirs qui ne m’ont pas apprécié, au fil des ans. Ils avaient moins à cœur de me le faire savoir, voilà tout.
La plus grande part de cette sagesse, je l’ai acquise pendant ces trois années passées là-bas.

On le voit, il est concerné par sa condition sociale et raciale, être noir aux États-Unis n’est pas forcément facile, et il a 19 ans quand Martin Luther King se fait assassiné.

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L’art de la joie – Goliarda Sapienza

L'art de la joie - Goliarda Sapienza

Livre conseillé par mon libraire de Puteaux, imposant d’épaisseur avec ses 800 pages (5,6 cm !), dans la collection Météores de l’éditeur Le Tripode. « L’art de la joie » est aujourd’hui considéré comme une œuvre majeure de la littérature italienne contemporaine.

C’est l’histoire de Modesta, née dans une famille misérable sur les bords de l’Etna, qui va se retrouver par les hasards de la vie héritière d’une famille dégénérée de nobles siciliens. S’en suivra une quête éperdue de liberté, de corps comme d’esprit, ainsi qu’une vie amoureuse palpitante. Et tout cela dans un style assez remarquable, où la vie palpite constamment et où la profondeur ne manque pas.

Le roman commence fort, on est tout de suite accroché par cette enfance misérable à laquelle Modesta échappe pour se retrouver dans un couvent. À partir de là, elle va commencer à comprendre beaucoup de choses et à agir pour influer sur son futur. Elle est très intelligente, et j’imaginais à ce moment du roman un grand destin de femme à venir. Ce ne sera pas exactement le cas, mais elle va tout de même se construire une personnalité exceptionnelle, éprise de liberté de pensée dans un contexte de guerre et de fascisme.

Ce qui surprend le plus, c’est que tout ou presque est rendu sous la forme de dialogues ! C’est assez plaisant au début, mais finalement génère un manque de contexte un peu lassant par fois (par contre, cela donne un ton très original au roman) : par exemple quand elle se retrouve en prison pendant la guerre, il faudra attendre qu’elle en sorte pour en apprendre la raison, au détour d’une conversation.

D’autres fois c’est à cause des personnages, et des dialogues sans fin sur le même thème, comme avec Brigitte qui est plutôt difficile à gérer et souvent à se plaindre. Après ce sera avec Carmine, le premier amant de Modesta : leurs « Je t’aime moi non plus » fatigue à la longue… Un peu plus tard, ce sera pareil avec son amante Joy… On tourne les pages et on s’ennuie un peu, il ne se passe pas grand chose…

Tout de même, il en reste un superbe roman, la vie d’une femme qui par la culture va s’émanciper totalement, vivre sans tenir compte des convenances (une femme en Sicile…), veiller à élever ses enfants dans ce même esprit, s’engager politiquement et protéger les communistes en danger. Car en fond, l’histoire est à l’heure de la montée du fascisme italien, des communistes qui se cachent, puis vient la seconde guerre mondiale. Là aussi, j’aurai bien aimé plus de contexte historique. On a d’ailleurs un peu de mal à se rendre compte du temps qui passe.

Quelques extraits pour vous faire une idée :

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Soumission – Michel Houellebecq

Soumission - Michel Houellebecq C’est le quatrième roman de Houellebecq que je lis, et sans aucun doute le moins bon. Publié en 2015, le sujet est évidemment sensible, et on peut se poser des questions sur les motivations de l’auteur. J’y verrai bien une envie de provocation, de jouer sur les peurs du moment.

Car dans Les particules élémentaires, s’il y a une chose qui m’avait plu, c’était le côté analyse sociologique plutôt bien vu. Or dans celui-ci, on est rapidement déçu : l’élection au poste de président de la République du  leader du parti de la « Fraternité Musulmane » est tout sauf crédible, la France semble se limiter aux fachos d’extrême droite et aux cathos.

On a vraiment du mal à croire à son scénario assez simpliste et envoyé en quelques chapitres sans trop se casser la tête à décrire une vraie sociologie comme il est pourtant capable de le faire. Chapitres d’ailleurs entrecoupés d’autres traitant des problèmes sexuels de son personnage principal par ailleurs extrêmement cultivé (habitude récurrente de Houellebecq, pour les deux points !), dont franchement on finit par se lasser : Houellebecq aurait mieux fait se soigner son scénario électoral pour le rendre plus crédible !

