Archives de catégorie : Littérature

La captive aux yeux clairs – The Big Sky 1 – A. B. Guthrie

La captive aux yeux clairs - A. B. Guthrie Après la déception de La marche du mort de Larry McMurtry, j’ai vu ce bouquin sur la table du libraire, qui est la premier d’une série de trois, appelée The Big Sky (qui est aussi le titre original de ce roman). Mais comme Lonesome Dove m’avait tout de même donné goût à la littérature sur l’époque « Western », je me suis laissé tenté.

Et ce fût une bonne surprise. Nous allons suivre les aventures de deux jeunes hommes, Boone Caudill et Jim Deakins, qui quittent leur Kentucky natal pour échapper à l’ennui et à une dure vie de paysan toute tracée. Ils rejoignent une expédition qui va remonter le fleuve Missouri jusqu’au territoire des indiens Blackfeet, réputés dangereux. À bord du bateau se trouve une jeune Blackfoot, Teal Eye, censée être la fille d’un chef indien, et donc permettre en la leur ramenant de les amadouer et pouvoir faire commerce avec eux.

Ils vont aussi rencontrer Dick Summers, un homme plein d’expérience, un « mountain man », un trappeur qui connaît la région et y a roulé sa bosse. Dick va les prendre sous son aile, et peu à peu apprendre ce mode de vie déjà en train de disparaître à Boone et Jim.

Parfaitement écrit, c’est l’occasion de décrire une époque, et le mode de vie de ces hommes au plus proche de la nature (nous sommes en 1830-1840). En même temps, l’avancée inexorable des hommes blancs sur les territoires indiens, leur impact sur la nature (la raréfaction du gibier) et sur les indiens (l’alcool et les maladies) sont en train de tout changer. À tel point que nos trois compères auront bien du mal à retrouver les Blackfeet (car Boone veut revoir Teal Eye), littéralement décimés par une épidémie de variole. Il y a une certaine mélancolie qui transparaît, surtout à travers les yeux de Dick, qui voit une époque se terminer.

Une très belle postface de Bertrand Tavernier conclut ce livre, l’occasion de noter quelques films de l’époque pour les amateurs de vieux westerns : La captive aux yeux clairs (1952) de Howard Hawks bien sûr, mais aussi La prisonnière du désert (1956), Au delà du Missouri (1951), L’homme des vallées perdues (1952) et enfin L’homme du Kentucky (1955) (A.B. Guthrie a écrit le scénario des deux derniers).

Nous retrouverons Dick Summers dans le deuxième Opus, La Route de l’Ouest…

A. B. Guthrie (1901-1991) est un romancier et historien américain. D’abord journaliste, puis professeur de littérature, son premier roman The Big Sky (ce livre) est un immense succès. À 72 ans, il se lancera dans une série de westerns policiers. Quand on lui demanda ce qu’il voulait qu’on grave sur sa tombe, il répondit « Je veux être incinéré et j’aimerais qu’on inscrive sur ma tombe : « J’ai fait de mon mieux. »

La ferme des animaux – George Orwell

La ferme des animaux - George Orwell Il était temps que je lise cette fable de George Orwell, dont Simon Leys dit que c’est son chef-d’œuvre ! J’avais un peu peur de m’ennuyer à la lire, mais non, pas du tout, cette allégorie du communisme est magnifiquement racontée, et l’on prend un plaisir certain à la lire.

Une fois l’homme chassé de la ferme, les grand principes d’égalité annoncés et les lendemains radieux promis… arrive ce qui doit arriver : la prise de pouvoir et le début des privilèges pour une certaine classe, ici les cochons (les animaux les plus proches de l’homme ?).

J’ai particulièrement aimé le côté révisionniste, où l’histoire est modifiée en fonction du présent : le pauvre Boule de neige, héros de la première bataille, vite devenu le bouc émissaire de tous les problèmes (on pense à Trotsky) ; les bêlements des moutons qui empêchent vite toute discussion lors des réunions en scandant sans les comprendre des slogans appris par cœur… mais à qui cela fait-il penser ? Etc…

Et puis la façon dont les grands principes sont petit à petit transformés : « Nul animal ne boira de l’alcool » devient « Nul animal ne boira de l’alcool à l’excès » quand Napoléon découvre la bière… « Nul animal ne tuera un autre animal » devient « Nul animal ne tuera un autre animal sans raison valable » quant les exécutions commencent.

Les 7 commandements initiaux finissent d’ailleurs par se réduire à un seul : « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres », et dans le dernier paragraphe, les cochons finissent par ressembler physiquement aux hommes :

Douze voix coléreuses criaient et elles étaient toutes les mêmes. Il n’y avait plus maintenant à se faire de questions sur les traits altérés des cochons. Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre.

Bref, un bon moment de lecture. Paradoxalement, c’est Benjamin l’âne, qui se révèle le plus lucide sur toute l’histoire (il ne croit en rien, et semble revenu de tout !). On dit que les fables de La Fontaine sont de la même façon une lecture très enrichissante, à tous les âges (André Gide les avaient relues avec grand plaisir durant son Voyage au Congo). Avec celle-ci, l’adage est confirmé.

Autres articles sur George Orwell sur ce blog :

George Orwell (1903-1950) a eu une vie incroyable : il a été policier aux Indes, clochard à Paris, ouvrier, combattant en Espagne, speaker à la BBC, et bien sûr écrivain. Malade de la tuberculose, il écrivit 1984 dans ses toutes dernières années, alors qu’il luttait déjà contre la mort. Le petit livre de Simon Leys ci-dessus vous en apprendra beaucoup sur le personnage et sa clairvoyance.

Naufrage au Mont-Blanc – Yves Ballu

Naufrage au Mont-Blanc - Yves BalluC’est ma frangine qui m’a offert ce bouquin : elle habite Chamonix, alors forcément cette terrible histoire l’a passionnée, et elle a voulu me faire connaître ce qui reste une véritable tragédie.

Nous sommes en 1956 : deux jeunes alpinistes (Vincendon, un parisien, et Henry, un belge) partent pour une course hivernale sur le Mont Blanc ; ils vont se retrouver coincés à 4000 mètres d’altitude, par -30°C, pendant plus de dix jours, leur calvaire étant suivi à la jumelle depuis Chamonix. Un hélicoptère qui tentera de se poser pour les secourir va s’écraser à leurs côtés… Il y a maintenant six personnes à secourir !

Si les deux alpinistes sont vivants, ils ont déjà leurs membres gelés, et même le visage pour l’un d’entre eux. D’autres secours vont être envoyés, mais l’on s’occupera d’abord de sauver les hommes de l’hélicoptère. L’issue sera fatale pour Vincendon et Henry, dont les corps ne seront ramenés dans la vallée qu’au printemps.

Yves Ballu est ingénieur de formation, docteur ès sciences, passionné de montagne, et écrivain : apparemment dans l’ordre, car je n’ai pas trouvé que c’était ni très bien écrit et raconté. Il y a parfois des phrases convenues, ou des dialogues peu crédibles, comme ceux du notaire Maître de la Roche : ce personnage n’existant que pour exprimer des opinions caricaturaux, provocants ; sans doute pour refléter une partie de l’opinion ? mais le procédé n’est pas très bien venu.

Par contre, l’auteur s’est appliqué à retranscrire les faits tels qu’ils se sont passés, sans chercher à protéger ou couvrir telle ou telle institution, et c’est déjà beaucoup, car des organismes comme la Compagnie des Guides de Chamonix (qui refusent carrément d’intervenir) et  l’EHM (École militaire de Haute Montagne) n’en sortent pas grandis, c’est le moins que l’on puisse dire. Car entre la mauvaise foi des uns et les mauvaises décisions des autres, le tableau est cruel. Ajoutez à cela un peu de malchance, et vous aurez une idée de la tragédie.

À la décharge des guides de Chamonix, les courses hivernales sont une pratique peu courante à l’époque ; et pour les Chamoniards, voir ces jeunes inconséquents partir à la recherche d’un exploit ne les incitent pas à prendre des risques (pour eux, bénévoles qui ont une famille, etc…). D’ailleurs, le débat sur la gratuité des secours en montagne n’est toujours pas clos de nos jours.