Et quand par la suite, ledit personnage part en province car la situation à Paris devient dangereuse, c’est encore moins crédible : l’absence de radios, la scène dans la station-service… Ça ne tient pas debout. La fin sera à l’image du reste. Déception donc, l’auteur semble fatigué, comme son héros. Il aurait pu s’abstenir, vu le sujet et la situation actuelle.

Autres romans du même auteur sur ce blog :

Michel Houellebecq (né Michel Thomas à La Réunion en 1956), est l’un des auteurs contemporains de la langue française les plus connus et traduits dans le monde. Révélé par « Extension du domaine de la lutte » (1994) et surtout « Les particules élémentaires » (1998). Élevé d’abord par ses grands-parents maternels en Algérie, il est confié à six ans à sa grand-mère paternelle Henriette, communiste, dont il adoptera le nom de jeune fille comme patronyme.

L’agent secret – Joseph Conrad

L'agent secret - Joseph Conrad

Un autre roman de Joseph Conrad, parfois considéré comme le meilleur, sans doute parce qu’il est assez novateur pour l’époque, ce qui explique également son échec commercial à sa sortie. Personnellement, j’ai beaucoup aimé, Conrad touche ici au génie dans la description psychologique de ses personnages.

Pas de récits de mer ici, nous sommes dans les bas-quartiers de Londres, que Conrad lui-même décrit comme « la vision d’une ville monstrueuse, cruelle dévoreuse de la lumière du monde ». L’histoire se passe au début du XXe siècle, un dénommé Verloc, espion ayant infiltré le milieu anarchiste local, et à la solde d’une puissance étrangère, est poussé par cette dernière à organiser un attentat afin d’influer sur la politique jugée trop laxiste du gouvernement anglais.

Conrad s’inspire pour cela d’un fait divers réel : un français, Martial Bourdin fut tué en 1894 devant l’Observatoire de Greenwich par la bombe qu’il transportait. Mais c’est la description des personnages qui est vraiment incroyable, d’une profondeur sur la psychologie humaine, et d’une noirceur sans grand espoir.

Voilà ce qu’il explique dans la préface :

Le livre que voici n’est autre que l’histoire en question […], tout le déroulement en ayant été inspiré par l’absurde cruauté de l’explosion de Greenwich Park qui en occupe le centre. J’ai eu là une tâche dont je ne dirai pas qu’elle fait été ardue, mais d’une difficulté on ne peut plus absorbante. Pourtant il fallait que ce fût fait. C’était une nécessité. Les figures groupées autour de Mme Verloc et reliées directement ou indirectement à sa conviction tragique et méfiante que « la vie ne supporte guère d’être examinée en profondeur » résultent de cette nécessité même. Personnellement, je n’ai jamais éprouvé le moindre doute quant à la réalité de l’histoire de Mme Verloc ; mais il a fallu la dégager de l’obscurité de cette ville immense, il a fallu la rendre croyable, je ne veux pas dire tellement en ce qui concerne l’âme de Mme Verloc que son milieu, pas tellement en ce qui concerne sa psychologie que son humanité.

En effet, la « conviction tragique » de Madame Verloc va avoir des conséquences tragiques, le personnage va se transformer complètement quand elle va devoir affronter la réalité. Monsieur Verloc ne verra rien venir, tant l’incompréhension est grande entre eux deux… Conrad ajoute :

À cet égard, je crois vraiment que l’Agent secret est un ouvrage parfaitement authentique. Il n’est pas jusqu’au dessein purement artistique, consistant à appliquer une méthode ironique à un sujet de ce genre, qui n’ait été formulé de façon délibérée et dans la sérieuse conviction que seul un traitement ironique me permettrait de dire tout ce que j’avais le sentiment de devoir dire au titre du mépris aussi bien que de la pitié.