Il y a eu une émission de France Inter du 28/11/2016 sur le sujet, que l’on peut réécouter : Prisonniers du Mont-Blanc : l’affaire Vincendon Henry. On peut également retrouver deux trois photos sur le blog de Yves Ballu.

Pastorale américaine – Philip Roth

Pastorale américaine - Philip Roth J’avais bien aimé le film, American Pastoral, alors je me suis offert le bouquin, afin d’approfondir l’histoire d’abord, et ensuite pour découvrir l’écrivain Philip Roth dont je n’avais rien lu jusqu’à présent.

Je n’ai été déçu par aucun de ces deux points ! À propos de l’auteur, c’est vraiment très bien écrit, les phrases sont bien construites, le style est là, et les idées abordées traitées avec beaucoup de profondeur. On ne s’ennuie pas une seconde, et on sent la patte d’un grand !

Le sujet traité, c’est la fin du rêve américain, dans les années 60/70, en plein « Black Power » et guerre du Vietnam. Il y a bien une sorte de « surcouche » juive (!) dans le traitement des problèmes de société, mais cela reste extrêmement intéressant : Philip Roth n’en rajoute pas, même si c’est l’un des thèmes qui lui tiennent à cœur, voir plus bas.

Je ne vais pas résumer à nouveau l’histoire, voir l’article sur le film pour cela. « Le Suédois » va donc chercher ce qui a bien pu clocher dans sa vie pour que sa fille bascule dans le terrorisme. Avec le livre, on analyse en long et en large toutes ses réflexions qui le hantent littéralement : il cherche désespérément une explication, une erreur qu’il aurait commise et qui expliquerait tout ! Il lui faut une explication rationnelle, absolument. On y voit toute la culpabilité que sa culture a pu lui inculquer.

C’est aussi la description du déclin de l’Amérique pour une génération qui avait tout pour réussir : leur grand-père avait trimé dur pour créer la boite, le père avait développé la richesse, tout était prêt pour qu’eux aient le meilleur, mais… les morts vietnamiens seront les révélateurs du monde violent que les blancs imposent partout, et l’exploitation des pauvres pour assurer leur bonheur et leur niveau de vie… Tout cela va lui exploser à la figure :

Oui, à l’âge de quarante-six ans, en 1973, aux trois quarts ou presque de ce siècle qui, sans égards pour les rituels funéraires, avait jonché le sol de cadavres d’enfants mutilés et des cadavres de leurs parents, le Suédois découvrait que nous sommes tous sous la coupe d’une puissance devenue folle. Ce n’est qu’une question de temps, sale Blanc, on y est tous.
Il les entendait rire d’ici, les Weathermen, les Panthères noires, l’armée rebelle, le ramassis des combattants de la violence, incorruptibles, qui le traitaient de criminel et le haïssaient jusqu’à l’os parce qu’il faisait partie des possédants. Le Suédois enfin débusqué. Ils étaient ivres de joie, ravis d’avoir détruit sa fille jadis gâtée, et brisé sa vie de privilégié, et ils l’amenaient enfin à leur vérité, cette vérité qu’ils savaient être celle de tout Vietnamien, homme, femme, enfant, etc., celle de tout Noir colonisé d’Amérique, celle de tous ceux qui partout et de tout temps s’étaient fait baiser par le capitalisme et sa cupidité insatiable. Cette puissance devenue folle, sale Blanc, c’est l’histoire de l’Amérique ! C’est l’empire américain ! C’est Chase Manhattan, General Motors, Standard Oil et Newark Maid LeatherWare ! Bienvenue à bord, chien capitaliste ! Bienvenue dans la race humaine baisée par l’Amérique.

Une petite explications sur le titre : La Pastorale américaine, c’est la fête de Thanksgiving, fête neutre, vidé de son contenu religieux, où deux cent cinquante millions de personnes mangent la même chose (une dinde), et où chacun met entre parenthèse ses griefs et ressentiments ; ça dure vingt-quatre heures.

Philip Roth, né en 1933, est un grand écrivain américain, petit-fils d’immigrés juifs originaire de Galicie. Avec Pastorale américaine (1997), il entame une inflexion historique de son œuvre, pour se pencher sur la crise de la gauche américaine, et l’histoire de l’acculturation des juifs originaires d’Europe de l’Est aux États-Unis. Voir aussi « Le complot contre l’Amérique » sur ce thème. Souvent cité pour le prix Nobel de littérature, il ne l’a à ce jour pas reçu, ce que certains considèrent comme une anomalie.

La marche du mort – Larry McMurtry

La marche du mort - Larry McMurtryÉnorme déception que cette « suite » de Lonesome Dove que j’attendais en format poche depuis plus d’un an ! Ce n’est pas vraiment une suite à proprement parler, mais plutôt un retour aux origines de nos deux héros, Augustus McCrae et Woodwrow Call, quand encore jeunes ils s’engagent chez les Texas Rangers.

Hélas, si dans Lonesome Dove, malgré un début poussif, on se laissait vite emporter par le souffle des grands espaces, la nature sauvage, pleine de dangers, bref la rude vie des cow-boys du Grand Ouest… autant ici on s’ennuie ferme et on attend désespérément que l’histoire commence pour de bon. Ce ne sera pas la cas, et la fin est carrément bâclée.

Larry McMurtry a ressenti le besoin de nous raconter les débuts des deux Rangers, mais on se demande bien pourquoi ; à part un contrat bien juteux, je ne vois pas… ce n’est en tout cas certainement pas l’inspiration ! La troupe hétéroclite qui s’en va par deux fois en territoire indien va être décimée petit à petit, et c’est bien normal vu leur niveau et celui de leurs chefs. Les indiens eux sont très méchants et cruels, et ce sera à peu près tout ce que l’on saura (ah si, ils connaissent aussi parfaitement le terrain, les fourbes !). On atteint les sommets avec la fin, avec des personnages aussi inattendus que peu crédibles.

Il y a déjà une suite de publiée, « Lune Comanche – Lonesome Dove, l’affrontement », mais en format broché. Dans un an, quand il sortira en format poche, je réfléchirai à deux fois avant de l’acheter.

Chroniques – Bob Dylan

Chroniques - Bob Dylan

Ce n’est pas pour ce roman que Bob Dylan a reçu le prix Nobel de littérature, comme pourrait le laisser penser le bandeau que l’éditeur s’est empressé de rajouter ! Paru en 2004, le style est assez direct et concis, le célèbre compositeur-interprète, de son vrai nom Robert Zimmerman, nous raconte ses souvenirs, passant parfois de l’un à l’autre au gré des associations d’idées, glissant parfois un peu de poésie dans ses textes, et terminant par une ellipse à la même époque qu’au premier chapitre, nous laissant un peu sur notre faim…

C’est parfois un peu frustrant, d’autant qu’il s’agit du Volume 1 de ses chroniques, mais qu’aucun Volume 2 n’est paru à ce jour ! Il faudra donc se contenter de ce que Dylan veut bien nous raconter ; c’est tout même très intéressant, voire passionnant, même si toute la culture folk américaine dont il est beaucoup question m’est personnellement tout à fait inconnue !

On commence donc à ses débuts et son arrivée à New-York, et plus précisément à Greenwich Village. D’emblée, il fait beaucoup de références à des chanteurs de folk américains d’où il tire son inspiration. Il fait vite quelques prestations dans les bars du quartier, reprenant des classiques du folk, ou piochant des bouts de textes pour y coller ses propres accords.