On comprend que cela ait pu choquer les lecteurs à l’époque ! Il n’y a pas de personnages qui soient vraiment épargnés par l’auteur. Les anarchistes par exemple sont décrits comme très orgueilleux, aux motivations toutes personnelles, souffrant du manque de reconnaissance de leur talent. Voilà un exemple de description dont Conrad est capable :

La voie des révolutions, même les plus justifiées, est pavée d’impulsions personnelles déguisées en croyances. L’indignation du Professeur trouva en elle-même une cause finale, qui l’absolvait du péché de chercher dans la destruction les moyens de satisfaire son ambition. Détruire la foi du public en la légalité, telle était la formulation imparfaite de son fanatisme sourcilleux ; mais sa conviction sous-jacente que la charpente d’un ordre social établi ne peut être effectivement ébranlée que par une forme quelconque de violence collective ou individuelle était précise et exacte. Le Professeur était un agent de la morale… ce point était bien établi dans son esprit. En jouant ce rôle d’agent dans une attitude d’impitoyable défi, il se donna les apparences de la puissance et du prestige personnel. Ce point était indéniable à ses yeux amèrement vindicatifs. Son agitation s’en trouvait calmée ; à leur manière, les plus ardents des révolutionnaires ne font peut-être pas autre chose que chercher la paix, comme le reste de l’humanité… la paix d’une vanité flattée, d’appétits repus, ou peut-être d’une conscience tranquillisée.

Ne vous attendez donc pas un roman d’espionnage classique avec un héros qui brave les périls sans peur et sans reproches ! Mais l’histoire est prenante, c’est comme toujours remarquablement écrit ; le personnage de Stevie (le frère de Madame Verloc, un peu demeuré) est attachant, je pense à cette scène avec le fiacre et le cheval famélique où il réagit avec tant d’empathie à la douleur du cheval…

Autre articles sur Joseph Conrad sur ce blog :

Joseph Conrad (1857-1924), d’origine polonaise, est considéré comme l’un des plus importants écrivains anglais du XXe siècle. Il sera marin pendant vingt ans, puis se consacrera totalement à son œuvre littéraire.

Impossible ici – Sinclair Lewis

Impossible ici - Sinclair Lewis

C’est en écoutant une émission sur France Culture que j’ai entendu parler de ce bouquin. Brice Couturier (on aime ou on aime pas) nous parlait ici de quelques livres traitant de dystopies (le contraire d’une utopie), comme le très connu 1984 de George Orwell, sujet d’actualité avec l’avènement de Donald Trump à la présidence des États-Unis.

Dans Impossible ici, écrit en 1932, nous avons un politicien populiste qui prend le pouvoir en promettant de restaurer la grandeur du pays. Très vite, une milice paramilitaire se met en place, les opposants sont envoyés dans des camps, la presse est contrôlée… Et malgré tout cela, il continue à avoir le soutien de la majorité des Américains. L’armée prendra finalement le pouvoir, et les États-Unis déclareront la guerre au Mexique !

Bon, le roman date un peu, forcément (le monde a beaucoup changé depuis, tout comme les modes de vie), et si ce n’est sans doute pas un grand roman (un peu longuet), sa lecture reste néanmoins agréable. On voit tout de même bien comment la bêtise peut prendre le pouvoir, et trouver beaucoup de supporters pour l’y maintenir pendant longtemps !

On suit les aventures de Doremus Jessup, directeur d’un petit journal local, qui n’est aps dupe de ce qui arrive, et va bon gré mal gré entrer en résistance contre le système qui se met en place. À de nombreuses occasions, le titre du roman est prononcé par l’un ou l’autre des personnages, pour bien illustrer… le contraire ! 😉

À noter que chaque fois que Doresmus doit fuir, il emporte avec lui le même livre : Le déclin de l’occident – Tome 1 : il s’agit d’un essai publié en 1918 par Oswald Spengler, théorisant le déclin inéluctable des civilisations, qui comme des êtres biologiques, naissent, vivent et meurent.

Sinon, on peut également noter une critique systématique de toutes les doctrines : les communistes se battent contre le gouvernement, mais n’échappent pas aux critiques pour autant.

Sinclair Lewis (1885 – 1951), est un romancier et dramaturge majeur des années 1920 et 1930.  Il fut le premier Américain à recevoir le prix Nobel de littérature.

Deux années sur le gaillard d’avant – Richard Henry Dana

Deux années sur le gaillard d'avantUn roman sur la mer, grand classique de la littérature américaine du XIXème siècle, qui plus est admirablement traduit et présenté par Simon Leys… Cela ne pouvait que procurer de bons moments de lecture, et ce fût bien le cas.

C’est avant tout un beau roman grâce à la narration très sincère de l’auteur, et le ton employé. On est vite pris par l’histoire, et la description de ce qu’était la vie des marins à cette époque ; il y a tout de même certaines pages utilisant un vocabulaire très technique, propre à la voile (il y a un glossaire à la fin du roman), mais elles ne sont pas gênantes, et reflètent plutôt l’énorme travail à fournir (et parfois l’urgence) lors d’un coup de vent ou d’une tempête sur ces grands voiliers de l’époque.