Mais il veut trouver ses propres mots pour « parler » à son époque ; il sait ce qu’il veut, c’est évident, mais n’a pas encore trouvé comment l’exprimer. Il lit, se documente énormément, en allant par exemple à la bibliothèque pour lire des articles des années 1850, cherchant l’inspiration, le déclic… Il attend son heure, et semble empli d’une certitude intérieure, comme il l’explique à la fin de la première partie :

J’ai traversé Hudson Street jusqu’à Spring Street, je suis passé devant une poubelle pleine de briques, et je suis entré dans un café. Au comptoir de midi, la serveuse portait une veste en daim qui mettait en valeur ses jolies courbes. Elle avait des cheveux noir-bleu sous un fichu, des yeux bleus perçants, les sourcils soulignés d’un trait de crayon clair. J’aurais aimé qu’elle glisse une rose à ma boutonnière. Lorsqu’elle m’a servi une tasse de café fumant, je me suis retourné vers la vitrine. La ville entière se balançait devant mon nez. J’avais une idée nette de l’endroit où se trouvaient les choses. Il n’y avait pas à s’inquiéter pour l’avenir. Il était infiniment proche.

On attend alors qu’il nous raconte ce déclic, le début de sa célébrité, mais on passe directement à quelques années plus tard, où il fuit la célébrité : il est harcelé à Woodstock (sa première maison) par des visiteurs importuns qui viennent de tout le pays. Il refuse d’être ce que ses albums et les médias ont fait de lui : un porte parole de son époque. Il est juste un gars normal qui veut s’occuper de sa famille (cinq enfants) et profiter des joies simples de la vie. C’est devenu malheureusement impossible…

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Le procès des étoiles – Florence Trystram

Le procès des étoiles - Florence Trystram J’aime bien les romans de voyages en général, et cette collection PBP/Voyageurs en particulier, très agréable à lire et à tenir en main.

Et pour ce voyage, la plume d’une historienne sera nécessaire, puisqu’il s’agit du voyage au Pérou que firent, au XVIIIème siècle, trois personnalités de l’Académie royale des sciences de Paris : Godin, Bouguer et La Condamine. L’idée était d’aller y mesurer l’arc d’un méridien terrestre, afin de confirmer que la terre était ronde. Ils étaient accompagnés de plusieurs aides (techniciens, horlogers, ingénieurs) dont Joseph de Jussieu, médecin et naturaliste, personnage que j’ai trouvé le plus attachant du groupe, avec Charles de La Condamine.

Leur aventure est proprement extraordinaire, on imagine facilement ce qu’un tel voyage à cette époque peut révéler comme surprises, problèmes à résoudre et dangers à affronter. Ce sera bien le cas, l’aventure durera plusieurs années, tous ne reviendront pas, et ceux qui reviendront seront changés à jamais.

Louis Godin, responsable de l’expédition, va dépenser tout l’argent de l’équipe pour ses besoins personnels, jusqu’à compromettre la mission. Très vite, des dissensions apparaissent dans le groupe, qui ne vont rien arranger. Certains refusent de travailler ensemble, ou de communiquer leurs résultats aux autres… Ajoutez à cela les conditions climatiques (altitude, climat), sans parler des tensions avec les gouvernements locaux (espagnols), et sans oublier les relations avec les métis, les indiens… Malgré tout, ils iront au bout de la mission.

Entre temps, Couplet (aide-géographe) est mort de la fièvre jaune, Séniergue (médecin) a été assassiné par un amant jaloux, Morainville (techincien) a disparu dans la jungle, et Hugot (horloger) est tombé d’un échafaudage.

Charles de La Condamine décidera de rentrer par le fleuve Amazone. Le technicien Godin des Odonnais (neveu de Louis Godin) qui s’est marié sur place, choisira de rester pour étudier la flore et les langues indigènes. Il se rend en Guyane, et les autorités espagnoles l’empêchent alors de revenir au Pérou. Sa femme Isabelle décide alors de le rejoindre en descendant également le fleuve Amazone : elle sera la seule survivante de l’expédition (qui comptait quarante-deux personnes) : son histoire est incroyable et il faut le lire pour le croire…

Joseph de Jussieu reste donc le plus sympathique des savants. Peu sociable, il se passionne à étudier la nature. Il partira seul explorer le fleuve Amazone (pour fuir la société des hommes), sans arme, malgré les tribus d’indiens réputés anthropophages et réducteurs, dont il deviendra l’ami parce qu’il les a parfois soignés, ou partagé simplement le repas.

Il reviendra beaucoup plus tard que les autres, incapable de quitter le continent sud-américain : il reste quatre ans pour soigner les indiens dans les mines d’or, et tenter d’améliorer leurs conditions de travail inhumaines. Puis repart encore explorer la nature : le lac Titicaca le fascine… Il vieillit, perd la mémoire et finit par revenir en France lorsqu’il n’est plus capable de s’y opposer. Il n’est alors plus que l’ombre de lui-même… Tous ses travaux sont restés à Lima, oubliés, et seront perdus à jamais…

Florence Trystram est une historienne et auteure française née en 1944. Elle a d’abord fait une thèse sur ce sujet, puis l’histoire des hommes l’a tellement passionnée qu’elle a écrit cette histoire, pour notre plus grand bonheur.

La condition humaine – André Malraux

La condition humaine - André Malraux J’avais du lire ce roman à l’école, mais sans en garder le moindre souvenir. Vu le titre, je me suis dit que cela valait peut-être la peine de le relire.

Ce qui frappe d’entrée, c’est la difficulté de lecture : la construction des phrases est assez complexe, il faut parfois les relire pour comprendre ce que Malraux a voulu signifier. Je me suis dit que ça ne devait pas être facile à lire quand on est adolescent, l’Éducation nationale fait de drôles de choix !

Sinon, l’histoire en elle-même et la période historique m’ont plu : nous sommes en Chine, au début du siècle, et la lutte pour le pouvoir bat son plein : d’un côté Tchang Kaï-Chek et son armée nationaliste (Kuomintang) est en marche vers Shanghai, et de l’autre des révolutionnaires communistes sans moyens tentent de faire se soulever les ouvriers locaux. Au milieu, un français, Ferral, œuvre pour préserver les intérêts commerciaux (et coloniaux) dont il est à la tête.

L’histoire comporte plusieurs personnages que nous allons suivre, et qui auront des destins divers… Les révolutionnaires communistes ne feront pas le poids : Tchen, engagé dans la lutte, va donner sa vie pour la révolution en se faisant exploser sous une voiture qu’il croit occupée par Tchang Kaï-Chek. Kyo, qui dirige l’insurrection, va croquer sa capsule de cyanure pour échapper à la torture. Son père, le professeur Gisors, est un intellectuel, intoxiqué à l’opium, que tout le monde vient consulter, et qui représente le sage de l’histoire. Voilà ce qu’il dit sur la condition humaine, puisque c’est le titre du bouquin :

Il faut toujours s’intoxiquer : ce pays a l’opium, l’Islam le haschisch, l’Occident la femme… Peut-être l’amour est-il surtout le moyen qu’emploie l’Occidental pour s’affranchir de sa condition d’homme… […]
D’ailleurs, les hommes sont peut-être indifférents au pouvoir… Ce qui les fascine dans cette idée, voyez-vous, ce n’est pas le pouvoir réel, c’est l’illusion du bon plaisir. Le pouvoir du roi, c’est de gouverner, n’est-ce pas ? Mais, l’homme n’a pas envie de gouverner : il a envie de contraindre, vous l’avez dit. D’être plus qu’homme, dans un monde d’homme. Échapper à la condition humaine, vous disais-je. Non pas puissant : tout-puissant. La maladie chimérique, dont la volonté de puissance n’est que la justification intellectuelle, c’est la volonté de déité : tout homme rêve d’être dieu. […]
Un dieu peut posséder, continuait le vieillard avec un sourire entendu, mais il ne peut conquérir. L’idéal d’un dieu, n’est-ce pas, c’est de devenir homme en sachant qu’il retrouvera sa puissance ; et le rêve de l’homme, c’est de devenir dieu sans perdre sa personnalité…

Quant à Ferral, il va devoir rentrer en France pour essayer (sans succès) de sauver sa situation personnelle, qui seule lui importe. Au final, un roman somme toute assez passionnant, plus pour la période historique et la fameuse condition humaine des différents personnages, que pour le style. Le roman a reçu le prix Goncourt lors de sa sortie en 1933.