Alors qu’il étudiait le droit à Harvard, et suite à un mal mystérieux (faiblesse de la vue), R. H. Dana embarque en 1834 à Boston sur le « Pilgrim » pour rejoindre la Californie via le Cap Horn : là-bas, ils vont récolter des peaux le long de la côte, les stocker et les préparer sur place, jusqu’à ce que le bateau soit plein. Dana va revenir à Boston au bout de deux ans, sur un autre bateau, le « Pilgrim » restant encore plusieurs mois sur la côté ouest, ce que ne veut pas le narrateur : il n’entend pas faire le matelot toute sa vie, et on le comprend !

Ce qui frappe le plus, ce sont les conditions de vie des matelots sur le navire : outre la nourriture très basique (pain et bœuf bouilli, mais pas pour les officiers bien entendu, même le thé leur est réservé !), les vêtements sont très peu adaptés (comparé à nos jours) pour affronter la pluie et le froid. Imaginez-vous des heures sur le pont sous la pluie sans vêtement vraiment adapté, ou à grimper dans les haubans pour remonter des voiles à moitié gelées, tout cela pendant une tempête de grêle, et sans gants pour vous protéger les doigts…

La foi religieuse est par ailleurs omniprésente, et laisse transparaître une société américaine très puritaine (rappelons-nous le Mayflower)… D’ailleurs, le bateau s’appelle le « Pilgrim », tout un programme. Et même si le dimanche est censé être le jour de repos des matelots (jour du Seigneur oblige), ce n’est pas souvent respecté par le capitaine, qui s’arrange pour imposer certaines tâches ce jour-là afin d’améliorer la rentabilité de l’armateur. Le capitaine a donc tous les pouvoirs, et se comporte à l’occasion en véritable tyran avec l’équipage (voir plus bas).

C’est aussi l’occasion de découvrir la Californie avant que la civilisation n’arrive : à cette époque, il n’y a que quelques missions et de petits villages occupés par les locaux (espagnols et indiens) comme à Santa Barbara, Monterey ou San Diego. San Francisco n’est même qu’une simple mission ! Puis dans la postface, quand R. H. Dana y revient vingt ans plus tard, en tant que touriste, tout a déjà beaucoup changé : entre temps, la ruée vers l’or a eu lieu et San Francisco est devenu une ville…

Enfin, un dernier chapitre qui avait été retiré de la seconde édition par l’auteur porte sur des considérations concernant les matelots confrontés à l’autorité du capitaine, et particulièrement sur les châtiments corporels (coups de fouets !) que ce dernier n’hésita pas à donner. Son raisonnement est un peu surprenant : comme les interdire serait dangereux (une autorité absolue est nécessaire pour éviter des rébellions ou simplement une grève qui pourrait se révéler catastrophique sur un bateau), sa recommandation est d’éduquer les matelots (et les capitaines), sans oublier leur foi religieuse : sinon on transformerait un pêcheur ignorant en un pêcheur intelligent et donc renforcé dans l’erreur…

Toute une époque et tout un monde, dépaysement assuré !!

Des bruits dans la tête – Drago Jancar

Bouquin recommandé par mon ancien libraire de Puteaux, alors que je lui parlais d’écrivains des pays de l’Est, et de leur qualité.

Ce roman est l’histoire d’une révolte dans un pénitencier du Monténégro, racontée par un des détenus qui n’a plus vraiment toute sa tête, ce qui le rend encore plus dangereux qu’il ne l’est déjà… Keber ne supporte pas les grincements de métal, qu’ils soient réels ou dans sa tête, et il peut devenir très violent quand ils se produisent.

Dans ce monde de détenus plus dangereux les uns que les autres, il paraît presque être le sage de l’histoire. Pourtant ses souvenirs le hantent, et il a parfois du mal à faire la différence avec le monde réel : son histoire d’amour avec Leonca d’abord, que sa jalousie et sa violence ont fini par rendre impossible, et sa vie passée qui défile, à bourlinguer sur les mers du monde, ou comme mercenaire ici ou là… La vie de Keber est plus dans ses rêves et divagations que dans la réalité : ils lui permettent de ne pas sombrer.

Et puis il y a cette histoire du siège de Massada en Judée, au Ier siècle qui le hante également, et dont Keber fait le parallèle avec le pénitencier assiégé. L’histoire (vraie) est assez incroyable, et vaut le détour : c’était une forteresse quasi imprenable surplombant la mer morte. Tenue par mille juifs extrémistes (les sicaires), ils résistèrent sept mois à l’armée romaine. Quand cette dernière réussit à pénétrer la citadelle, ils étaient tous morts ! Le suicide étant interdit par leur religion, les historiens accréditent l’idée qu’ils se sont tous entretués, chaque homme commençant par tuer sa famille, puis un tirage au sort se chargeant du reste.

Car dans le pénitencier, la révolte initiée par Keber à cause d’un gardien les empêchant de suivre un match de basket va prendre de l’ampleur. Pendant quelques jours, les détenus seront maître de la prison, et le pouvoir accaparé par les plus mauvais : un autre exemple d’avènement d’une  dictature, comme dans Les naufragés du Batavia.

Bon bouquin, très bien écrit, mais un histoire dure : contexte, personnages, et la narration par Keber dont le mental est manifestement altéré n’arrange rien !

Drago Jančar, né le 13 avril 1948 à Maribor, est un écrivain slovène. Engagé politiquement, il eut des démêlés avec les autorités communistes, et connaîtra la prison. Il a reçu le Prix européen de littérature 2011 pour l’ensemble de son œuvre.

Le pont sur la Drina – Ivo Andrić

Le pont sur la Drina - Ivo AndrićSur le quatrième de couverture, on peut lire : « Un des plus grands romans de ce siècle. Nicole Zand, Le Monde. » Sans aller jusqu’à cette critique un peu démesurée, c’est indéniablement un bon roman.

C’est l’histoire d’un pont, ou plutôt celle d’un village bosniaque depuis le XVIe siècle à nos jours. C’est ce passage du temps, la grande Histoire mais aussi la petite et les légendes locales, le progrès, les changements que cela génère, qui est parfaitement décrit dans ce roman, et qui lui donne toute sa saveur, d’autant que le narrateur prend tout le recul nécessaire pour nous le conter.

Visegrad se situe de nos jours en Bosnie-Herzégovine, mais à l’époque où commence l’histoire, c’était un carrefour entre l’Orient et l’Occident, administré par l’empire Ottoman ; c’est d’ailleurs le vizir Mehmed pacha Sokolović qui construit le pont qui va servir de fil rouge au narrateur. Dans le village se côtoient musulmans de Turquie ou « islamisés », chrétiens et juifs.

Puis l’empire d’Autriche-Hongrie va remplacer celui des Ottomans, dont les frontières vont reculer très loin. La Serbie gagne son indépendance. Quand les autrichiens arrivent, c’est l’occident avec sa frénésie de progrès, à toujours vouloir organiser, répertorier : les ingénieurs débarquent, mesurent, transforment, optimisent. Les habitants observent cela, eux qui étaient habitués à se laisser vivre et ne pas faire plus que nécessaire, préférant aller s’asseoir sur le pont pour parler, boire et fumer.

Le village s’adapte, avec ses communautés qui vivent ensemble (bosniaques, serbes, turcs, musulmans ou chrétiens, juifs). Vient une période de paix et de prospérité… Puis les prix augmentent, et si maintenant il y a des lois et des règlements qui remplacent l’arbitraire du monde d’avant, au final, on s’endette plus que l’on devient riche.

Début 20e siècle, les jeunes ont des idéaux de liberté, et commencent à parler de nationalisme, d’une nation bosniaque où chacun pourrait vivre à sa guise… Puis vient l’attentat de Sarajevo, la chasse aux Serbes, et la première guerre mondiale. Le pont commence à se faire bombarder…

Ivo Andrić (1892-1975), né en Bosnie-Herzégovine alors administrée par l’Autriche-Hongrie, est un écrivain yougoslave. Il est lauréat du prix Nobel de littérature en 1961. Ses romans sont rédigés avec un grand souci de vérité historique, et ses récits ont pour cadre la Bosnie. Visegrad a connu des massacres ethniques en 1992 pendant la guerre de Bosnie. Les massacres de Višegrad et le non-dits qui les entourent sont au cœur du film Les Femmes de Visegrad, sorti en 2013.