André Malraux (1901-1976), est un écrivain, aventurier, homme politique et intellectuel français. En 1924, il est arrêté au Cambodge pour trafic d’antiquités Khmer ! En 1936, il combat aux côtés des républicains espagnols… Il sera ministre de la culture sous De Gaulle, et ses cendres sont au Panthéon.

La porte des Enfers – Laurent Gaudé

La porte des Enfers - Laurent Gaudé J’avais lu déjà lu et apprécié La mort du roi Tsongor du même auteur, aussi quand le libraire m’a proposé celui-ci, je l’ai pris.

Pour celui-ci, quand j’ai compris qu’il s’agissait d’une descente aux Enfers pour un père qui veut donner sa vie pour sauver celle de son fils mort, j’ai eu quelques réticences : je ne suis pas fan de ce genre d’histoire, loin très loin ne serait-ce que d’un rapport lointain avec une potentielle réalité. Disons que l’on revisite un mythe…

Mais je dois dire que j’ai tout de même lu l’histoire avec intérêt : d’abord c’est bien écrit (là-dessus, Laurent Gaudé est rassurant) ; ensuite une partie de l’histoire se passe dans le monde réel, et n’est pas sans intérêt : ce que vont devenir les parents, et particulièrement la mère, après la mort de leur enfant.

Laurent Gaudé, né en 1972 à Paris, est un écrivain français. Il a obtenu le prix Goncourt des lycéens et le prix des libraires avec La Mort du roi Tsongor en 2003, puis le prix Goncourt pour son roman Le Soleil des Scorta, en 2004.

Orwell ou l’horreur de la politique – Simon Leys

Orwell ou l'horreur de la politique - Simon Leys

George Orwell est un personnage qui vaut le détour, de part ses écrits et ses actes, jamais en décalage l’un par rapport à l’autre, mais aussi pour sa lucidité, « sa capacité à saisir dans quel monde nous vivons » et à le transcrire dans un langage intelligible. Alors quand quelqu’un comme Simon Leys, autre grand personnage, produit un petit essai sur le premier (à peine une centaine de pages), cela vaut certainement le coup de le lire.

Il s’agit d’un réédition, la première datant de 1984 (allez savoir pourquoi !) était épuisée. L’occasion d’ajouter quelques notes et une troisième annexe à propos de l’affaire de « la liste noire », la dernière en date des calomnies à l’encontre d’Orwell, plus de cinquante ans après sa mort (le journal Le Monde était encore une fois dans le coup !).

Simon Leys s’appuie essentiellement sur la biographie très complète de Bernard Crick « George Orwell, une vie », que l’on peut encore trouver, mais d’occasion apparemment.

La première chose que nous dit Leys, c’est que Orwell, contrairement à l’idée générale qui en France réduit 1984 à une lutte contre le communisme, se battait avant tout au nom du socialisme :

Et pourtant, en France, il demeure sinon inconnu, du moins largement mécompris. Est-ce seulement l’effet de l’incurable provincialisme de ce pays ? Le malentendu qui l’entoure ici doit avoir également des causes politiques, semblables peut-être à celles qui permirent à Sartre et Beauvoir d’excommunier si durablement des rangs de l’intelligentsia bien-pensante un Camus ou un Koestler, coupables de la même lucidité.
Quand les français lisent Orwell, c’est généralement dans une optique digne du Reader’s Digest : son œuvre est alors réduite au seul 1984 privé de son contexte et arbitrairement réduit aux dimensions d’une machine de guerre anticommuniste. On ignore trop souvent que c’était au nom du socialisme qu’il avait mené sa lutte antitotalitaire, et que le socialisme, pour lui, n’était pas une idée abstraite, mais une cause qui mobilisait tout son être, et pour laquelle il avait d’ailleurs combattu et manqué se faire tuer durant la guerre d’Espagne.

Sa conversion au socialisme intervient alors qu’il a déjà publié quatre livres : un éditeur l’envoie en 1936 dans le nord industriel de l’Angleterre enquêter sur la condition ouvrière, au moment de la Dépression. En quelques  semaines, l’injustice sociale et la misère fut pour lui une révélation bouleversante et définitive.

Mais il faut aussi retenir son enfance et les six années d’internat pour bien comprendre sa personnalité.

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